Un concert inédit Fushitsusha / Peter Brötzmann de 1996 à paraître en coffret 3CD

Grande nouvelle ! Fin avril 2014, un live-mastodonte réunissant le noise-rock du groupe culte Fushitsusha et le free jazz allumé de Peter Brötzmann verra le jour chez Utech Records, label américain spécialisé dans les productions underground. Presque vingt ans plus tard, l’occasion nous est donnée de découvrir plus de trois heures de musique atypique, à dévorer sans compter !

Fushitsusha Brötzmann Nothing Changes 2014

Infos directement puisées sur le site web du label Utech Records.

Nothing Changes No One Can Change Anything, I Am Ever-Changing Only You Can Change Yourself
-URCD087-
Enregistré à l’Université Hōsei de Tokyo, le 26 avril 1996

Aucun groupe n’a jamais sonné comme Fushitsusha. Il existe bien entendu des antécédents à leur torrent musical dense et virulent, pareil à un grondement instinctif : on pense d’abord à Blue Cheer, ou au Jimi Hendrix de 1970 – une fois abandonné son art de la mise en scène des précédentes années au profit d’une musique plus intense – mais personne n’a jamais fait autant exploser le rock que le power trio formé par Keiji Haino, Yasushi Ozawa et Jun Kosugi. Vêtus de noir, impassibles et stoïques, le bassiste et le batteur nippons bâtissaient des échafaudages branlants de rythmes qui, quand Haino s’invitait guitare à la main, prenaient l’allure de structures immenses d’où jaillissaient des tornades de bruit pur sur un public médusé, qu’il soit japonais, américain ou européen. Cette musique improvisée n’existait pas sans but, Haino cherchant à démontrer que les chemins empruntés par celui qui cherche à atteindre la pureté ne cessent jamais d’évoluer. Les morceaux pouvaient durer à peine trois minutes, ou durer plus d’une heure et quart. Ils pouvaient se développer autour de riffs précipités proches du punk-rock, ou s’assembler presque imperceptiblement dans une lenteur éthérée, comme un brouillard s’élève du sol. Ils pouvaient être furieux, explosifs, ou terriblement tristes.

Malgré la volonté (voire l’avidité) de Keiji Haino à collaborer avec de nombreux musiciens issus de divers milieux, peu d’interprètes ont réussi à égaler l’énergie fulgurante de Fushitsusha. L’un des seuls à avoir été capable de résister à la force du groupe en plein effort s’avère être le saxophoniste allemand Peter Brötzmann, qui rejoint le trio japonais sur cet unique concert épique de trois heures, enregistré à l’Université Hōsei de Tokyo le 26 avril 1996, et disponible pour la première fois via ce coffret triple-CD. Au fil des années, Brötzmann et Haino ont enregistré plusieurs albums ensemble ; pendant la semaine de ce même concert, ils donnèrent naissance à Evolving Blush and Driving Original Sin, ainsi qu’à Double Agent(s): Live in Japan Volume Two en compagnie du batteur Charles Hayward. Cependant le coffret Nothing Changes No One Can Change Anything, I Am Ever-Changing Only You Can Change Yourself est un document unique dans les discographies respectives de Fushitsusha et de Peter Brötzmann. Jamais le trio n’avait sonné ainsi. Entre le premier et le second disque, de longs passages quasi-rituels de batterie et de basse non-accompagnée cèdent leur place à une psalmodie et à des hurlements gutturaux, tapissant de manière presque pré-linguistique les mélodies du saxophoniste, tandis que Kosugi semble tenter de réduire en morceaux son kit de batterie. Sur le troisième disque, le groupe martèle un riff blues des familles qui n’est pas sans rappeler le concert à Toronto du Plastic Ono Band, et ramasse l’ensemble en authentique festival noise/garage-rock dans les trois dernières minutes de la performance.

Fushitsusha Brötzmann Flyer 1996
Les albums live de Fushitsusha sont nombreux : Live et Live II, les deux coffrets double-CD sortis chez PSF qui ont projeté le groupe au rang de divinités de l’underground ; Gold Blood ; Withdrawe, This Sable Disclosure Ere Devot’d ; The Wound That Was Given Birth To Must Be Greater Than The Wound That Gave Birth ; I Saw It! That Which Before I Could Only Sense, etc. Chacun d’entre eux capture un moment crucial d’une expérience musicale unique qui suit encore son cours. Cela dit, Nothing Changes No One Can Change Anything, I Am Ever-Changing Only You Can Change Yourself est peut-être le témoignage le plus pesant, le plus puissant voire le plus beau de tous. Ce concert est devenu légendaire au sein des cercles d’initiés depuis le début, il y a 18 ans de cela. Le 26 avril prochain, il sera enfin édité pour tous ceux qui n’ont pas pu vivre cette expérience à l’époque.

