[Musique] Jeph Jerman / Tim Barnes ‎– Matterings

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Artistes : Jeph Jerman & Tim Barnes
Titre de l’album : Matterings
Année de sortie : 2015
Label : Erstwhile
Genre : Électroacoustique, field recordings

Une salle obscure. Je monte un escalier en colimaçon, mes pas accompagnés de bruits inquiétants. Les rouages d’une forge d’enfer se font entendre. La tête tourne, les oreilles sifflent de plus en plus. Le sang me monte à la tête, les battements du cœur s’accélèrent à mesure que mon corps s’enfonce dans le virage infini. J’entrevois une issue menant vers la pluie providentielle. Je sors. Tout se mélange dans la course des nuages inquiétants. Où suis-je ? Le grand air me donne le vertige. Je marche tant bien que mal sur l’herbe mouillée. Au silence des machines, succède le son de sirènes, stridentes. Je titube et trouve un appui sur une pierre taillée en biseau. La main posée dessus, j’ai le vague sentiment de communiquer avec la terre. Une relique d’un temps ancien, proto-électronique qui, l’espace d’un moment, me rappelle à quoi ressemble le chant des oiseaux. Je commence à y voir plus clair. Silence se fait. A présent, je perçois distinctement les éléments qui m’entourent, jusqu’au vol de mouches près d’un étang. Pour rien au monde, je ne voudrai être ailleurs. Mes pieds s’élèvent, j’ai la sensation de flotter. En me concentrant, j’arrive à écouter les sons transportés par le vent, venus de très loin. Il me suffit de fermer les yeux pour ne plus entendre que ça : le tintement de cloches célestes. La paix ! Mais bientôt, l’ascension verticale me mène trop haut. La mécanique s’emballe, l’angoisse m’étreint, je manque d’oxygène. Je sombre dans un chaos stratosphérique et m’évanouis. A mon réveil, j’ai regagné mon point de départ. Mon expérience cosmique m’a épuisé, et rien ne me paraît plus important maintenant que de faire le vide. Je reviens sur mes pas jusqu’à l’édifice ancestral ; ce dernier s’effrite à mon contact pour n’être plus qu’un amas de petites pierres insignifiantes, roulant jusque vers mes orteils. Mon existence erratique n’a pas de but, et cette prise de conscience me foudroie. Je veux revenir dans les entrailles du monde, claquer la porte salvatrice derrière moi. L’étrange tour originelle m’accueille à nouveau en son sein et me donne à voir la vérité redoutée, ma nature de prisonnier, de cobaye éternel. Un grand symbole se répète partout sur les murs : des cercles imbriqués, petits et grands. Tous ont l’air de vouloir s’échapper. Tous sont retenus, les uns aux autres, comme un jeu d’évasion qui tourne mal. Ironie ultime de la forme parfaite, condamnée à vivre dans un espace déterminé. La volonté n’y fait rien. Plus je regarde ces formes, plus elles se resserrent en forme de nœud coulant. Quelque part, la forge reprend de l’activité, mais peu m’importe la marche du monde. J’ai trouvé ma place.

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[Musique] Herbert Distel – Railnotes

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Artiste : Herbert Distel
Titre de l’album : Railnotes (Die Reise / La Stazione)
Année de sortie : 2003
Label : HatHut Records
Genre : Musique concrète, field recordings

Quand j’étais tambour, une pièce me fascinait bien plus que les autres. C’était « Le train » de Dante Agostini. A travers une juxtaposition de rythmes complexes, s’entrecroisant et s’enchâssant, les instruments reproduisaient le son d’une locomotive à vapeur ; merveilleusement ingénieux, le morceau s’inspirait d’une source sonore brute, d’un bruit « impur » (et non d’une idée musicale) à émuler dans le but de générer une composition originale et aboutie. Les pulsations de ce cœur mécanique, battues sur les peaux tendues des tambours, rendaient parfois difficilement perceptible le tempo, tant les accents et ornements fichés çà et là se plaçaient à cheval sur les mesures. Le touche-à-tout Herbert Distel semble avoir ressenti, lors d’un trajet reliant Zurich à Berne, la même intuition que le batteur d’origine italienne, dans un esprit de musique concrète, en créant « Die Reise » (1984-85).

Cette première pièce composée pour la radio n’est évidemment pas sans rappeler Pierre Schaeffer et sa célèbre « Étude aux chemins de fer » (1948), œuvre décriée par les compositeurs sériels en son temps. L’hommage certain rendu au compositeur français partage ici le souci de faire surgir la beauté des bruits, par la transformation d’une source audio en espaces sonores étendus – de fait, nombreux sont ceux à procéder ainsi. Les similarités s’arrêtent pourtant là. Par analogie, on pourrait dire que L’Arrivée du train en gare de la Ciotat des frères Lumière est à Schaeffer ce que Démolition d’un mur est à Distel. Le Suisse nous propose autre chose qu’un simple document ou qu’une manipulation semblable à celles de Nakajima, et pousse son concept aussi loin que Bernard Parmegiani et son « Natura sonorum » de 1975. Le train à suivre serait-il celui de la pensée ?

Les structures se faisant et se défaisant lentement invitent à un voyage mental, quand bien même elles soient fondées sur un voyage physique. Et dans la tête d’Herbert Distel, la technologie et la nature ne doivent faire plus qu’un ; les battements machinaux deviennent aussi organiques que le chant des cigales de Toscane, et inversement. Comme l’écrit Peter Niklas Wilson : « Un processus subliminal s’opère, à partir de sons réalistes d’une voie ferrée vers un espace sonore intérieur, au sein duquel les pulsations du train et des cigales sont abstraits, dématérialisés et transformés en installation sonore » – mentionnant au passage le travail d’Alvin Lucier. Ce qui est fort bien résumé. Distel applique d’ailleurs cette même approche à la seconde pièce radiophonique présente sur cette compilation, « La Stazione » (1987-90).

