A venir : Les Chroniques du Néant, un voyage dans la discographie de Fushitsusha (1989-2003)

C’est un titre bien pompeux, je vous l’accorde. Pas le choix. Et encore, vous n’avez pas lu les textes qui vont suivre ! Très bientôt, je posterai chaque semaine une chronique de tous les albums sortis par Fushitsusha avant le décès de son bassiste attitré, Yasushi Ozawa. Ce sera l’occasion pour moi de réviser celle parue le 29 avril 2012 qui manquait de fluidité, mais surtout de parler plus longuement d’un groupe qui aura marqué mes oreilles au fer blanc depuis plus de dix ans. On m’a demandé à plusieurs reprises de faire un topo, une sorte de guide d’écoute qui remettrait en contexte leur musique. Le problème (?) c’est qu’il s’agit avant tout d’une affaire d’instinct, de sensations tout à fait personnelles.

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Haino ne fait pas dans la dentelle. Il possède un style qui lui est propre, et c’est justement là un de ses principaux attraits : pas besoin de prérequis pour profiter (ou non) de son art. Il faut juste aimer les guitares qui font du bruit… beaucoup de bruit, et se laisser emporter par le torrent. Et découvrir la multi-dimensionnalité de son projet connu dans la japanoise qui, étrangement, attire toujours plus de hipsters (Lady Gaga ou la Red Bull Academy, c’est à vous que je m’adresse). En attendant la parution d’un hypothétique vrai bouquin bien documenté sur le sujet, je vous souhaite par avance bonne lecture.

[Musique] Neil Young – Time Fades Away / On the Beach / Tonight’s the Night (NYPJ #03)

Troisième série de mini-critiques de la discographie signée Neil Young. On peut dire que là, ça envoie du lourd. Comme on dit : âmes sensibles s’abstenir !

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Time Fades Away (1973)

Réclamé en version CD par les fans du monde entier, mais renié par Neil Young pour qui ce disque rappelle des souvenirs particulièrement atroces, Time Fades Away est le premier album live sorti par l’artiste, un document à la croisée des chemins qui constitue le premier volet d’une trilogie sombre. Provenant presque tous de sources différentes, les enregistrements inédits annoncent plus ou moins la couleur. Découvert très tôt dans mon parcours youngien, ce disque m’a tout de suite paru assez malsain, malgré la présence de douces et belles ballades comme « Journey Through the Past » ou « Love in Mind ». C’est d’ailleurs tout à fait exceptionnel de voir ce sentiment partagé par beaucoup. En multipliant les écoutes, on peut aller jusqu’à ressentir sur les morceaux électriques que le groupe était sur le point de flancher. Une vraie réussite dans l’échec : « Time Fades Away », « Yonder Stands the Sinner » ou « Don’t Be Denied » possèdent tous cette même noirceur d’âme préfigurant le déchirement de Tonight’s the Night. Même si « The Bridge » n’est clairement pas mémorable, « L.A. » et dans une moindre mesure « Last Dance » sont des compositions fortes d’une tournée catastrophique, arrosée de tequila et ponctuée par l’overdose fatale de Danny Whitten. Il faudra attendre 1979 pour avoir à nouveau la possibilité d’écouter d’autres concerts officiels de Neil Young… une fois les blessures cicatrisées.

On the Beach (1974)

Né dans les années 80 et ne faisant donc pas partie des fans de la première heure, je n’aurai pas connu l’avarie du cinquième album de Neil Young, réédité en disque compact pour la première fois en 2003, quelques deux années à peine avant ma découverte du loner. Impossible de savoir si j’aurais été, moi aussi, dérouté par la nature inattendue de cet opus singulier, marquant le début de sa seconde période discographique (1972-1979). Derrière une pochette surprenante, énigmatique, le songwriter canadien donne naissance à des compositions enregistrées dans la foulée de sa tournée la plus éprouvante, sonnant comme un coup d’estoc porté à son image proche du hippidom. Torturés, personnels et mélancoliques à l’image de Young debout sur la plage, ne possédant parfois de « blues » que le nom, les morceaux s’enchaînent, dévastateurs. L’entrain de « Walk On » cède très tôt sa place à des textes désespérés (« On the Beach »), désenchantés (« Vampire Blues ») voire rageurs (« Revolution Blues », grand favori de Johnny Rotten), sans jamais lasser ni délaisser, qualités essentielles des meilleurs compagnons de route. En dehors du temps, le disque laisse une empreinte de plus en plus marquée au fil des écoutes, avec son final grandiose : « Ambulance Blues », flèche intimiste géniale qui marque le cœur au fer blanc du vague à l’âme. Je ne compte plus le nombre de fois où, dans les moments sombres et difficiles, cet album magique a su me donner un réconfort, un soulagement, une bouffée d’oxygène.

