[Musique] Hemophiliac – 50th Birthday Celebration Vol. 6

Artiste : Hemophiliac
Titre de l’album : 50⁶
Année de sortie : 2004
Label : Tzadik
Genre : Improvisation libre, EAM

A l’écoute des pérégrinations sonores du groupe Hemophiliac, on se dit qu’il est possible d’envisager un bel avenir pour la musique électro-acoustique expérimentale. Car quand elle se garde des excès de collages de paroles, elle évite souvent le pire : tomber dans la caricature la plus totale, une parodie de musique concrète. Un écueil que l’on évite avec ce trio formé par Mike Patton, Ikue Mori et Zorn himself. En effet, ces sept morceaux proposent un ensemble d’improvisations abrasives qui parviennent à exprimer l’essentiel, leur beauté se situant à mi-chemin entre exploration sonore et cohérence du trajet. Ce joyeux bazar organisé aurait pourtant du mal à tenir la comparaison avec d’autres projets si l’on écartait le talent de l’ex-batteuse de DNA ; en effet, la formation rappellerait beaucoup les premiers projets des Boredoms, ne serait-ce que dans les symboles à coucher dehors pour chaque piste. Un hommage ? Alors que Zorn fait du Zorn (C.Q.F.D.), Mike Patton pastiche Yamataka Eye et peine parfois à lâcher de beaux borborygmes bien gras. Le bât blesse-t-il ? Soyons honnêtes : le final de la piste 4 permet néanmoins à lui seul d’apprécier l’étendue de son talent. Avec un peu de recul, on se rend compte que la performance préfigure son tour de force quelques années plus tard, sur l’album Six Litanies for Heliogabalus (2007). Au final, voici un album hétérogène dans le bon sens du terme.

Publicités

[Musique] Alain Goraguer – La planète sauvage

Artiste : Alain Goraguer
Titre de l’album : La planète sauvage
Année de sortie : 1973
Label : Pathé
Genre : Bande originale, space rock, jazz funk

D’une certaine manière, les bandes originales de film sont un genre de concept album. Ce n’est pas le cas pour toutes – mais après tout, n’entretiennent-elles pas une cohérence narrative ? Ne partagent-elles pas une même vision, n’évoquent-elles pas des images, voire une iconographie ? Ne racontent-elles pas une histoire, comme celle de Melody Nelson, disque considéré comme le premier album conceptuel ? Acceptons cette idée. Force est de constater qu’une limite se dessine immédiatement. Cette ligne, c’est la notion de thème musical lié à une civilisation ou à un personnage. La plupart des bandes-sons n’y échappent pas, même les plus réussies, à l’exception bien sûr des compilations d’œuvres classiques comme dans le cas de Barry Lyndon (1975). La bande originale du film d’animation La planète sauvage (1973) de René Laloux, signée Alain Goraguer, n’échappe pas à la règle.

Fort d’une cinquantaine années de carrière, Goraguer a composé plus de 90 bandes originales, aussi bien pour des courts-métrages que des films, qu’il s’agisse de cinéma ou de dessins animés. C’est néanmoins pour son travail avec René Laloux sur Les escargots (1965) et La planète sauvage (1973) que l’on connait ce compositeur sur le plan international. Avec ce dernier, Goraguer opte pour une fusion jazz-funk typique de l’époque, un genre de space rock qui mettrait en avant la dimension hypnotique des dessins de Roland Topor. Pour ce faire, quoi de mieux que les variations sur un même thème ? On retrouvera ainsi tout au long de cet album celui de la « Déshominisation », qui entretient une vague ressemblance avec une version connue de la séquence de Requiem « Dies Irae ».

Cet air entêtant se métamorphose à de nombreuses reprises. D’abord interprété aux claviers, puis repris en cordes frottées (« La Longue Marche »), on le redécouvre notamment par le timbre de flûtes dans de nombreux morceaux (« Ten et Tiwa », « Abite ») à travers des orchestrations plus ou moins subtiles (« Mort de Draag », « La Cité des Hommes Libres ») ou de chants féminins (« Mira et Ten », « Méditation des Enfants »). L’empreinte du thème est omniprésente, même si les arrangements psychédéliques dissimulent sa présence, notamment dans la première partie freak-out de « L’Oiseau », un morceau atmosphérique et atonal, dans lequel souffle un vent de liberté.