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Pour ce coffret limité à 1000 exemplaires, la pochette illustrée par le peintre Denis Forkas Kostromitin permettra de ranger les disques dans leurs enveloppes en papier noir, qui se glisseront dans des emplacements gravés. Une reproduction du flyer original faisant la promotion du concert sera également incluse, tandis que des textes signés Alan Cummings seront proposés dans un livret à trois volets. L’enregistrement a été masterisé par James Plotkin pour une clarté et une puissance sonore optimales.

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[Traductions] Une chronologie de Švankmajer (Kinoblog)

Depuis quelques années, le cinéma tchèque m’intéresse de plus en plus, à travers des réalisateurs tels que Karel Zeman, Jiří Barta, František Vláčil, Jiří Trnka ou Miloš Forman. Pour qui aime les courts-métrages d’animation, le choc Švankmajer est brutal. Une authentique révélation. Cet artiste se place dans la droite lignée de Ladislas Starewitch, celle des créateurs visuels de génie. Son œuvre est d’une rare homogénéité ; mais pour la resituer dans son contexte, il est utile d’avoir des outils clairs. Fruit du travail d’un certain Michael Brooke, la chronologie proposée est pertinente et permet de mieux comprendre les travaux de l’un des tous derniers grands maîtres du surréalisme.
Merci de respecter mon travail et de ne pas vous approprier mes traductions. C’est par pure volonté d’échange que je mets ces écrits à votre disposition. Contactez-moi pour tout autre renseignement.

Jan Svankmajer

Auteur original : Michael Brooke
Source : Kinoblog
Support : Blog

Une chronologie de Švankmajer

Lors du précédent nettoyage de printemps de mon bureau, je suis tombé sur une frise chronologique complexe que j’avais composée en début d’année, mettant en perspective des évènements de la vie privée et professionnelle de Jan Švankmajer avec une toile de fond plus étendue, celle de l’histoire politique et culturelle de la République Tchèque.

Au début, il s’agissait avant tout d’une petite fiche destinée à aider les plus perplexes à saisir les références historiques présentes dans son film de 1990, La mort du stalinisme en Bohême (Konec stalinismu v Čechách). Pourtant, elle a commencé à évoluer quand je l’ai fusionnée avec une frise chronologique que j’avais créée il y a longtemps pour l’ancien site Internet d’Illuminations sur  Švankmajer (aujourd’hui disparu, bien que je garde espoir en sa résurrection, quand j’aurai le temps de le restructurer).

A l’origine, il était prévu de publier cette chronologie dans le livret qui accompagne le coffret DVD de l’intégrale des courts-métrages édité par BFI (ndt : British Film Institute), Jan Švankmajer – The Complete Short Films. Finalement, on m’a demandé au dernier moment de réduire le nombre de pages du livret, faute de quoi il ne pourrait pas rentrer dans le fourreau cartonné (dont la fabrication avait déjà débuté). Toutefois, comme cette frise était déjà bien avancée, je me suis dit qu’il valait mieux la conserver ici.

Année Jan Švankmajer Politique et culture en République Tchèque

1918

Fondation de la Tchécoslovaquie comme République démocratique, à partir d’anciens territoires de Bohême, de Moravie et de Slovaquie, avec Tomáš Masaryk comme premier Président.


1923

Décès le 3 janvier de Jaroslav Hašek, auteur du chef-d’œuvre satirique Le Brave Soldat Chvéïk.


1924

Décès de Franz Kafka le 3 juin dans un sanatorium viennois, après avoir demandé à son ami Max Brod de brûler tous ses écrits non-publiés. Comme chacun sait, Brod refuse de le faire.


1933

Voyage à Paris de l’écrivain Vítězlav Nezval, représentant du mouvement avant-gardiste tchèque Devětsil, à la rencontre d’André Breton, chef de file du surréalisme en France.


1934

Naissance de Jan Švankmajer le 4 septembre à Prague, d’un père étalagiste et d’une mère couturière.

Fondation du Groupe Surréaliste de Tchécoslovaquie, qui intègre parmi ses premiers membres Vítězlav Nezval, le poète Konstantin Biebl, le metteur en scène Jindřich Honzl, le compositeur Jaroslav Ježek, les peintres Jindřich Štyrský et Toyen (Marie Čermínová), le sculpteur Vincenc Makovský ainsi que le psychologue Bohuslav Brouk. Plus tard, rejoindront la cause les écrivains Jindřich Heisler et Karel Teige (autre figure principale du Devětsil).


1935

Première exposition du Groupe Surréaliste de Tchécoslovaquie avec André Breton et comme invités d’honneur d’autres compagnons surréalistes vivant à Paris : Paul et Jacqueline Eluard.