Cette fois, on se concentre davantage sur les espaces topiques délimitant l’idée de trajet ferroviaire : les gares. Cette œuvre polyptyque, sorte de mini-opéra substituant son livret par des annonces mises en boucle (enregistrées à Milan) et des orchestrations lointaines, comme en filigrane, cherche à brouiller la frontière entre réalité et imagination. Au-delà du monde froid dans lequel Distel semble nous inviter dans cet ambitieux programme, mon esprit n’oublie pas de rendre visite à Agostini et son morceau de Grand Prix National. Dans ma rêverie, je m’amuse à comparer « Le train » avec « Die Reise », sans doute parce qu’ils empruntent tous deux aux codes du minimalisme, en portant une rythmique en avant… mais selon un traitement différent, pour des résultats radicalement opposés.

[Musique] Colette Magny – Colette Mâgny, je veux chaanter

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Artiste : Colette Magny
Titre de l’album : Colette Mâgny, je veux chaanter
Année de sortie : 1979
Label : Le Chant du Monde
Genre : Art brut, Field Recording, Expérimental, Blues

Peu d’artistes peuvent se vanter d’avoir touché à tout, avec plus ou moins de succès. C’est certainement la crainte de voir les ventes en berne qui refroidit plus d’un label. Dans le domaine musical français, bien que n’ayant jamais eu sa place parmi les plus grands, Colette Magny ferait figure de cas d’école. Chanson, blues, jazz, improvisation libre, musique concrète, expérimentale voire même un peu de rap : rien ne semblait limiter son expression musicale. Logique pour une chanteuse qui considérait les maisons de disques comme des « porcs ». Mais la plus singulière de ses productions audio ressemble davantage à un journal de bord qu’à un album dans son acception classique. Il s’agit de Colette Mâgny, je veux chaanter, disque sorti chez Le Chant du Monde en 1979, et enregistré avec la participation des enfants de l’I.M.P. de Fontenoy-le-Château, un centre spécialisé dans l’accueil de jeunes de 6 à 16 ans atteints d’autisme ou de troubles psychomoteurs.

« Non interventionniste au maximum, j’ai peu suggéré, beaucoup écouté et pleinement enregistré ce que les enfants ont bien voulu exprimer. »

Présenté comme ça, on imagine aisément le caractère singulier d’un tel ovni. Et c’est bien le cas : on touche ici au degré le plus expérimental de la discographie de Colette Magny, suivi dans la foulée par Thanakan (1981), une lecture pour le moins « libre » de textes d’Antonin Artaud. Après une brève introduction chantée, il nous est proposé un mélange rugueux de collage de sons et de field recording, traversé de moments de pur art brut, notamment à travers le jeu d’instruments spécialement fabriqués pour l’occasion. Le choix de la pochette du disque n’est donc pas anodin… Sur le papier, cette démarche pourrait faire penser au cultissime Philosophy of the World du groupe The Shaggs, sorti dans les années soixante. Pourtant, il est plus proche dans l’esprit d’une initiative comme Les dents du singe de René Laloux, ce court-métrage d’animation réalisé presque exclusivement par des patients d’une clinique psychiatrique.

« Pour le disque, j’ai choisi et imbriqué, parmi de nombreux enregistrements, les éléments sonores qui m’ont semblé le mieux traduire ce que j’ai cru comprendre de ces enfants. »

C’est un document relativement difficile d’écoute pour les non-avertis. Non pas qu’il aurait pu plaire aux futuristes italiens ou qu’il s’adresse aux férus de musique atonale – il est trop « organique » dans son esthétique, trop parsemé de petites chansons. Colette Magny semble davantage vouloir apporter un témoignage à travers l’objet musical, exploiter l’usage sonore d’un monde différent pour laisser la parole à des enfants avec qui « on peut pas dire ce qu’ils ont dans le coco ». Derrière ce « canular » expérimental, comme aimait le préciser Magny, se dessine donc la lutte contre l’ignorance qui amène à l’exclusion. La forme possède surtout un fond.

En vérité, l’art de la « Magnyfique » n’est pas tant de faire vibrer le blues. Avec son œuvre à portée politique, elle est une figure de résistance au même titre que le sont Straub et Huillet dans leurs créations cinématographiques. Chaque disque porte en lui la marque de la colère, de l’indignation. Magny va chercher l’auditeur pour le faire réagir, quitte à laisser le micro aux premiers intéressés. Malgré le dessin quasi-schizophrène de la pochette, elle lance un violent réquisitoire contre ceux qui s’en prennent aux « débiles mentaux » et au personnel en charge de leur éducation. Le message doit passer coûte que coûte : « On est comme eux… Qu’ils nous fassent pas des bêtises ». Une question se pose alors : un album peut-il être une expérience presque plus sociale que musicale ?

« Je les aime. »

Au-delà de toutes ces considérations purement théoriques, Colette Mâgny, je veux chaanter reste un acte musical intrigant, voire franchement intéressant, avec ses sifflets à coulisses et ses guimbardes-épinettes, dont un final atonal de toute beauté brute. C’est un peu la mélodie du bonheur, avec ses dissonances et ses limites propres. Les enfants s’amusent, ils ont l’occasion de s’exprimer, de chanter. L’album se paie même le luxe d’être poignant avec la chanson « Si je dis », une mise en musique de paroles d’un enfant ; Colette Magny en fait un blues envoûtant, semblant renouer avec des sentiments universels… Un chant du vécu, assez primaire, comme avant. Et si la grande dame avait vraiment réussi son coup ?

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