De manière générale, les guitares électriques prennent leur envol sur une section rythmique au groove irrésistible, rappelant parfois les créations de Jean-Claude Vannier pour Serge Gainsbourg et Brigitte Fontaine à la fin des années 60. Dès lors, est-ce un hasard de parler d’une sensualité envahissante ? Les pédales wah-wah cohabitent avec des effets bulles de savon, tandis que le générique ne nous épargne guère de sous-entendus avec ces soupirs féminins du « Générique » qui s’intensifient dans « La Femme ». Le meilleur exemple reste néanmoins un morceau ouvertement explicite, « Strip-Tease », dont le voluptueux saxophone nous emmène loin dans la lascivité soul-jazz que Goraguer exploite avec talent.

À l’instar de cette composition, certaines délaissent complètement le thème principal pour casser l’ambiance suave et lancinante du film et mieux marquer des évènements et autres péripéties. Cette bande-son prend alors une toute autre envergure. Si les morceaux dédiés à Ten sont du pur psyché-délice aux accents pop, le « Conseil des Draags » brille d’un lustre baroque par sa flûte traversière accompagnée simplement d’une guitare acoustique et d’un clavecin. Dans un registre plus sombre, « Attaque des Robots » pose un univers inquiétant, menaçant, métallique, grâce à une utilisation plus mesurée des instruments. Enfin, « Les Fusées » posent un tempo de valse stellaire, bancale, à la limite d’une musique de cirque désaccordée.

Le charme impérieux de cette bande originale repose sur les variations d’un thème fort, dressant un portrait sonore du film. Sa dimension érotique est portée par des arrangements psychédéliques plus ou moins rythmés, autant de morceaux très courts dont la coda appelle souvent un point d’orgue, en guise d’élan vers une impulsion renouvelée à chaque composition. La musique confère à La planète sauvage une force de caractère, une abstraction conceptuelle qui guide le spectateur vers une immersion totale dans cet univers fantastique bariolé, pour lequel le film obtiendra le Prix Spécial du jury à Cannes en 1973.

[BD] Caza – L’Âge d’Ombre

Auteur : Caza
Titre de l’album : L’Âge d’Ombre
Année de parution : 1982-1984
Éditeur: Dargaud
Collection : Histoires Fantastiques

Dans un précédent article, j’évoquais déjà la polyvalence et le talent de Caza, créateur d’un univers complexe. Cette fois-ci, il s’agit d’une bande dessinée réalisée avant la série du Monde d’Arkadi, présenté comme un recueil de nouvelles, de contes de quelques pages à peine, où se mêlent une nouvelle fois magie et technologie, violence et contemplation. Réalisés entre 1982 et 1984, les deux tomes de L’Âge d’Ombre nous renvoient dix mille ans dans le passé de sa série phare. Osons à nouveau l’analogie avec Tolkien, en parlant d’un genre de Bilbo le Hobbit de Caza, puisque c’est à partir de là qu’il créera tout son univers. Empruntant à l’univers de Stefan Wul, le dessinateur narre plusieurs histoires ayant une relation avec les Oms.

L’Âge d’Ombre commence avec un jeune homme rêvassant quant aux formes des nuages. Comme un enfant, il leur cherche une homogénéité, une signification, avant d’être tiré de ses songes par un orage de pluie empoisonnée, le contraignant à porter une combinaison radioactive. Le ton est donné. Le climat de la planète est hostile. On sent déjà poindre les thèmes récurrents de la plupart des œuvres publiées chez Les Humanoïdes Associés, qui se développeront à travers des contes variés : un du joueur de flûte qui précipite les Oms à leur perte, une vision des vertus magiques et mystiques de la mandragore qui pousserait au pied d’un pendu, ou la simple histoire d’amour impossible entre deux êtres que pourtant tout devrait réunir.

Sans surprise, la nature reprend ses droits de manière violente et implacable sur un monde dont la civilisation paraît figée, contrastant avec les forces vives qui animent des créatures plus obscures. Les Oms sont craintifs, végétatifs. Leur mutisme est absolu. Comme les statues qu’ils ont érigées, ils sont enclavés au sein de villes fantômes aux structures architecturales parfaites, des cités de pierres angulaires réputées inviolables. Les héros de ces histoires de L’Âge d’Ombre sont des exclus, des marginaux cherchant une révolution, qu’elle soit en leur for intérieur ou extériorisée à outrance à travers une violence sans nom.

Le message est clair. Les craintes des hommes leur font affronter ou ignorer la richesse d’une nature qui leur semble hostile, malgré les bienfaits qu’elle peut leur proposer. On pourrait croire les volumes moins riches qu’une épopée héroïque ; on ne peut en revanche reprocher à Caza un manque d’homogénéité dans son projet. Pour une fois, on évite l’échelle épique en privilégiant de courts poèmes visuels. Car tous les thèmes des grandes œuvres, pour paraphraser Paul Fort, « on les retrouve en raccourci » dans celles de moindre envergure, dont cette suite de contes futuristes et dystopiques fait partie.

