Vente aux enchères de vinyles Radio France : l’analogique, ça se mérite

Après une petite période de digestion, voici un retour sur la vente aux enchères de disques vinyles organisée par Radio France telle que je l’ai vécue. Ou comment la société Art-Richelieu a réussi à battre des records en refourguant une quantité de disques étiquetés à des amateurs pas toujours concernés.

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Quelques semaines avant ma venue à la Maison de la Radio, après avoir décortiqué la plupart des lots présentés sur le web, j’avais proposé à un ami de vivre « l’expérience » d’une vente aux enchères en faisant un appel du pied à son (onéreuse) passion du vinyle. Rendez-vous était pris. Ça s’annonçait d’autant plus intéressant que la campagne de promo déployée en amont pendant des semaines en avait fait un événement d’envergure nationale. Le dimanche 19 juin, après un déjeuner vite englouti, nous étions donc sur place pour profiter à fond d’un après-midi sous le soleil des spots du Studio 104.

Beaucoup de monde avait répondu présent. Il y avait foule. Dès 13h30, la file d’attente s’allongeait même du côté des préenregistrés – ceux qui comme nous, avaient effectué quelques jours avant une sorte de « réservation » permettant d’accéder plus rapidement à la salle de vente. Devant, une fille et son père parlaient musique, tandis que certains arrivaient comme des fleurs pour demander s’il fallait faire la queue pour acheter des disques. Vingt minutes plus tard, nous voilà postés derrière la régie. La salle se remplit à vue d’œil. Très vite, des jeunes gens, des retraités, des curieux prennent place sur leur fauteuil rouge avec le sourire aux lèvres. Visiblement, tout le monde est impatient que ça commence. Le retard s’accumule, pour des raisons de sécurité, nous dit-on. Enfin, à 14h28, la fête est lancée ! Et quelques minutes plus tard, après une courte introduction, les hostilités commencent avec la vente de disques de bruitages d’automobiles. Et là, c’est le drame.

En voyant le premier lot partir à plus de 200€, mon pote et moi échangeons un regard, les yeux ronds comme des billes. A côté de moi, une sexagénaire met du temps à réaliser que ces quelques disques, à l’intérêt limité, pètent déjà tous les scores. Le rythme imposé par les trois commissaires-priseurs ne faiblit pas devant la stupéfaction quasi-générale : une minute par lot, des mâchoires tombent. On doute bientôt de pouvoir ramener quoi que ce soit à la maison, surtout quand des 45 tours de chansons yéyé (pardon, freakbeat) atteignent des sommes considérables. Les bandes originales 33 tours ne sont même pas entrées dans la danse que certaines personnes repartent écœurées ; pendant ce temps, on salue la dilapidation de portefeuilles bien remplis, en applaudissant bien fort les heureux gagnants.

C’est du grand spectacle. « Les gens ont autant d’argent que ça à dépenser ? Vous croyez qu’ils vont les accrocher au mur, après ? », me demande ma voisine, avant de tourner les talons avec son mari. Eh oui, madame… ici, le moindre microsillon se calcule en euros, surtout quand on parle de James Brown ou de Bob Marley. Les estimations données par les experts d’Art-Richelieu sont régulièrement atomisées. Les prix de départ ne veulent plus rien dire, tout le monde ayant au préalable posé une option à environ 200 ou 250 euros sur ordre… quel que soit le lot. Derrière moi, un couple d’étudiants attend au tournant les lots soul-funk et hip hop ; et malgré un bel effort à 350€, des classiques signés A Tribe Called Quest et Ice Cube leur passent sous le nez. « C’est bon, on va s’acheter une PS4 à la place… » Tu m’étonnes. Mon pote se prend la tête dans les mains : « On n’aura jamais rien, c’est foutu ». Je veux le faire mentir.

Parmi la grande famille du jazz, j’avais repéré au préalable le lot numéro 119 (parmi d’autres), sans vraiment y croire ; mais le prix correct des disques de chansons franco-russes un brin expérimentales, ayant peu emballé les enchérisseurs, me redonne alors espoir. Juste avant les gros lots de free jazz, on nous annonce François Tux… Tuc… François… Tusques. Belle entrée en matière ! Et puis, bingo. Je décroche peut-être la seule bonne affaire de la journée, en lâchant quand même pour 6 LP la coquette somme de 280€… hors frais de vente à 18%. Un vieux monsieur, mon nouveau voisin venu en observateur avec sa femme, en profite pour me féliciter. Le temps d’halluciner sur des Fela Kuti assez communs partant à 200€ pièce, je décide à 18h d’aller faire une nouvelle fois la queue, cette fois dans la salle, pour remplir les caisses de Radio France.

Il me faudra plus d’une heure et demie pour arriver au pied de la scène, là où se démène une hôtesse vêtue d’un t-shirt ORTF dépassée par les événements (et pour cause, facturer à la minute et assurer l’encaissement dans un climat tendu, ce n’est pas un job facile). Le temps pour moi de discuter avec l’acheteur qui me précède, très fier d’avoir remporté deux lots, dont celui de musique cajun… à 300€ tout de même. Pas mauvais bougre, je le félicite de son achat, en précisant que c’est un genre que je préfère à petites doses. Quelques secondes plus tard, il se retourne et me demande : « C’est quoi au juste, la musique cajun ? » Dans ma tête, tout s’éclaircit. Les interrogations échangées juste avant avec mon pote trouvent en partie réponse. La situation devient même limpide quand ce monsieur s’interroge par la suite de la signification du terme « LP », regrette l’achat d’un second lot de country et s’inquiète de l’encaissement immédiat des chèques. Cette étape de la file d’attente s’avère, dès lors, un enseignement en soi. Surtout quand on s’approche des « gros poissons ».

Des acheteurs, qui ont pourtant claqué plusieurs milliers d’euros quelques heures auparavant, n’hésitent pas à enchérir en attendant leur passage en caisse. Quitte à faire passer ceux derrière eux, le temps de batailler « gentiment » avec d’autres nantis à coups de centaines d’euros. Parfois, une légère lassitude s’installe, quand une vente s’éternise (deux minutes) malgré tout le talent des commissaires-priseurs, aussi dynamiques que blagueurs, redoublant d’efforts pour faire sortir l’argent de nos petites poches. Certains types lèvent la main pour enchérir sans même prêter attention à ce qui se passe, mécaniquement. De toute évidence, plus la vente avance et moins la musique est au centre des débats ; malgré les interludes sonores qui ponctuent ce parcours du combattant. C’est d’autant plus vrai avec la star de la vente, le fameux EP de Syd Barrett. Une fois prononcé le mot « adjugé » sous un tonnerre d’applaudissements, son nouveau propriétaire lâchera avec un geste qui en dit long : « C’est pour mes enfants. »

En tendant les billets à mon interlocutrice vannée, des vinyles de musique classique (loin d’être en parfait état) partent pour plusieurs milliers d’euros. C’est le coup de grâce, surtout après plus de six heures passées dans l’enceinte du Studio 104. On ressort avec la tête comme un compteur à gaz, mais ce n’était pas une journée de perdue. On voulait vivre une expérience… on peut dire qu’on en a eu pour notre argent.

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