[Musique] Sloy – Idolize Promo Single

Artiste : Sloy
Titre de l’album : Idolize
Année de sortie
: 1996
Label : Tubes / Pias
Genre : Noise rock

Dans la famille des groupes à l’énergie débordante, Sloy a su laisser sa marque tout autant que Les Thugs sur la scène alternative française des années 90. De l’avis de certains connaisseurs, leurs performances en concert étaient exceptionnelles. Une donnée confirmée par PJ Harvey herself, bien placée pour le savoir puisqu’elle leur offrait la première partie d’une de ses tournées ; et de l’avis de Steve Albini, ils valaient bien la peine qu’on leur enregistre un album en 1996, Planet of Tubes. Pendant leur tournée de promo, où ils partageaient également l’affiche avec Shellac, le groupe proposait une version vinyle coéditée par PIAS et un label obscur, A Donf’, dont l’un des tubes du disque était « Idolize », titre présent sur ce CD single promotionnel.

Joli parcours pour un groupe formé à Béziers quatre ans plus tôt. Armand Gonzales (guitare et chant), Virginie Peitavi (basse) et Cyril Bilbeaud (batterie) formaient un trio rock orienté vers un son plutôt noisy, dans la grande tradition de la scène underground de Chicago. Basé à Rennes et fanzine à l’appui, ils avaient su séduire avec un premier album en 1995, Plug (avec son fameux « Pop »), puis tentèrent une orientation new wave avec leur troisième et dernier album, Electrelite, dont le succès mitigé conduit au split du groupe en 1998.

« Idolize » est un titre qui rappelle par sa structure ce précédent carton du groupe. Un très bon riff d’intro bien appuyé par une rythmique hachée, pour mieux laisser exploser ce que Gonzales fait le mieux : hurler frénétiquement un même mot. Comparable à David Yow, on reconnaît d’ailleurs ici et là quelques mimétismes avec The Jesus Lizard, autant par cette voix que par le jeu de basse inspiré des Stranglers. Ce qui n’était pas vraiment un compliment aux yeux du groupe, dont l’identité ne s’effaçait jamais derrière une reconnaissance idolâtre à leur propre ingé son.

L’un des intérêts de ce single, c’est qu’il propose en guise de face B une reprise de Devo, et pas n’importe quel titre : « Jocko Homo ». Même si rien ne remplacera la version originale (voire même la version démo du groupe, tout aussi barrée), organisée sur des mesures complexes en 7/8, il faut avouer que la version de Sloy donne vraiment la pêche. Cet hommage au groupe de Mark Mothersbaugh aurait dû figurer à mon sens sur l’album Planet of Tubes ; car si vous n’aviez pas eu droit à ce single promo, la seule autre manière de se procurer le document était de sauter sur le fanzine ELECTRIC #6 de juin 1997, dans lequel était offert un CD quatre titres avec la reprise de ce monument du post-punk.

Autant dire que l’objet est désormais quasi-introuvable.

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Améliorez votre Transit avec Colette Magny

La musique de Colette Magny sera certainement mon plus grand choc musical cette année. Il semblerait également que beaucoup de monde s’intéresse à cette grande dame trop méconnue et cherche à s’emparer de certains enregistrements introuvables dans le commerce. En marge de ma chronique sur son album Transit, je vous proposais via un vinyl-rip de découvrir ses chansons à mi-chemin entre le blues et le free jazz qui caractérisent si bien le style de la magny-fique. Depuis, je n’ai eu de cesse de traquer tout ce que je pouvais trouver de sa discographie et suis tombé sur la réédition en CD de ce fameux Transit, grâce aux efforts du label Scalen’ Disc dans les années 90 – combinés à ceux de Magny qui jusqu’à son dernier souffle cherchera à se faire entendre.

Pour améliorer le confort d’écoute, vous trouverez donc un nouveau lien dans les commentaires pour redécouvrir cette création atypique dans les meilleurs conditions possibles. Si vous recherchez d’autres albums signés Colette Magny, n’hésitez pas à en faire la demande expresse dans les commentaires – mis à part Magny 68, je possède actuellement l’intégralité de son œuvre.