Bien que relativement méconnu en dehors des circuits des bédéphiles, Caza est un auteur de génie aux travaux reconnus par ses pairs. L’année suivant la publication du premier tome, il devient récipiendaire du prix suédois Adamson qui le récompense pour ses Scènes de la vie de banlieue,  rejoignant ainsi d’illustres pères de la bande dessinée (Crumb, Hergé, Goscinny, Franquin, Moebius, etc.). En 1988, soit cinq ans plus tard, Caza travaillera à la réalisation d’un long-métrage d’animation, Gandahar, aux côtés du célèbre René Laloux.

Trois petits jours et puis s’en vont

Vous ne le savez peut-être pas, mais aujourd’hui est célébrée le « Jour de la Race » un peu partout en Amérique latine, en parallèle de la fête nationale en Espagne : un évènement visant à célébrer depuis près d’un siècle la fusion des peuples originaires du Vieux Continent et du Nouveau Monde. Sa dénomination un peu malheureuse me donne néanmoins l’occasion de parler à nouveau d’univers fantastiques, où les concepts de nouveaux mondes et de races peuvent s’appliquer sans paraître désuet ni avoir de connotation xénophobe.

En guise d’introduction à ce mini-cycle, voici ce qui tente d’annoncer la couleur des deux prochains articles à paraître : une illustration qui fait écho à l’article en hommage à Jean Giraud publié juste après le lancement du blog.

[Cinéma] Buster Keaton – Le mécano de la Général

Réalisateurs : Buster Keaton, Clyde Bruckman
Titre du film : The General
Année : 1926
Durée : 107 min
Genre : Comédie d’aventure, film muet, slapstick

Le cinéma muet n’est pas une langue morte du langage cinématographique. On aurait tort de penser le contraire, étant donné le nombre de films majeurs des années 1920 et de leurs grandes étoiles, qu’elles aient brillé dans des mélodrames ou dans des comédies bon enfant. Si aujourd’hui encore, Charlie Chaplin tient la dragée haute aux autres stars de l’époque, c’est peut-être parce que ses films osaient le mélange des genres ; il n’était pourtant pas le seul. Favorisant l’humour visuel et multipliant les personnages délicieusement maladroits, Buster Keaton jouait lui aussi sur plusieurs tableaux. On pourrait d’ailleurs parler de fresques, tant son art s’inscrit à l’échelle d’un burlesque « grande forme ». Ce qui différencie d’autant plus ces deux génies, c’est que Keaton n’aura jamais su passer le cap du parlant, malgré une approche assez visionnaire du septième art. Le film qui lui aura coûté le plus, dans tous les sens du terme, c’est bien sûr Le mécano de la Général (1926).

Le film raconte l’histoire d’un petit mécano, Johnnie Gray, dont la vie est partagée entre ses deux amours : sa promise et sa locomotive, The General. C’est la Guerre de Sécession. Johnnie veut s’engager dans l’armée sudiste, et bien que sa candidature ait été refusée, se retrouve malgré lui confronté à des espions du Nord désirant détourner un train pour couper les vivres de l’armée adverse. Il tentera de secourir sa fiancée des mains des unionistes et de retourner au pays pour dévoiler les plans du camp adverse. Comme d’habitude, le personnage de Buster Keaton subit les évènements trop grands pour lui, sans se rendre compte de leur ampleur, réagissant au premier degré en conservant son air ahuri – la fameuse stoneface de « l’homme qui ne riait jamais ». Le film est quant à lui connu pour son final aux dimensions épiques, au sein duquel figure le  plan le plus onéreux de toute l’histoire du cinéma muet : celui du Rock River Bridge, qui coûta 42 000$.

Cet authentique chef-d’œuvre semble inventer la comédie d’aventure à l’époque où le public se rend dans les salles obscures dans un but bien précis ; dans le cas des comédies, le slapstick étant à la mode, on cherche avant tout à se divertir et se vider la tête. Or, Buster Keaton incarne cet art du « bâton claqueur ». Incompris dans son rapport avec une dimension historique, le film ne rencontrera donc pas le succès escompté. Ce sera même l’un des plus gros revers de la carrière de Keaton : jugé insipide par les critiques, on retiendra notamment l’article du 12 mai 1927 du Los Angeles Times, papier selon lequel le film n’est « ni une franche comédie, ni un drame palpitant », blâmant au passage une poursuite « longue et fastidieuse » entre deux locomotives. Malgré ces critiques acerbes, Le mécano de la Général représentait pour Keaton l’une de ses plus grandes réussites. Le temps lui donne raison.