Tonight’s the Night (1975)

Enregistré avant la sortie du précédent album, Tonight’s the Night ne sort qu’en 1975 par crainte des maisons de disques d’afficher trop tôt le visage sombre d’un chanteur-compositeur complètement brisé par la vie. Cet hommage vibrant à Danny Whitten et Bruce Berry, « morts pour le rock ‘n’ roll », exprime le plus directement du monde tout le chagrin et la douleur de Neil Young, qui s’excuse par avance de ses compositions trop personnelles pour un large public (« Désolé. Vous ne les connaissez pas. Ça ne veut rien dire pour vous. »). Exhalant alcool et drogue, le disque se met à tourner et commence ainsi une lecture youngienne de ce qui s’apparente au spleen et à l’idéal, une épreuve majeure comme rite initiatique, d’où le phénix canadien renaîtra plus tard de ses cendres. En compagnie des Santa Monica Flyers, le loner signe des chansons tristes, poignantes, déchirantes, parmi lesquelles « Speakin’ Out », « Borrowed Tune » – reprise assumée jusque dans le texte de « Lady Jane » des Stones ; la voix ne tenant qu’à un fil, il semble même éprouver des difficultés infinies à boucler des titres comme « Mellow My Mind » ou le fabuleux « Tired Eyes ». Coincé presque à mi-chemin de l’album, dans l’étau formé par les deux superbes parties alpha et oméga du titre éponyme, « Come On Baby Let’s Go Downtown » est à peu près le seul bol d’air que propose l’album, un moment rock capté en 1970 au Fillmore East avec Whitten au chant. Le reste n’est que fragilité, une ménagerie de verre prête à éclater. Perle noire, disque terrible, implacable de bout en bout, Tonight’s the Night restera l’un des points culminants de la carrière de Neil Young.

Vente aux enchères de vinyles Radio France : l’analogique, ça se mérite

Après une petite période de digestion, voici un retour sur la vente aux enchères de disques vinyles organisée par Radio France telle que je l’ai vécue. Ou comment la société Art-Richelieu a réussi à battre des records en refourguant une quantité de disques étiquetés à des amateurs pas toujours concernés.

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Quelques semaines avant ma venue à la Maison de la Radio, après avoir décortiqué la plupart des lots présentés sur le web, j’avais proposé à un ami de vivre « l’expérience » d’une vente aux enchères en faisant un appel du pied à son (onéreuse) passion du vinyle. Rendez-vous était pris. Ça s’annonçait d’autant plus intéressant que la campagne de promo déployée en amont pendant des semaines en avait fait un événement d’envergure nationale. Le dimanche 19 juin, après un déjeuner vite englouti, nous étions donc sur place pour profiter à fond d’un après-midi sous le soleil des spots du Studio 104.

Beaucoup de monde avait répondu présent. Il y avait foule. Dès 13h30, la file d’attente s’allongeait même du côté des préenregistrés – ceux qui comme nous, avaient effectué quelques jours avant une sorte de « réservation » permettant d’accéder plus rapidement à la salle de vente. Devant, une fille et son père parlaient musique, tandis que certains arrivaient comme des fleurs pour demander s’il fallait faire la queue pour acheter des disques. Vingt minutes plus tard, nous voilà postés derrière la régie. La salle se remplit à vue d’œil. Très vite, des jeunes gens, des retraités, des curieux prennent place sur leur fauteuil rouge avec le sourire aux lèvres. Visiblement, tout le monde est impatient que ça commence. Le retard s’accumule, pour des raisons de sécurité, nous dit-on. Enfin, à 14h28, la fête est lancée ! Et quelques minutes plus tard, après une courte introduction, les hostilités commencent avec la vente de disques de bruitages d’automobiles. Et là, c’est le drame.

En voyant le premier lot partir à plus de 200€, mon pote et moi échangeons un regard, les yeux ronds comme des billes. A côté de moi, une sexagénaire met du temps à réaliser que ces quelques disques, à l’intérêt limité, pètent déjà tous les scores. Le rythme imposé par les trois commissaires-priseurs ne faiblit pas devant la stupéfaction quasi-générale : une minute par lot, des mâchoires tombent. On doute bientôt de pouvoir ramener quoi que ce soit à la maison, surtout quand des 45 tours de chansons yéyé (pardon, freakbeat) atteignent des sommes considérables. Les bandes originales 33 tours ne sont même pas entrées dans la danse que certaines personnes repartent écœurées ; pendant ce temps, on salue la dilapidation de portefeuilles bien remplis, en applaudissant bien fort les heureux gagnants.