1938-39

Deuxième exposition majeure du Groupe Surréaliste de Tchécoslovaquie. Cependant l’année 1938 est marquée par des désaccords internes, en particulier quand Nezval approuve la politique de terreur menée par Staline en Union Soviétique. Malgré sa tentative de dissolution du groupe, les activités continuent sans lui. Pendant ce temps, le chancelier allemand Adolf Hitler exige l’annexion des Sudètes, les régions frontalières germanophones de Bohême, de Moravie et de Silésie. Après la signature des accords de Munich, les troupes de la Wehrmacht occupent la région en octobre 1938. En mars 1940, Hitler occupera l’intégralité du territoire tchécoslovaque.


1940

Naissance d’Eva Švankmajerová (née Dvořáková) à Kostelec nad Černými lesy.

Formation d’un gouvernement provisoire à Londres par le Président tchèque exilé Edouard Bénès.


1942

Pour cadeau de Noël, Jan Švankmajer reçoit un théâtre de marionnettes.

Décès de Jindřich Štyrský en mars, suivi par la suspension temporaire du Groupe Surréaliste de Tchécoslovaquie (qui se réunissait dans l’illégalité). L’attentat provoquant la mort du « protecteur » Reinhard Heydrich conduit à des représailles généralisées contre le peuple tchèque.


1943

Torture et assassinat par les Nazis du journaliste résistant Julius Fučík, avant sa canonisation à titre posthume comme martyre communiste. Bénès conclut un accord avec l’Union Soviétique portant sur le gouvernement d’après-guerre de la Tchécoslovaquie.


1945

Libération de Prague par les troupes soviétiques le 9 mai. Un nouveau gouvernement voit le jour sous Bénès, avec pour la première fois un élément communiste. Le Parti Communiste tchèque est suivi par un authentique mouvement populaire, les évènements de la dernière décennie ayant favorisé un sentiment généralisé de méfiance envers le Fascisme et la démocratie libérale.


1946

Le Parti Communiste devance nettement les autres partis pendant les élections du mois de mai. Son leader, Klement Gottwald, est élu Premier Ministre.


1947

Vernissage à Prague d’une exposition majeure, Le surréalisme international. Nezval et Honzl expriment leur sympathie envers les communistes. Toyen et Heisler émigrent à Paris, laissant à Teige le soin d’organiser les campagnes surréalistes tchèques à Prague.


1948

Démission de l’ensemble des ministres non-communistes dans le but de forcer de nouvelles élections générales. La tentative échoue, laissant Bénès présider à un gouvernement entièrement communiste. Bénès démissionne plus tard de son poste de Président, succédé par Gottwald. La Tchécoslovaquie devient alors officiellement un pays communiste. Karel Teige est taxé de « trotskiste dégénéré » et voit ses œuvres interdites.


1950-54

Švankmajer étudie à l’Ecole des arts appliqués de Prague. Il commence à s’intéresser au surréalisme quand on lui prête un livre de Karel Teige. Il découvre les tableaux de Salvador Dalí dans un livre soviétique dénonçant l’art bourgeois dégénéré.

Décès de Teige le 1er octobre 1951. Le gouvernement est victime de purges violentes, dont le paroxysme est atteint avec les tribunaux staliniens de 1951 et 1952, au cours desquels onze ex-leaders sont condamnés à mort. Parmi eux, Rudolf Slánský, l’ancien Secrétaire Général du parti. Le 14 mars 1953, Gottwald meurt de cause naturelle, quelques jours seulement après Staline.


1954-58

Entrée de Švankmajer à la Faculté d’art dramatique de Prague (DAMU) dans la section marionnettes, avec pour spécialités la mise en scène et la création de décors. Il se plonge dans le théâtre et le cinéma d’avant-garde soviétiques. Après le dégel culturel en URSS en 1956, il explore les œuvres d’autres grands surréalistes, tels que Luis Buñuel, Max Ernst et Joan Miró. Il termine ses études par la mise en scène du spectacle Le Roi cerf de Carlo Gozzi, en y combinant des marionnettes, des acteurs et des acteurs habillés comme des marionnettes. Cette technique inspirera plusieurs de ses films, comme Le dernier trucage de M. Schwarzwald et de M. Edgar (Poslední trik pana Schwarzewaldea a pana Edgara, 1964), Don Juan (Don Šajn, 1969) et Faust (Lekce Faust, 1994).


1957

Švankmajer travaille avec le Théâtre D34, au sein duquel il produit sa première adaptation de Don Juan. Il débute sa carrière de metteur en scène et de créateur au Théâtre de Marionnettes de Liberec. Švankmajer commence là sa production artistique individuelle, à travers le dessin, le collage, l’art graphique et la sculpture.

Décès du Président Antonín Zápotocký, successeur de Gottwald. Antonín Novotný, alors chef du Parti Communiste, lui succède au pouvoir. Il restera à la tête du pays pendant dix ans, son régime étant caractérisé par une doctrine inflexible proche du marxisme-léninisme, peu perméable aux réformes en cours dans le bloc de l’Est.