Car l’on retrouve tous les ingrédients typiques du comique de Buster Keaton, qui parvient à nous faire rire quand bien même la situation semble désespérée. Au premier degré, les évènements sont loin d’être drôles. Dans La croisière du Navigator, son personnage était attaqué par des cannibales, le bateau coincé près du rivage ; ici, c’est le climat de guerre civile, l’histoire d’une course poursuite mortelle qui génèrent le suspense. De ce contexte dramatique surgit le burlesque, un effet précisément recherché par Keaton, qui condamne le film à sa sortie… pour mieux le consacrer bien des années plus tard. On ne peut s’empêcher de penser qu’il faut avoir un certain cran, ou bien manquer de raison, pour accoucher d’une telle idée et assurer sa réalisation.

Dans sa structure, le film met en place des situations qui appellent à chaque coup une pensée ou un gag. Rien n’est inutile ou superflu. L’humour bénéficie à la fois de la maladresse feinte du personnage principal et d’une légère touche féminine bienvenue. Dans sa réalisation, on note d’abord la beauté saisissante de la photographie, sublimée par la dynamique des scènes – les montages studio ne concernant essentiellement que certains gros plans – et le souci du détail pour chaque plan. Certains sont absolument superbes, tels que la retraite des troupes sudistes alors qu’au premier plan file à toute vitesse la locomotive de Johnnie, qui coupe du bois pour alimenter la chaudière. Buster Keaton mise presque tout sur le réalisme des évènements réellement sur une locomotive lancée à toute vapeur. Ces effets sont certes comiques, mais le danger est bien réel : les prises sont presque sans filet, qu’il s’agisse de l’acteur vedette ou des autres comédiens impliqués dans le tournage.

En effet, Le mécano de la Général permet de faire une véritable démonstration des exploits physiques de Keaton, que l’on connaît déjà très bien depuis ses courts-métrages où il partageait l’affiche avec Roscoe Arbuckle. À la vue de certaines cascades dans des productions comme La maison démontable (1920) ou Frigo déménageur (1922),  certains le voient en un genre de Jackie Chan du film muet. Cette épithète peu racoleuse n’est pas si éloignée de la vérité, si l’on met de côté la finesse de l’humour et la qualité du travail de réalisation de Keaton, pour ne garder que la notion de physique hors normes et les évènements surdimensionnés que rencontrent à chaque fois le protagoniste. Si Jackie Chan possède des qualités athlétiques indubitables, aucun de ses films ne parvient à la cheville de ceux de Buster Keaton, dès lors que l’on inclut un paramètre capital : l’authenticité.

Cette dimension authentique surgit dès les premières secondes du film, et laisse transparaître une monstrueuse somme de travail. Car en réalité, l’histoire du film est basée sur un évènement réel : le Raid d’Andrews, l’épisode d’espionnage le plus marquant de la guerre civile américaine. Le 12 avril 1862, une bande d’espions menée par l’agent James J. Andrews vole une locomotive, The General, sous le nez de 3000 soldats confédérés.  Les évènements du film se rapprochent beaucoup des faits historiques : détourner une locomotive lors d’un arrêt en station, engager une folle poursuite sur une vingtaine de kilomètres (« The Great Locomotive Chase »), faire machine arrière sur 90 km, ou encore changer de costumes en cours de route. Même s’il s’agit d’une adaptation dans le cadre d’une comédie, Buster Keaton ne perd pas de vue la réalité dans laquelle se situe l’action ; il ne cherche pas non plus à manipuler le spectateur, même si une histoire d’amour est en fil rouge.

Beaucoup de cinéphiles rapprochent la mise en image de cet évènement des photographies de Mathew Brady, soulignant ainsi un réalisme de tous les instants qui contraste avec le burlesque de la situation. Le résultat semble beaucoup plus proche de la Guerre de Sécession que la peinture qu’en fait Victor Fleming dans Autant en emporte le vent (1939). C’est tout du moins l’avis de Mr. Orson Welles à propos de ce film ; le réalisateur de Citizen Kane (1941) évoque même l’absence de sentimentalité chaplinesque, laissant place à une véritable dignité dans le traitement du sujet. Ces mots peuvent sembler durs, mais c’est en cela que Keaton se diffère de Chaplin. Pas de message politique, idéologique ou religieux : une sincérité et une poésie à la limite de la naïveté.