[Cinéma] Robert Bresson – Un condamné à mort s’est échappé

Réalisateur : Robert Bresson
Titre du film : Un condamné à mort s’est échappé
Année : 1956
Durée : 99 min
Genre : Drame, film de guerre, évasion

Dans la grande famille des films d’évasion, on tend à élever Les Evadés (1994) au pinacle du genre, de par son histoire de rédemption portant en elle la fascinante quête de la liberté. Ce thème universel capte naturellement l’attention du spectateur, et explique en partie sa popularité. Pourtant, quel dommage d’oublier la constellation de chefs-d’œuvre partageant cette thématique ! La cinémathèque française nous offre des classiques tels que Le Trou (1960) de Becker ou à une échelle plus individuelle, le fameux film de Bresson, Un condamné à mort s’est échappé (1956). Longtemps espérée par les cinéphiles, une récente restauration nous permet d’évoquer ce film si singulier, qui peut désormais être vu en haute-définition.

Au lendemain de la débâcle de 1940, Fontaine (François Leterrier), résistant, est arrêté à Lyon par des soldats allemands. Emmené à la prison Montluc, battu et brisé, il ne se berce d’aucune illusion quant à son sort. Il choisit néanmoins de faire face à son destin, et élabore un plan d’évasion malgré le peu de moyens qui s’offrent à lui. A force de persévérance et d’ingéniosité, Fontaine semble atteindre son objectif, mais il est bientôt notifié de sa condamnation à mort ; le temps presse. Le même jour, un jeune déserteur, Jost (Charles Le Clainche), est affecté à sa cellule…

Signé Robert Bresson, à qui l’on doit également Pickpocket (1959), ce film réaliste s’ouvre par une phrase : « Cette histoire est véritable. Je la donne comme elle est, sans ornements ». Voilà donc un témoignage filmique aux antipodes des effets spéciaux, loin des musiques à suspense d’un Penderecki sous amphétamine. Seul un traitement intimiste et dépouillé, caractéristique du réalisateur (Journal d’un curé de campagne, 1951), subsiste pour nous mettre en face de ce scénario captivant, qui fait courir ces frissons que seules les histoires vraies procurent.

Le titre alternatif du film (« Le vent souffle où il veut ») confronte la dure réalité de cette évasion à une dimension plus spirituelle. Cette maxime sacrée rappelle les paroles du pasteur prisonnier à Fontaine, qui cite le Christ à Nicodème : « Il faut que vous naissiez de nouveau ». Nous sommes bien en présence, le long du film, de cette idée de salut, de rédemption, qui trouve son écho dans de rares instants musicaux : ceux du Requiem de Mozart, quand ce ne sont pas les bruits extérieurs qui viennent déchirer le lourd silence et la pénombre d’une nuit pas comme les autres.

[Musique] Ned Rothenberg – Ryu Nashi / No School

Artiste : Ned Rothenberg
Titre de l’album : Ryu Nashi / No School: New Music for Shakuhachi
Année de sortie
: 1997
Label : Tzadik
Genre : Improvisation, Musique traditionnelle, jazz

Amateurs de musique traditionnelle japonaise en quête de nouvelles sensations, cet album est pour vous. Pourtant, Ned Rothenberg semble inconnu au bataillon des adeptes du gagaku. Ce natif de Boston habitué des instruments à bois s’entoure ici d’autres musiciens occidentaux afin de proposer sa vision de la musique pour shakuhachi, cette flûte en bambou dérivée du xiao chinois. A juste titre, on pourrait craindre que l’âme de l’instrument se perde dans un détournement trop brutal – après tout le disque est signé chez Tzadik ; pas de panique, Rothenberg traite ce sujet avec respect. Les sceptiques seront rassurés de savoir que cet instrumentiste génial a suivi les enseignements de deux maîtres en la matière : Katsuya Yokoyama et Goro Yamaguchi. Ce dernier avait collaboré avec Judo Notomo, « Trésor National Vivant » au Japon (la plus haute distinction artistique en son pays), sur un enregistrement de 1984 édité par Auvidis. Une musique superbe, malheureusement bridée par la mauvaise qualité technique de la prise de son.

La qualité de son exceptionnelle de Ryo Nashi / No School constitue en soi un gros avantage, l’occasion de profiter pleinement du timbre singulier de l’instrument. Ce serait pourtant gageure que de nier le talent des interprètes et croire que les expérimentations négligent tout un héritage culturel ; en témoigne « Naki Tokoro Nite », seule composition du disque à laquelle participe une artiste japonaise, Yoko Hiraoka (voix et shamisen). A travers elle résonne un tanka vibrant : « Nippon ni sumi/Nippon no kuni no/Kotoba mote/Iu wa ayaushi/Waga omou koto » (« Il est dangereux/De vivre au Japon et dire/Dans la langue/Du peuple japonais/ce que je ressens »). En contrepoint, la troisième composition, propose quant à elle une excursion sonore où le violon alto de Stephanie Griffin tente de recouper la texture sonore du duo de flûtes formé par Riley Lee et Ned Rothenberg. Très évocateur, ce rapprochement entre deux instruments si éloignés rappelle, par moments, certaines œuvres atonales de Sofia Gubaidulina – toutes proportions gardées. Un point de vue résolument plus extérieur sur l’utilisation du shakuhachi, mais toujours très élégant et raffiné ; un sentiment qui s’affirme à mesure que l’on avance dans cet univers. Toute déférence gardée envers les maîtres d’un art séculaire, Ned Rothenberg arrive ainsi à convaincre dans son appropriation de l’instrument. En somme, voici un art de la flûte japonaise, revu sans être corrigé.