1958

Švankmajer est engagé comme marionnettiste (et d’autres rôles non crédités) sur le film Johanes doktor Faust réalisé by Emil Radok. Durant le tournage, il rencontre divers futurs collaborateurs, dont le chef opérateur Svatopluk Malý, le compositeur Zdeněk Liška et la monteuse Milada Sádková. Cette expérience est suivie d’un service militaire obligatoire à Mariánské Lázně, pendant lequel Švankmajer parvient à créer quelques dessins et autres gouaches sur papier chiffonné.

Création du spectacle Laterna Magika pour l’Exposition Universelle de Bruxelles par le réalisateur Alfréd Radok (le frère d’Emil) et le scénographe Josef Svoboda. Ce mélange de projections en parallèle et d’autres enregistrements parfaitement synchronisés avec l’expression théâtrale y fait sensation, avant de devenir bien vite un théâtre permanent à Prague.


1960

Fondation du Théâtre de masques par Švankmajer, au sein du théâtre Semafor de Prague. Il y met en scène de nombreuses pièces, dont certaines écrites par Vítězlav Nezval et Jiří Mahen. Durant la préparation de son premier spectacle, Têtes amidonnées, Švankmajer retrouve sa future femme, Eva, deux ans après avoir craqués l’un pour l’autre. Ils se marient en novembre.


1962-3

Exposition des dessins et gouaches de Švankmajer dans les couloirs du théâtre Semafor. Le peintre Vlastimil Beneš et le sculpteur Zbyněk Sekal l’invitent à devenir membre du groupe Maj. Švankmajer visite également Paris pour la première fois. Suite à un différend avec les responsables du Semafor, Švankmajer et le reste de son équipe du Théâtre de masques rejoignent le célèbre théâtre Laterna Magika à Prague. Švankmajer travaille régulièrement aux côtés d’Emil Radok pour rédiger des scénarios. Sa fille Veronika naît en 1963.

Début des productions et des projections des tout premiers films de la Nouvelle Vague Tchèque. Bien que Švankmajer soit contemporain de nombreux réalisateurs associés au mouvement (Věra Chytilová, Miloš Forman, Jaromil Jireš, Jiří Menzel, Ivan Passer et bien d’autres), il ne considère pas que son œuvre en fasse partie.


1964

Švankmajer quitte le théâtre Laterna Magika pour réaliser son premier  film, Le dernier trucage de M. Schwarzwald et de M. Edgar (Poslední trik pana Schwarzewaldea a pana Edgara), en collaboration avec les membres du Black Theatre (dont Eva).

Léger dégel culturel permettant une plus grande liberté d’expression, annonciateur d’un regain d’intérêt pour la littérature, les arts et le cinéma tchèques.


1965

Utilisation des techniques employées pour créer une série de sculptures dans le second film de Švankmajer, une mise en scène abstraite de la Fantaisie en sol mineur de J.S. Bach (J.S.Bach fantasie g-moll). Sur l’invitation du producteur A. Hans Puluj, il réalise Jeu de pierres (Spiel mit Steinem) en Autriche. A son arrivée, il est décontenancé d’apprendre qu’on attend de lui de réaliser le film presque tout seul.

Proposition de réformes économiques limitées par le gouvernement tchèque faisant suite à la stagnation économique du pays. Pour la première fois, le Parti Communiste parle également d’une possible réforme politique. La pièce de théâtre absurde de Václav Havel, Mémorandum (Vyrozumění), trouve un public enthousiaste à sa satire du langage des bureaucrates. Jiří Trnka réalise son dernier film de marionnettes, La main (Ruka), une attaque directe et inattendue contre la répression culturelle.


1966

Le quatrième film de Švankmajer, La fabrique de petits cercueils (Rakvičkárna), son premier hommage au théâtre de marionnettes tchèque, est un court-métrage dans lequel est mis en avant son style unique de montage rapide, à la manière d’Eisenstein. Il réalise également Et Cetera.

Création d’une allégorie quasi-surréaliste du totalitarisme de Jan Němec, La fête et les invités (O slavnosti a hostech), l’un des films les plus controversés de la Nouvelle Vague tchèque. On l’enterre pendant deux ans, avant de le « bannir à jamais ». Le miroir aux alouettes (Obchod na korze) de Ján Kadár et Elmar Klos, drame sur l’Holocauste, remporte l’Oscar du Meilleur film étranger.


1967

Švankmajer réalise le film Histoire naturelle (suite) (Historia Naturae, Suita), et le dédie au légendaire empereur bohémien Rudolf II. Son influence est multiple : le concept de base du film est inspiré des immenses collections d’animaux et d’objets ésotériques de l’empereur, alors que son peintre de court n’était nul autre que l’artiste proto-surréaliste Giuseppe Arcimboldo.