C’est du grand spectacle. « Les gens ont autant d’argent que ça à dépenser ? Vous croyez qu’ils vont les accrocher au mur, après ? », me demande ma voisine, avant de tourner les talons avec son mari. Eh oui, madame… ici, le moindre microsillon se calcule en euros, surtout quand on parle de James Brown ou de Bob Marley. Les estimations données par les experts d’Art-Richelieu sont régulièrement atomisées. Les prix de départ ne veulent plus rien dire, tout le monde ayant au préalable posé une option à environ 200 ou 250 euros sur ordre… quel que soit le lot. Derrière moi, un couple d’étudiants attend au tournant les lots soul-funk et hip hop ; et malgré un bel effort à 350€, des classiques signés A Tribe Called Quest et Ice Cube leur passent sous le nez. « C’est bon, on va s’acheter une PS4 à la place… » Tu m’étonnes. Mon pote se prend la tête dans les mains : « On n’aura jamais rien, c’est foutu ». Je veux le faire mentir.

Parmi la grande famille du jazz, j’avais repéré au préalable le lot numéro 119 (parmi d’autres), sans vraiment y croire ; mais le prix correct des disques de chansons franco-russes un brin expérimentales, ayant peu emballé les enchérisseurs, me redonne alors espoir. Juste avant les gros lots de free jazz, on nous annonce François Tux… Tuc… François… Tusques. Belle entrée en matière ! Et puis, bingo. Je décroche peut-être la seule bonne affaire de la journée, en lâchant quand même pour 6 LP la coquette somme de 280€… hors frais de vente à 18%. Un vieux monsieur, mon nouveau voisin venu en observateur avec sa femme, en profite pour me féliciter. Le temps d’halluciner sur des Fela Kuti assez communs partant à 200€ pièce, je décide à 18h d’aller faire une nouvelle fois la queue, cette fois dans la salle, pour remplir les caisses de Radio France.

Il me faudra plus d’une heure et demie pour arriver au pied de la scène, là où se démène une hôtesse vêtue d’un t-shirt ORTF dépassée par les événements (et pour cause, facturer à la minute et assurer l’encaissement dans un climat tendu, ce n’est pas un job facile). Le temps pour moi de discuter avec l’acheteur qui me précède, très fier d’avoir remporté deux lots, dont celui de musique cajun… à 300€ tout de même. Pas mauvais bougre, je le félicite de son achat, en précisant que c’est un genre que je préfère à petites doses. Quelques secondes plus tard, il se retourne et me demande : « C’est quoi au juste, la musique cajun ? » Dans ma tête, tout s’éclaircit. Les interrogations échangées juste avant avec mon pote trouvent en partie réponse. La situation devient même limpide quand ce monsieur s’interroge par la suite de la signification du terme « LP », regrette l’achat d’un second lot de country et s’inquiète de l’encaissement immédiat des chèques. Cette étape de la file d’attente s’avère, dès lors, un enseignement en soi. Surtout quand on s’approche des « gros poissons ».

Des acheteurs, qui ont pourtant claqué plusieurs milliers d’euros quelques heures auparavant, n’hésitent pas à enchérir en attendant leur passage en caisse. Quitte à faire passer ceux derrière eux, le temps de batailler « gentiment » avec d’autres nantis à coups de centaines d’euros. Parfois, une légère lassitude s’installe, quand une vente s’éternise (deux minutes) malgré tout le talent des commissaires-priseurs, aussi dynamiques que blagueurs, redoublant d’efforts pour faire sortir l’argent de nos petites poches. Certains types lèvent la main pour enchérir sans même prêter attention à ce qui se passe, mécaniquement. De toute évidence, plus la vente avance et moins la musique est au centre des débats ; malgré les interludes sonores qui ponctuent ce parcours du combattant. C’est d’autant plus vrai avec la star de la vente, le fameux EP de Syd Barrett. Une fois prononcé le mot « adjugé » sous un tonnerre d’applaudissements, son nouveau propriétaire lâchera avec un geste qui en dit long : « C’est pour mes enfants. »

En tendant les billets à mon interlocutrice vannée, des vinyles de musique classique (loin d’être en parfait état) partent pour plusieurs milliers d’euros. C’est le coup de grâce, surtout après plus de six heures passées dans l’enceinte du Studio 104. On ressort avec la tête comme un compteur à gaz, mais ce n’était pas une journée de perdue. On voulait vivre une expérience… on peut dire qu’on en a eu pour notre argent.