NB : Ceux qui recherchent une musique plus expérimentale que japonisante, plus agressive dans son utilisation du bambou, pourront se tourner vers Ganryu Island, album issu de la collaboration entre John Zorn et Michihiro Sato.

Un peu de blogwalking pour la forme !

C’est bien connu, dans la blogosphère, pour se faire connaître, il faut passer autant de temps à écrire ses propres articles qu’à lire les billets d’actualité des autres. Un échange de bons procédés, en quelque sorte, pour que chacun essaie d’augmenter le trafic de visiteurs sur son blog personnel. Bien sûr, cela fonctionne avant tout pour les sites qui arrivent à créer le buzz autour de thèmes assez tendance : les espaces pour « geeks » qui s’assument, les dernières collections de chaussures à la mode… mais certainement pas pour un petit blog comme le mien, qui n’intéresse qu’une poignée de lecteurs plus ou moins assidus.Malgré tout, je pense occuper un peu de mon temps libre à tenter de nouer contact avec d’autres blogs durant les prochains jours, pour y laisser quelques commentaires çà et là. Une petite balade dans la blogosphère, les anglo-saxons appellent cela le blogwalking. Comme si l’on devait marcher sur les mains. Ce qui m’a inspiré le dessin que vous voyez ci-dessus ! Cela dit, pas d’inquiétude, la rédaction de nouvelles chroniques reprendra bien assez vite.

Une bande magnétique de perdue, dix de retrouvées

Les amateurs de rock-choucroute connaissent sans aucun doute le groupe allemand Can, combo visionnaire et séminal qui proposa cinq albums légendaires entre 1969 et 1974 (dont les fameux Tago Mago et Ege Bamyasi), apprécié pour ses savants mélanges de musique concrète, de rock drone, de funk et de musiques du monde. Les plus curieux ont sans doute été jusqu’à racler les fonds de tiroir de leur discographie officielle – tandis que les plus coriaces se seront attaqués aux dizaines de bootlegs circulant sur la toile. Que vous soyez un fan casual ou hardcore, une nouvelle devrait mettre tout le monde d’accord, puisque Mute Records vient à peine de sortir un coffret 3xCD de raretés intitulé The Lost Tapes.

Le label spécialisé dans les musiques indépendantes propose ici une trentaine de pistes correspondant à la période faste du groupe, entre 1968 et 1977. Trouvées lors du démantèlement du studio Can localisé à l’origine à Weilerswist, les bandes magnétiques proposent des versions inédites de morceaux connus, des enregistrements studio et live ainsi que des BO de films eux-aussi restés au placard. Au total, sur la trentaine d’heures d’archives oubliées depuis une quarantaine d’années, Mute aura choisi d’en extraire la substantifique moelle sur trois disques.

Une véritable aubaine et un travail de récupération qui permet d’ores et déjà de classer cette sortie parmi les plus importantes de l’année, avec la réédition des premiers albums de Catherine Ribeiro + Alpes ainsi que le double-CD regroupant l’intégralité des EP et quelques inédits de My Bloody Valentine le mois dernier. Et à en juger les premiers échos, The Lost Tapes (environ 30€ sur amazon) est à la hauteur de toutes les espérances. Joie !

[Musique] Annick Nozati – La peau des Anges

Artiste : Annick Nozati
Titre de l’album : La peau des Anges
Année de sortie : 1997
Label : Vand’Oeuvre
Genre : Improvisation libre, Avant-Garde

Plus que tout autre instrument, la voix permet une mise à nu du monde. La force de son souffle, la puissance de sa vibration, ses possibilités extraordinaires de modulation en font bien plus que l’outil premier d’une langue. La voix permet tous les langages, tous les timbres. Dans le monde occidental, certains reconnaissent les vertus de la musique instrumentale de Bach ou Mozart – même si cela reste toutefois peu répandu. Il faut chercher ailleurs les bienfaits thérapeutiques de la voix, que ce soit dans la médecine orientale ou chez les Indiens Navajo, comme l’homme-médecine Sam Begay. En somme, même si un enregistrement ne permet évidemment pas d’éprouver les sensations d’un vrai concert, la voix possède un véritable intérêt en la matière. Et ce n’est pas Annick Nozati, artiste branchée sur la musicothérapie, qui nous aurait dit le contraire.