Antonín Novotný commence à perdre sa mainmise sur le pouvoir, face aux violentes critiques suite à sa mauvaise gestion d’une manifestation d’étudiants. Milan Kundera publie son roman anti-staliniste La plaisanterie (Žert). L’adaptation par Jiří Menzel du roman de Bohumil Hrabal, Trains étroitement surveillés (Ostře sledované vlaky), devient le film-phare de la Nouvelle Vague tchèque ; l’année suivante, il permettra à la Tchécoslovaquie de remporter son deuxième Oscar du meilleur film étranger en l’espace de trois petites années.


1968

Transition déterminante des films de Švankmajer du maniérisme au surréalisme via un quatuor de films remarquables. Il considère Le jardin (Zahrada) comme son premier film surréaliste, tandis que les trois suivants – L’appartement (Byt), Pique-nique avec Weissmann (Picknick mit Weissmann) et Une semaine tranquille à la maison (Tichý týden v domě) – sont tous ancrés dans un univers alternatif bizarroïde, dans lequel le monde humain interagit (souvent avec violence) avec le monde jusqu’ici inanimé des objets. Ce thème sera fréquent dans son œuvre. Après l’invasion soviétique, la famille Švankmajer quitte brièvement la Tchécoslovaquie pour l’Autriche ; elle sera hébergée par le producteur A. Hans Puluj, pour lequel Švankmajer réalise Pique-nique avec Weissmann.

En janvier, l’homme politique slovaque Alexander Dubček devient le Premier Secrétaire du Comité Central du Parti Communiste. Sa première initiative consiste à abolir la censure, comme l’étape numéro un d’une tentative de démocratisation du socialisme. Le Printemps de Prague qui en résulte provoque l’euphorie générale, mais celle-ci s’achève brutalement le 21 août avec l’invasion des troupes soviétiques en Tchécoslovaquie – l’URSS est soucieuse de l’influence que pourrait avoir une société socialiste ouverte et démocrate sur les autres membres du Pacte de Varsovie. De nombreux grands artistes et intellectuels tchèques quittent le pays.


1969

Retour de Švankmajer à Prague. Réalisation de l’énigmatique Une semaine tranquille à la maison ainsi que du moyen-métrage Don Juan (Don Šajn), son plus long film à ce jour, un retour aux sources dans le monde des marionnettes et du théâtre multimédia.

Des manifestations anti-soviétiques annoncent une période de répression. En janvier, l’étudiant Jan Palach s’immole par le feu sur la place Venceslas et meurt peu après. Dubček est remplacé par le conservateur Gustáv Husák, qui lance le processus de « Normalisation » – des purges à grande échelle. D’un air de défi, le Groupe Surréaliste Tchécoslovaque publie le premier numéro de son magazine Analogon, qui restera sans suite pendant près de 21 ans.


1970

Les époux Švankmajer rejoignent le Groupe Surréaliste Tchécoslovaque après leur rencontre avec l’écrivain Vratislav Effenberger, son éminent théoricien. Le film L’ossuaire (Kostnice) est commandé pour célébrer le centenaire du fameux ossuaire de la chapelle de Sedlec, mais le film connaît des difficultés avec le remplacement de la bande originale d’un commentaire de guide tchèque par une musique signée Zdeněk Liška. Švankmajer crée également des décors pour le théâtre Činoherní Klub.

Valérie au pays des merveilles (Valerie a týden divů), film de Jaromil Jireš adapté du roman de Vítězlav Nezval, est l’un des derniers représentants de la Nouvelle Vague tchèque à rayonner au niveau international.


1971

Première rencontre entre Švankmajer et l’univers de Lewis Carroll avec la réalisation de Jabberwocky (Žvahlav aneb šatičky slaměného Huberta). Il commence à expérimenter avec des collages en trois dimensions et produit des œuvres telles que La naissance de l’Antéchrist.

Josef Škvorecký et sa femme Zdena Salivarová fondent la maison d’édition « 68 Publishers » à Toronto. Ils publient les écrits de langue tchèque victimes de la politique de répression culturelle menée par Husák.


1972

Švankmajer réalise Le journal de Léonard (Leonardův deník). A l’origine peu sujet à controverse, le projet est violemment dénoncé par le journal communiste Rudé právo qui réclame sa censure, suite à l’ajout spontané de vignettes non-autorisées montrant des scènes de la vie quotidienne tchèque. Švankmajer entame une longue série de travaux sur différents médias ayant pour thème l’histoire naturelle, qui trouve son paroxysme avec L’Encyclopédie Švankmajer (Svank-Meyers Bilderlexikon), une tentative de cataloguer un univers imaginaire bizarre.


1973

Départ furieux de Švankmajer du studio Krátký Film, commanditaire de la plupart de ses œuvres, après plusieurs tentatives d’entrave à la production et à la distribution du film Le château d’Otrante (Otrantský zámek) qui font écho aux critiques sur Le journal de Léonard. Il ne tourne aucun autre film avant 1979, et parle de cette période intermédiaire comme une « pause forcée » avec le cinéma. Cependant, il participe pendant dix ans à la réalisation d’autres films tchèques, en particulier à la production ou aux effets spéciaux.