[Traductions] Shigeru Mizuki 1922-2015 (Alltheanime.com, 30 novembre 2015)

Il m’a semblé important de faire circuler en français cet article paru sur le blog de l’éditeur All the Anime (UK). Ce texte sera repris sur la version française du site : Alltheanime.fr.
Merci de respecter mon travail et de ne pas vous approprier mes traductions. C’est par pure volonté d’échange que je mets ces écrits à votre disposition. Contactez-moi pour tout autre renseignement.

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Auteur original : Jonathan Clements
Source : All the Anime UK
Support : Article de blog (30 novembre 2015)

Shigeru Mizuki, décédé le 30 novembre dernier, était l’un des créateurs les plus influents et les plus acharnés du monde du manga. On peut dire que sa carrière a même précédé l’arrivée de ce médium, alors que dans le chaos de l’après-guerre, le jeune Mizuki revenait au Japon avec le CV le plus banal au monde. Devenu manchot suite à une attaque menée par les Américains sur un hôpital de la mer du Sud, affublé d’un frère aîné jugé pour crimes de guerre, Mizuki peina d’abord à trouver du travail avant d’œuvrer comme projectionniste. Malgré son handicap, il finit par décrocher des petits boulots comme dessinateur de kamishibai – cette forme de théâtre ambulant servant d’illustration aux conteurs, qui connaissait un franc succès à Tokyo avant l’avènement de la télévision.

Sa création la plus célèbre est issue de cette période de kamishibai. Né au milieu des années soixante, « Kitaro du cimetière » devint en 1967 GeGeGe no Kitaro (Kitaro le repoussant). Le titre original évoque directement l’onomatopée utilisée par les Japonais pour tout ce qui est dégoûtant, visqueux, poisseux : en un mot, « beurk ». Kitaro est un petit garçon qui passe trop de temps à traîner dans un cimetière avec ses amis morts(-vivants) ainsi que l’esprit de son propre père, un globe oculaire qui aime se poser dans l’orbite vide de son fils.

Profitant de l’engouement pour l’humour mêlant occulte et macabre venu tout droit des États-Unis, avec des séries TV comme Les monstres ou Ma sorcière bien-aimée diffusées sur les chaînes nippones, Kitaro ne tarda pas à faire l’objet d’un anime en 1968, devenant un des rares programmes à être retransmis en couleur comme en noir et blanc. Quelques vingt-cinq ans après les derniers épisodes de la série, son thème principal est souvent chanté en karaoké et repris par des groupes, avec son joyeux refrain selon lequel les fantômes et les goules ne vont pas à l’école. Mais cette étape ne fut que le premier pas de Mizuki vers ce qui sera la passion de sa vie : faire la chronique des riches traditions japonaises en matière de fantômes. En levant les yeux sur les étagères de mon bureau, je vois que mon plus gros livre sur le folklore nippon a été écrit par Mizuki ; le maître étant devenu si versé dans les légendes urbaines de son pays, qu’il est souvent difficile de discerner quels fantômes de son manga proviennent de son imaginaire ou de la tradition sans feuilleter ses propres catalogues. Les œuvres de Mizuki sont parsemées de références rendant hommage à l’épouvante japonaise : parapluies vivants, furtifs morceaux de papier, rats parlants… Pour toute une nouvelle génération d’artistes, il constitue une inspiration, une source souvent citée. Car Mizuki est un peu le champion toutes catégories des esprits et de leur symbolique forte ; c’est bien lui qui, dans de nombreux essais ou pendant les interviews, soutenait que les créatures surnaturelles du Japon sont en état de retraite permanente, fuyant l’urbanisation et la lumière électrique qui envahissent leurs lieux de prédilection. Cette idée, si essentielle au caractère élégiaque de son œuvre, a été récupérée par un nombre incalculable d’autres artistes – on la retrouve partout, autant dans Ushio & Tora que dans Le voyage de Chihiro.

Mais l’œuvre de Mizuki ne se résume aucunement à Kitaro. La première récompense obtenue par le mangaka concerne un volume moins célèbre, Terebi-kun ; un compagnon de jeu capable de sortir des écrans de télévision des enfants. Ironie du sort, cette bande dessinée a peut-être inspiré un mythe de la pop culture horrifique – l’instant tragique qu’on retrouve dans la saga cinématographique Ring… De même, il est le créateur d’autres mangas peu connus de par chez nous, comme Salaryman God of Death (Salaryman faucheur), dans lequel un employé de la Camarde tente de fuir sa mission consistant à mettre une douzaine d’âmes aux enfers chaque année ; ou encore Monroe la sorcière, version plus adulte de contes de fées dont l’héroïne, blonde pulpeuse, tente de trouver sa place au milieu de divers autres personnages emblématiques.