Comédienne à ses débuts, Annick Nozati fait partie de ses grandes oubliées, surtout chez ceux pour qui l’improvisation vocale se situe hors du champ musical. Ce serait oublier son influence sur les travaux expérimentaux, entre autres, de Maja Ratkje. Nozati aura multiplié les collaborations le long de sa carrière, que ce soit avec l’Art Ensemble of Chicago ou avec son amie Joëlle Léandre avec qui son voyage de l’exploration la mènera à la création d’un trio avec la pianiste Irène Schweizer. Dès les années 80, cette artiste-peintre s’impose parmi les figures les plus emblématiques du genre, aux côtés de Barre Phillips et Daunik Lazro. Un changement de vocation produit à travers la rencontre d’un certain Jacques Lasry, chercheur en musique concrète qui lui reconnaît un talent exceptionnel et l’invite rapidement à s’aventurer dans le monde des structures Baschet.

Dans cette optique, la voix est destinée à être modulée à travers des « instruments » conçus au début des années 50, les fameuses structures sonores fabriquées par les frères luthiers Bernard et François Baschet. Le but de ces sculptures : épanouir les possibilités du domaine sonore, en utilisant les caractéristiques des résonances et dissonances métalliques, l’amplification étant permise par des tables d’harmonie. La plus connue de ces structures étant sans conteste le Cristal, auquel on joue en frottant des mains mouillées sur des tiges de verre.

Sur La peau des Anges, les prouesses vocales sont rendues possibles par l’utilisation d’une autre structure, en forme de double corolle, baptisée Tôle à Voix – qui n’est pas sans évoquer les costumes métalliques créés par les frères Bachet pour le film de William Klein : Qui êtes-vous Polly Maggoo ? (1966). Son fonctionnement est expliqué en ces termes dans les notes de l’album : « La Tôle vibre sous l’effet des ondulations sonores de la voix, provoquant ainsi une réverbération naturelle, une amplification, ainsi que des fréquences propres au métal, qui s’associent à celles du chant, qu’elle enveloppe et soutient. »

L’ensemble commence par de délicates modulations, permises par l’usage des quatre cordes de cet instrument. Les quatre premiers morceaux de La peau des Anges invitent l’auditeur à un voyage presque immatériel, calme et serein, dans un pays où la voix se fait douce et étrange. Mais dès la cinquième piste, « C’est un pays sans fin », le registre se fait plus expérimental, où la courte narration de ses propres textes se brode autours de dissonances plus agressives. « Une lumière qui ne dérange pas l’ombre » rappelle davantage les prouesses de Sidsel Endresen, perle norvégienne de jazz vocal et proche de Bugge Wesseltoft.

C’est la piste éponyme qui introduit la première utilisation marquée d’un piano « très » préparé (!), qui en accompagnement bancal de la Tôle, souligne les efforts d’une poésie expérimentale où chaque syllabe est déstructurée. Piano que l’on retrouve dans « Ivresse » dont la structure parlée-chantée, plus classique, trouve un écho avec « C’est un grand oiseau blanc ». À travers ses accents de musique traditionnelle, « Entre les choses » voit une pulsation métallique accompagner l’interprète, évoquant des cérémonies spirituelles bouddhistes qui s’aventureraient dans un registre plus aigu.

Au sein de cette collection d’expérimentations vocales se dégage un triptyque long d’une dizaine de minutes, la « Suite Grande TÔLE Folle ». Alors que tout commence dans un bruit d’alarme, survient bientôt l’une des alchimies les plus fortes du disque : la Tôle sonne en chœur avec le chant de la soliste, passant d’un simple effet de réverbération à un timbre proche d’un saxophone dans lequel Kaoru Abe cracherait ses poumons (effet que l’on retrouve dans le très court « Autour de la nuit »), qui se clôt par des cris et borborygmes proches de ce que Mike Patton pourrait proposer.

La Peau des Anges est un très bel album qui finit comme il a commencé : une errance irréelle, comme si « Le chemin [qui] fait l’œuvre » était « Accompli ». Cet album aujourd’hui épuisé est indisponible sur le site du label Vand’œuvre. C’est pourquoi je le partage avec vous à travers les commentaires.

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