Les autorités tchèques déclarent quatre films « bannis pour toujours » : La fête et les invités de Jan Němec (O slavnosti a hostech, 1966), Au feu les pompiers ! de Miloš Forman (Hoří, má panenko!, 1967), Chronique morave de Vojtěch Jasný (Všichni dobří rodáci, 1967) et La fin du bedeau d’Evald Schorm (Farářův konec, 1968). Le cinéma tchèque ne suscite guère plus l’intérêt à l’étranger.


1974

Début des expérimentations tactiles de Švankmajer, qui auront une influence majeure à la fois sur ses futures œuvres comme sur sa philosophie artistique dans son ensemble.

Suite à la confiscation de son passeport, Jan Němec est contraint à quitter la Tchécoslovaquie et devient apatride. De nombreuses autres personnalités du cinéma tchèque ont déjà émigré (Forman, Passer) tandis que d’autres sont empêchées de travailler (Chytilová, Menzel).


1975

Naissance du fils de Švankmajer, Václav. En France, publication de l’essai « L’avenir est aux machines ipsatrices » au sein de l’anthologie La civilisation surréaliste. Les idées présentées dans cet article seront davantage développées vingt ans plus tard dans le film Les conspirateurs du plaisir (Spiklenci slasti). Avec des membres du Groupe Surréaliste Tchécoslovaque, il invente un jeu tactile baptisé Le restaurateur.

Gustáv Husák devient Président de la République tout en continuant son activité à la tête du Parti Communiste. La politique de répression sociale et culturelle se poursuit. Husák tente de satisfaire les masses en leur garantissant un niveau de vie décent, rendu possible grâce au retour du pays à une économie planifiée. Václav Havel publie sa célèbre « Lettre ouverte à Gustáv Husák » qui dénonce la nature étouffante du régime.


1976

Jan et Eva Švankmajer commencent à fabriquer des objets en céramique sous le pseudonyme J.E. (ou E.J.) Kostelec. Le collage érotique Education physique au service de l’érotisme et du militarisme juxtapose des gravures pornographiques avec des images de « Spartakiades » tchèques,  ces festivals d’éducation physique à grande échelle. Ce thème sera repris dans le film La mort du stalinisme en Bohême (Konec stalinismu v Čechách).

Věra Chytilová et Jiří Menzel peuvent à nouveau réaliser des films, bien que Le jeu de la pomme (Hra o jablko) et A l’orée de la forêt (Na samotě u lesa) soient des films bien plus conservateurs que les précédents grâce auxquels ils se sont faits un nom.


1977-78

Création de la majeure partie de l’art tactile de Švankmajer : collages, dessins, ustensiles et portraits de collègues du Groupe Surréaliste. Il rédige également un « scénario tactile », Comme le contact d’une truite morte, ainsi que l’étude Perversion pour les cinq sens.

Publication du manifeste de la Charte 77 dans des journaux de l’Allemagne de l’Ouest, exigeant l’application des Droits de l’homme que le gouvernement tchécoslovaque s’est engagé à respecter. De nombreux signataires (dont Havel, au rôle déterminant) sont par la suite arrêtés, beaucoup perdent leur emploi.


1979

Švankmajer termine enfin le tournage du film Le château d’Otrante conforme à son cahier des charges initial.

Condamnation de Václav Havel et d’autres activistes de la Charte 77 à plus de quatre ans d’emprisonnement pour comportement dissident.


1980

Réalisation de La chute de la maison Usher (Zánik domu Usherů), véritable fusion des expérimentations tactiles de Švankmajer avec la célèbre nouvelle écrite par Edgar Allan Poe, entièrement racontée avec des objets et surfaces animés. Il continue d’ailleurs ses expériences tactiles avec Morphologie de la peur.


1981

Jan et Eva Švankmajer achètent un château délabré à Horní Staňkov, près de la frontière allemande, et le transforment à grand peine en palais surréaliste.


1982

Švankmajer réalise son court-métrage le plus connu, Les possibilités du dialogue (Možnosti dialogu). Malgré son succès dans de nombreux festivals internationaux, il est non seulement banni en Tchécoslovaquie mais également montré à la commission idéologique du Comité Central du Parti Communiste Tchécoslovaque comme exemple typique de film à interdire. Subséquemment, Švankmajer est contraint de réaliser Dans la cave (Do pivnice) en Slovaquie.


1983

Švankmajer réalise sa seconde adaptation de Poe, Le puits, le pendule et l’espoir (Kyvadlo, jáma a naděje). Eva Švankmajerová s’occupe de l’aspect grotesque du film. Publication par samizdat (à cinq exemplaires) du livre Le toucher et l’imagination, qui décrit ses expérimentations tactiles.