En 1989, année marquant le décès de Hiro-Hito, Mizuki entreprit la réalisation de son œuvre la plus sérieuse, couvrant l’intégralité du règne de l’Empereur. Cette période comprend, bien évidemment, la vie et la carrière du mangaka avant sa semi-retraite ; l’occasion rêvée de mêler sa propre histoire à celle du Japon au XXe siècle, en particulier ses atroces souvenirs de guerre. Le résultat, Showâ : a history of Japan (Showâ : une histoire du Japon), risque fort de perdurer comme ses contributions au folklore nippon ont été intégrées – au point de faire partie du domaine public.

Parmi ses autres œuvres liées à ce vaste projet, on compte également une biographie d’Hitler ainsi que l’histoire militaire Onward Towards Our Noble Deaths (En avant vers notre noble mort). Ses histoires de spectres ont réussi à se frayer un chemin jusque dans NonNonBâ, conte inspiré des mémoires de son enfance, des gens qu’il rencontra alors et qui le poussèrent à créer un univers rempli de fantômes espiègles et de gentils démons.

A l’heure de sa mort, Mizuki fait désormais partie de ce paysage japonais, tout autant que sa ville natale, Sakaiminato, est peuplée des statues de ses plus célèbres créations.    □ B.M.

[Musique] Jeph Jerman / Tim Barnes ‎– Matterings

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Artistes : Jeph Jerman & Tim Barnes
Titre de l’album : Matterings
Année de sortie : 2015
Label : Erstwhile
Genre : Électroacoustique, field recordings

Une salle obscure. Je monte un escalier en colimaçon, mes pas accompagnés de bruits inquiétants. Les rouages d’une forge d’enfer se font entendre. La tête tourne, les oreilles sifflent de plus en plus. Le sang me monte à la tête, les battements du cœur s’accélèrent à mesure que mon corps s’enfonce dans le virage infini. J’entrevois une issue menant vers la pluie providentielle. Je sors. Tout se mélange dans la course des nuages inquiétants. Où suis-je ? Le grand air me donne le vertige. Je marche tant bien que mal sur l’herbe mouillée. Au silence des machines, succède le son de sirènes, stridentes. Je titube et trouve un appui sur une pierre taillée en biseau. La main posée dessus, j’ai le vague sentiment de communiquer avec la terre. Une relique d’un temps ancien, proto-électronique qui, l’espace d’un moment, me rappelle à quoi ressemble le chant des oiseaux. Je commence à y voir plus clair. Silence se fait. A présent, je perçois distinctement les éléments qui m’entourent, jusqu’au vol de mouches près d’un étang. Pour rien au monde, je ne voudrai être ailleurs. Mes pieds s’élèvent, j’ai la sensation de flotter. En me concentrant, j’arrive à écouter les sons transportés par le vent, venus de très loin. Il me suffit de fermer les yeux pour ne plus entendre que ça : le tintement de cloches célestes. La paix ! Mais bientôt, l’ascension verticale me mène trop haut. La mécanique s’emballe, l’angoisse m’étreint, je manque d’oxygène. Je sombre dans un chaos stratosphérique et m’évanouis. A mon réveil, j’ai regagné mon point de départ. Mon expérience cosmique m’a épuisé, et rien ne me paraît plus important maintenant que de faire le vide. Je reviens sur mes pas jusqu’à l’édifice ancestral ; ce dernier s’effrite à mon contact pour n’être plus qu’un amas de petites pierres insignifiantes, roulant jusque vers mes orteils. Mon existence erratique n’a pas de but, et cette prise de conscience me foudroie. Je veux revenir dans les entrailles du monde, claquer la porte salvatrice derrière moi. L’étrange tour originelle m’accueille à nouveau en son sein et me donne à voir la vérité redoutée, ma nature de prisonnier, de cobaye éternel. Un grand symbole se répète partout sur les murs : des cercles imbriqués, petits et grands. Tous ont l’air de vouloir s’échapper. Tous sont retenus, les uns aux autres, comme un jeu d’évasion qui tourne mal. Ironie ultime de la forme parfaite, condamnée à vivre dans un espace déterminé. La volonté n’y fait rien. Plus je regarde ces formes, plus elles se resserrent en forme de nœud coulant. Quelque part, la forge reprend de l’activité, mais peu m’importe la marche du monde. J’ai trouvé ma place.