Le mécano de la Général est une histoire de locomotives. Pas étonnant quand on connaît la passion de Buster Keaton pour les trains électriques, jouets qu’il utilisait volontiers pour réaliser certains plans éloignés (cf. Sherlock Jr.) et qui le suivront jusqu’à ses heures les plus sombres. Qu’il s’agisse de trains ou de tramways, on les retrouve de manière récurrente dans ses courts-métrages, le plus souvent comme un moyen d’échapper à l’agresseur. Mécanique et physique, machine parmi tant d’autres, la locomotive est à l’origine de gags connus dans Ma vache et moi (1925) et bien sûr Les lois de l’hospitalité (1923), film où son rôle est déjà prépondérant, comme une grande répétition avant le film de 1926. Alors que dans le premier sa conception prêtait à rire, antiquité présentée comme machine moderne, la locomotive devient un personnage à part entière. Un partenaire-objet qui devient ici la vedette du film, son rôle étant d’autant plus important qu’elle rythme les péripéties de Johnnie Gray.

Dans les faits, la General a été conçue en 1855 dans le New Jersey et réalisée l’année suivante en Géorgie. Tout comme les milliers de locomotives série 440 construites à l’époque, elle faisait entre 70 et 95 kilomètres à l’heure et nécessitait du bois pour alimenter la chaudière ; celle-ci chauffait tant que des points d’eau étaient installés tous les 33 miles. Ce type de locomotive est la plus courante et la plus représentative du style américain. Une machine aux couleurs vives, vert et orange. Comme le capitaine d’un bateau, le mécanicien est le seul maître à bord : il est responsable de la sécurité des passagers, de leur confort, et de la bonne marche du voyage. On comprend facilement comment, dans de telles circonstances, un passionné de trains électriques tel que Buster Keaton a perçu le potentiel humoristique de la condition d’un mécanicien, alliée à une course-poursuite surréaliste. Malheureusement, malgré ses demandes répétées, les responsables des chemins de fer Chattanooga – Saint-Louis ne lui accordèrent pas la possibilité d’utiliser l’authentique locomotive – surtout pour tourner une comédie. Ainsi celle du film est-elle une combinaison de différents modèles 440, modifiés pour se rapprocher au plus près de l’original, aujourd’hui conservé au Southern Museum.

Les moyens de tournage de ce long-métrage peuvent paraître démesurés. Une ville entière est construite dans l’Oregon, où sont recrutés environ 500 figurants de la Garde Nationale. Une locomotive est conçue, une autre sacrifiée – elle ne sera repêchée que bien plus tard, pendant la seconde guerre mondiale, pour réutiliser la ferraille. Le budget du film en devient colossal : 750 000$. À l’issue du tournage de la bataille finale, un feu de forêt se déclare, l’incendie nécessitant l’intervention de toute l’équipe de tournage. Pourtant, il faut également imaginer Buster Keaton compter minutieusement les grains de poudre à l’aide d’une pincette, uniquement afin de réaliser le gag de la boule de canon en toute sécurité. Un grand écart que bien peu seraient capables d’exécuter.

Malgré ses indéniables talents d’acteur-réalisateur, il commettra plus tard l’erreur de signer avec MGM, qui détruira bien vite ses ambitions et brisera sa carrière en l’espace de cinq ans. On ne le verra plus à l’affiche de grands films, ou alors si peu. Joueur de cartes dans Boulevard du crépuscule (1950) de Billy Wilder, il passera symboliquement son tour, avant un dernier numéro de piste aux côtés de Chaplin, qui le place une dernière fois sous Les feux de la rampe (1952). Cet enfant du music-hall se consolera dans ses vieux jours, quand son génie visionnaire sera reconnu de tous, et son film Le mécano de la Général porté aux nues par bon nombre de critiques de cinéma, avec d’autres réalisations non-créditées telles que Cadet d’eau douce (1928) ou L’opérateur (1928).

Ce joli mois d’octobre

Demain, nous fêterons l’anniversaire d’un grand talent du cinéma. Chose surprenante, je n’ai appris que très récemment qu’il était né début octobre, lui aussi. Le mois d’octobre c’est quand même la classe. Alors à cette occasion, je mettrai en ligne une longue chronique de l’un de mes films favoris, l’un des plus connus de ce génie du septième art. Pour le moment, ce magnifique portrait réalisé sous Paint devrait vous mettre sur la bonne voie…