Václav Havel est libéré de prison. A contrecœur, le gouvernement autorise Miloš Forman à réaliser Amadeus à Prague, décision aux motifs clairement économiques. Le Groupe Surréaliste Tchécoslovaque monte l’exposition Le royaume des rêves (Sféra snu) dans la petite ville de Sovinec avec très peu de publicité, afin d’éviter toute entrave officielle au projet.


1984

Diffusion au Royaume-Uni sur Channel 4 d’un documentaire de Keith Griffiths, Le cabinet de Jan Švankmajer, présentant des séquences animées par les frères Quay, qui formeront plus tard un court-métrage à part entière. La version complète est disponible sur l’intégrale DVD des courts-métrages de Švankmajer chez BFI. Par la suite, Griffiths sera impliqué dans plusieurs films de Švankmajer, la plupart du temps comme producteur exécutif.

Conception de l’anthologie Métamorphoses de l’humour (Proměny humoru) par le Groupe Surréaliste Tchécoslovaque. Publication de L’insoutenable légèreté de l’être de Milan Kundera, qui malgré son interdiction en Tchécoslovaquie demeure l’un des romans tchèques les plus connus de la décennie.


1985-7

Švankmajer réalise Alice (Něco z Alenky), son premier long-métrage, une adaptation d’Alice aux pays des merveilles de Lewis Carroll. Il commence également à créer une série de poèmes tactiles. Ses courts-métrages sont distribués pour la première fois en Grande-Bretagne et déchaînent les passions.

Dans le sillage des réformes économiques et culturelles menées par Mikhaïl Gorbatchev en URSS, Husák promet que la Tchécoslovaquie emboîtera le pas. En réalité, peu de mesures sont prises par lui ou son successeur, le chef du Parti Communiste Milouš Jakeš. Vratislav Effenberger, le plus grand théoricien du Groupe Surréaliste Tchécoslovaque, meurt le 10 août 1986.


1988

Réalisation de Jeux virils (Mužné hry), le premier film de Švankmajer à aborder de manière explicite un sujet contemporain (la violence au football). Création d’un clip vidéo pour Hugh Cornwell, Another Kind of Love (qui atteindra la 71è place du hit-parade britanniques), ainsi que du premier des deux « art breaks » pour MTV, Viandes amoureuses (Zamilované maso).

Première manifestation anti-communiste tchèque de grande ampleur le 25 mars à Bratislava, à laquelle participent plusieurs milliers de catholiques. D’autres suivront à Prague le 21 août (à l’occasion des 20 ans de l’invasion soviétique) et le 28 octobre (pour les 80 ans  de la création de la Tchécoslovaquie).


1989

Švankmajer réalise Obscurité, Lumière, Obscurité (Tma, světlo, tma), qui remporte plusieurs prix internationaux majeurs. Le second « art break » pour MTV devient Flora, son film le plus court à ce jour. Il participe également au film collectif Autoportraits animés.

En novembre, effondrement du gouvernement communiste tchèque lors d’une « Révolution de velours » au cours de laquelle peu de sang sera versé. Le peuple brandit ses clés en symbole de sa liberté retrouvée. En décembre, démission de Jakeš et Husák.


1990

Alors que l’euphorie générale post-révolutionnaire bat son plein, Švankmajer propose deux éléments de réflexion : son essai « Renoncer au rôle principal » et le film La mort du stalinisme en Bohême (Konec stalinismu v Čechách). Ce dernier est diffusé sur la BBC, accompagné d’un documentaire. Au Festival international du film d’animation d’Annecy, son court-métrage Les possibilités du dialogue reçoit un prix spécial, celui du meilleur film des trente ans du festival.

Václav Havel est investi à la Présidence de la Tchécoslovaquie. En janvier ont lieu les premières élections démocratiques du pays depuis des dizaines d’années. En juin, la BBC consacre du temps d’antenne aux Contes de Prague (Tales from Prague), une série de documentaires, de films et d’autres programmes qui célèbrent la vitalité de la culture tchèque. En septembre, le second numéro du magazine du Groupe Surréaliste Tchécoslovaque Analogon paraît enfin, et continue d’être publié de manière trimestrielle.


1991

Acquisition par Švankmajer et son ami producteur Jaromír Kallista d’un vieux cinéma dans le village de Knovíz, et fondation de la société Athanor, destinée à produire des films tchèques indépendants.


1992

Avec le soutien de la chaîne de télévision britannique Channel 4, Švankmajer réalise Nourriture (Jídlo) à partir d’un scénario rédigé presque vingt ans auparavant. Le Conseil des arts du pays de Galles organise à Cardiff l’exposition La communication des rêves (Communication of Dreams), présentant pour la première fois au Royaume-Uni les œuvres non-cinématographiques de Jan et Eva Švankmajer.