[Traductions] Interview de Jamie Crook de Data Discs (Starburst Magazine, novembre 2015)

La musique de jeux vidéo commence enfin à gagner ses lettres de noblesse avec le regain d’intérêt ces dernières années pour les années 80/90. Le tout jeune Data Discs s’inscrit dans cette dynamique et réalise un travail absolument merveilleux en proposant des vinyles de bandes originales dans des éditions de haute qualité. Bien que cet entretien n’évoque pas en détail le business model particulièrement efficace du label, il permet de mieux comprendre l’état d’esprit de son fondateur, Jamie Crook.
Merci de respecter mon travail et de ne pas vous approprier mes traductions. C’est par pure volonté d’échange que je mets ces écrits à votre disposition. Contactez-moi pour tout autre renseignement.

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Auteur original : Nick Spacek
Source : Starburst
Support : Magazine en ligne (22 novembre 2015)

Data Discs n’existe que depuis quelques mois mais a déjà réussi le pari de sortir trois disques en très peu de temps. Leurs rééditions en vinyle de musique des jeux vidéo Streets of Rage, Shenmue et Shinobi III ont été largement saluées par tous ceux qui les ont écoutées. Si l’on ajoute à ça les prochaines éditions d’Outrun et de Streets of Rage 2, on peut d’ores et déjà dire que Data Discs est le label incontournable des bandes originales vidéoludiques. Nous avons eu la chance de pouvoir poser quelques questions au fondateur du label, Jamie Crook.

Dans quelle mesure avez-vous travaillé avec les compositeurs ?
Ça dépend. Quand on développe des produits sous licence comme les nôtres, c’est un peu utopique de croire qu’on travaillera toujours directement avec les compositeurs. Parfois, quel que soit notre enthousiasme et notre désir de les impliquer davantage, c’est tout simplement impossible. La distribution de produits licenciés avec de grandes entreprises ne fonctionne pas comme ça. Nous avons collaboré étroitement avec Yuzo Koshiro pour Streets of Rage et nous continuerons de le faire pour le reste de la trilogie. C’était un plaisir de travailler ensemble. C’est lui qui nous a fourni les fichiers NEC PC-88 de Streets of Rage (Bare Knuckle au Japon), ce qui nous a permis d’explorer de nombreuses choses lors du processus de masterisation. Au final, après avoir demandé conseil au compositeur, nous avons opté pour un mélange des pistes PC-88 et de captures directes d’une Mega Drive modifiée, afin d’obtenir les masters les plus convaincants selon les spécificités de chaque morceau. Evidemment, il avait son mot à dire sur la version définitive.

Quelles ont été les réactions de vos collaborateurs à la sortie des vinyles ?
Pour nous, c’est très important de satisfaire à la fois les compositeurs et les ayant-droits avec nos produits. Je crois que jusqu’ici, c’est réussi.

La musique de jeux vidéo fait l’objet de nombreuses réinterprétations, à travers les variations progressives de Minibosses ou de Powerglove, ou les versions orchestrales de ‘Video Games Live’. D’après vous, que peut offrir de particulier la musique originale ?
Les gens n’ont cessé de revisiter et d’adapter la musique de jeux vidéo depuis son apparition, même chez les éditeurs (par exemple, SEGA et TAITO avaient leurs propres groupes en interne, respectivement le S.S.T. Band et Zuntata). Depuis plus de trente ans, les jeux vidéo ont une influence énorme sur la culture populaire ; mais il semblerait en effet que récemment, ils soient devenus à la mode. C’est le résultat de facteurs confluents, pas simplement de la nostalgie. Les enfants des années 80 sont maintenant des adultes qui commencent à réaliser l’impact, conscient ou non, que les jeux de leur enfance ont eu sur leur identité. En ce sens, c’est le moment idéal pour développer des projets comme le nôtre. Il y a quelque chose de très gratifiant à redécouvrir la musique originale, hors de son contexte vidéoludique, et à la considérer comme création artistique à part entière. C’est aussi très réconfortant, bizarrement.

Sur le podcast Damn Fine, le compositeur Disasterpeace a soulevé un point intéressant, la contradiction de proposer de la musique électronique sur un format analogique. Quel est votre avis sur la question ?
Une large majorité de la musique actuelle est enregistrée selon des processus numériques. Pour commencer, un enregistrement purement analogique doit être issu d’une cassette, ce qui devient de plus en plus rare (pour le meilleur et pour le pire). Opposer de façon binaire l’analogique du numérique est trop simpliste ; ce sont juste différents outils que les artistes et les ingénieurs peuvent exploiter à leur guise. Souvent, la musique la plus intéressante se base sur leur interaction, qu’elle soit récente ou non.

Quels ont été les retours sur les trois vinyles parus à ce jour ?
Je suis très heureux de dire qu’ils ont été extrêmement positifs.

Croyez-vous que le fait d’attendre que les disques soient en cours de pressage permette d’éviter des problèmes rencontrés par d’autres labels ? Certains d’entre eux proposent des précommandes avant cette étape, générant de longs mois d’attente, tandis que vos disques sont livrés à temps…
La précommande est un sujet épineux sur lequel les labels indépendants tentent toujours de trouver le bon équilibre. Avant d’y penser, nous nous assurons d’abord que nos disques soient en usine, ce qui revient à estimer le niveau de la demande pour décider de la quantité à presser. C’était compliqué pour nos deux premières références, Streets of Rage et Shenmue, puisque nous avions alors peu de connaissances vis-à-vis du potentiel de nos sorties. Jusque-là, personne d’autre n’avait édité en vinyle des musiques originales de jeux vidéo, c’était un saut dans l’inconnu ; mais sans inquiétude outre-mesure, puisque le label pouvait compter sur deux titres très solides, dans des styles absolument différents mais tout à fait géniaux. Pour en revenir aux précommandes, elles sont presque essentielles de nos jours, étant donné l’état actuel du marché du vinyle – même si nous sommes fiers d’avoir proposé notre troisième titre, Shinobi III, sans aucune période de précommande. Cela dit, des labels ont fréquemment recours à cet outil pour financer leurs sorties, ce qui est assez injuste ; c’est prendre le consommateur pour une facilité de crédit, alors que la précommande ne devrait que permettre aux gens de réserver des exemplaires à l’avance.

Les bandeaux promotionnels (OBI) permettent d’uniformiser toutes vos sorties, mais était-ce le but recherché ou juste un clin d’œil aux racines japonaises des musiques ? Même chose pour l’esthétique des pochettes faisant référence au packaging des jeux vidéo ? Je pense notamment aux premiers jeux CD sortis sur Playstation, par exemple.
Notre catalogue fonctionne comme une collection, certains éléments de design doivent donc permettre de reconnaître le « style de la maison » (notamment l’obi, la tranche et le label). Ces choix ont été largement plus inspirés par les disques d’ambient japonais que les emballages de jeux vidéo.

Est-ce un choix de ne pas avoir inclus de livret ?
Pas vraiment, mais je ne pense pas que ce soit important. En général, nous évitons de charger nos sorties avec des objets superflus pour laisser la part belle au son dans un écrin élégant et distinctif. Trop de promotion et de marketing peuvent rapidement nuire à une sortie.

En quoi consiste exactement le processus de masterisation de musique purement numérique pour un format analogique ? Des données sont-elles perdues en cours de route ?
Nos sources audio (consoles, systèmes d’arcade, etc.) sont réalisées à partir d’échantillonnages haute résolution capturant un large spectre de bits. Elles sont ensuite envoyées à notre ingénieur son (le plus souvent, mon frère) qui prépare les enregistrements pour le format vinyle, ce qui implique la prise en charge des timings et des dynamiques, des incompatibilités et autres problèmes potentiels relatifs aux fréquences. Et puis, des choix créatifs sont faits pour exploiter à fond la matière brute. Nos disques sont destinés aux platines, ils doivent générer une expérience d’écoute agréable, comme de vrais albums musicaux. Pour en tirer le meilleur parti, il faut parfois réduire les sons grinçants qu’on n’entendrait pas sur un téléviseur, mais qui prendraient une dimension trop manifeste sur un équipement hi-fi, et reconstituer un ensemble homogène.
Je ne dirais pas qu’on perd quelque chose en route ; après tout, nous capturons la matière audio à une résolution bien plus haute que la source originale. Notre principal objectif, c’est de faire profiter des caractéristiques sonores et esthétiques du vinyle à la musique. Si nos disques ressemblaient en tous points aux sons originaux – dont la plupart sont déjà disponibles ailleurs – alors notre entreprise n’aurait aucun sens. Personnellement, j’adore ce mariage inhabituel entre deux formats très différents et les nouvelles possibilités sonores qu’il permet. Il ne s’agit pas seulement de produire les éditions les plus « authentiques » ou « définitives » de ces bandes originales, mais de les faire revivre de manière originale. Et puis, nous espérons que ces disques seront une passerelle par laquelle les gens s’intéresseront davantage au vinyle et aux incroyables labels qui travaillent sur ce format de nos jours..   □ B.M.

Plus d’informations sur les sorties du label Data Discs sont disponibles sur data-discs.com.

 

[Musique] Neil Young – Live at the BBC / Harvest / Journey Through the Past (NYPJ #02)

Second épisode de mini-critiques consacrées à Neil Young. Un bootleg, un disque d’or et un album méconnu.

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Live at the BBC (1971) [bootleg]

Même si beaucoup de mélomanes évaluent un artiste par ses performances live, il est plutôt rare de découvrir son plein potentiel via un simple bootleg. Ce concert de 30 minutes enregistré le 23 février 1971 à la BBC est pourtant un de mes premiers contacts avec Neil Young… Une performance forte, puissante, dévastatrice. C’est à cet instant que je me suis littéralement imprégné de sa musique. Depuis l’ouverture à l’antenne avec le déchirant « Out on the Weekend » jusqu’à l’entraînant « Dance, Dance, Dance », l’expérience m’a marquée de bout en bout. La posture voûtée, la voix fébrile, l’humour entre chaque morceau, le loner enchaîne nouveaux morceaux à paraître sur son prochain album : de futurs grands classiques comme « Old Man », « Heart of Gold » et « A Man Needs a Maid » dans des versions intimes, poignantes, captées sur le vif. Il faudra attendre de nombreuses années avant de pouvoir profiter du concert à Massey Hall donné deux mois plus tôt. Pour beaucoup de fans, c’est cette prestation télédiffusée qui sera longtemps la référence, un sommet artistique de Neil Young dont l’impact est renforcé par l’aspect visuel du document. Pour moi, l’expérience de la découverte demeure insurpassable et reste gravée dans mon cœur aux côtés d’un autre enregistrement pirate dont j’ai malheureusement perdu la trace.

Harvest (1972)

Meilleure vente de l’année 1972 aux Etats-Unis, devenu un classique parmi les classiques avec son lot de chansons cultes, Harvest n’a pourtant pas grand-chose à voir avec l’aspect touchant que j’aime retrouver chez Neil Young. Par sa production trop léchée voire emphatique – la pompeuse présence du London Symphony Orchestra sur « A Man Needs a Maid » et « There’s a World » – ce disque est la preuve que de bonnes compositions et qu’un bon interprète ne font pas nécessairement un excellent album. Bien sûr, il serait injuste d’en parler avec trop de sévérité, mais aujourd’hui encore j’ai du mal à comprendre comment on peut le considérer comme le sommet discographique du chanteur canadien. Il y a un manque d’équilibre là-dedans, une hétérogénéité (notamment quand on passe de « Heart of Gold » à « Are You Ready for the Country? »). Autre élément à charge, le jeu assez plat des Stray Gators sur « Alabama » ou « Words », qui ne parviennent pas à exploser le quatrième mur comme le feraient les membres du Crazy Horse. Heureusement, les tubes de l’époque sont tous là, en particulier le magnifique « The Needle and the Damage Done » capté lors d’un concert à UCLA. Mais ça n’empêche pas d’être ennuyé par un fait : beaucoup se contentent d’écouter en boucle cet unique album, qui ne démontre en rien toute la puissance émotionnelle que peut atteindre Neil Young.

Journey Through the Past (1972)

Selon un vieil adage, les stars du rock ne devraient jamais toucher à une caméra. Il semblerait que le premier film réalisé par Neil Young, Journey Through the Past, ne fasse pas exception à la règle. C’est peut-être la raison pour laquelle cette bande originale n’est pas vraiment tenue en haute estime par les fans ? Je l’ai moi-même négligée jusqu’à récemment, car le disque n’a jamais été réédité en CD. Pourtant à l’écoute, en dehors de tout visionnage du documentaire, il est facile de relever un certain nombre de bons points. D’abord, l’enchaînement de deux pistes du Buffalo Springfield en ouverture avec trois morceaux live de CSNY – dont une très bonne version de « Ohio ». Si l’ensemble paraît parfois un peu poussif, notamment sur « Are You Ready for the Country? », on se délecte avec plaisir de la perle de l’album, un « Southern Man » rageur. Une version de « Alabama » retravaillée pour le film précède de façon similaire un « Words » long de 15 minutes. Certes, le son est parfois bien faible, mais une remasterisation pourrait bien corriger ce problème. En fait, outre l’anecdotique « Let Me Call You Sweetheart », c’est la face D qui pâlit vraiment en comparaison du reste, trustée par le prêchiprêcha et la chorale insupportable du Tony & Susan Alamo Christian Foundation Orchestra. Elle explique presque le désintérêt quasi-général pour ce double disque surprenant mais disparate sorti dans l’ombre de Harvest.