1993

Švankmajer réalise son deuxième long-métrage, Faust (Lekce Faust). Le tournage à rallonge fera l’objet d’accidents mystérieux et inexplicables : deux tentatives de suicide par des membres de l’équipe, dont une réussie ; une chute du cadreur Svatopluk Malý, qui aboutit à une caméra et cinq dents cassées ; un acteur principal en phase terminale, Petr Čepek, qui meurt durant la première semaine d’exploitation du film. La voiture du producteur Jaromír Kallista est également volée et son chien écrasé dans la foulée. Malgré tout, Švankmajer a fait savoir que Faust ne pouvait pas être tenu responsable de tous ces désastres.

Divorce de velours. Le 1er janvier, la Tchécoslovaquie est séparée en deux états distincts : la République Tchèque et la Slovaquie. Václav Havel est réélu en tant que Président de la République Tchèque. Homme politique de droite, Václav Klaus devient quant à lui Premier Ministre et lance un programme de réformes économiques inspirées par Margaret Thatcher.


1994

Première de Faust hors compétition au Festival de Cannes. Švankmajer commence son cycle Alchimie de cabinets décoratifs renfermant des sculptures alchimiques, en partie inspirés des thèmes du film. Publication d’une édition révisée de son livre Le toucher et l’imagination (Hmat a imaginace).


1996

Švankmajer réalise Les conspirateurs du plaisir (Spiklenci slasti), son troisième long-métrage, une comédie grotesque racontant l’épopée de six « amateurs d’érotisme » en quête du fantasme sexuel ultime. Le Marquis de Sade, Leopold von Sacher-Masoch, Luis Buñuel, Max Ernst, Sigmund Freud et le sexologue tchèque Bohuslav Brouk sont crédités en tant qualité « d’experts ». Mais le film puise tout autant dans les théories et expériences tactiles de Švankmajer, ainsi que dans les machines ipsatrices qu’il avait créées pour L’Encyclopédie Švankmajer en 1972.


1997

Švankmajer reçoit le prix Golden Gate Persistence of Vision au Festival international du film de San Francisco pour l’ensemble de son œuvre. Au cours de l’été, ses travaux plastiques sont montrés dans pas moins de cinq expositions à Prague (en marge des œuvres exposées dans sa propre galerie), la plupart en lien avec l’énorme exposition sur Rudolf II qui anime alors la ville toute entière. Švankmajer réalise également une série de collages (Eros et Thanatos, Le miracle du désert, Maldoror négatif) et de frottages animés.

Effondrement du gouvernement de Václav Klaus suite aux accusations de corruption et aux critiques de son programme de réformes. L’écrivain Bohumil Hrabal (Trains étroitement surveillés – Ostře sledované vlaky) meurt le 3 février en tombant d’une fenêtre, un incident rappelant étrangement le destin de certains personnages de ses romans et nouvelles. Jan Svěrák remporte l’Oscar du meilleur film étranger avec Kolya (Kolja), ce qui n’était plus arrivé depuis la fin des années 60. La Galerie Nationale de Prague monte l’exposition sur le surréalisme tchèque : A travers le regard d’Arcimboldo.


1998

Ouverture par Jan et Eva Švankmajer de leur plus grande exposition itinérante commune, Anima Animus Animation. Un accès étendu est accordé aux réalisateurs Bertrand Schmitt et Michel Leclerc pour leur documentaire Les Chimères des Švankmajer (disponible avec sous-titres anglais dans l’intégrale DVD des courts-métrages de Švankmajer du British Film Institute). En automne commence la production du quatrième long-métrage de Švankmajer, Little Otík, dont l’histoire est basée sur le conte de fées traditionnel tchèque Otesánek.

Réélection de Václav Havel pour un mandat présidentiel de cinq ans. Les élections législatives de juin aboutissent à un gouvernement socio-démocrate qui sera présidé par Miloš Zeman. Le Groupe Surréaliste Tchèque monte une exposition majeure à Swansea : Invention, Imagination, Interprétation.


1999

Début de la carrière de réalisateur de Václav Švankmajer avec le court-métrage Ryba 073.

Intégration de la République Tchèque à l’OTAN le 12 mars.


2000

Réalisation et première de Little Otik (Otesánek), sûrement le long-métrage le plus accessible de Švankmajer à ce jour. Le film met en parallèle l’histoire d’un couple sans enfant fabriquant un « bébé » en bois avec le développement psychologique d’une fillette de huit ans très précoce. Eva Švankmajerová y donne vie au conte qui a inspiré le film à travers une animation en papiers découpés.


2001

Présentation de l’œuvre des époux Švankmajer dans L’histoire des peintures et des sculptures (Příběhy obrazů a soch), une enquête de fond de la Télévision tchèque en 13 parties sur les arts visuels du pays. Plus tard, ce segment sera proposé avec des sous-titres anglais par BFI en bonus de l’édition DVD de l’intégrale des courts-métrages de Švankmajer.

Démission de Jiří Hodač, directeur général de la Télévision tchèque largement considéré comme un porte-parole du gouvernement, suite à un mouvement de grève de journalistes et aux plus grandes manifestations populaires depuis la Révolution de velours.


2002

Jan et Eva Švankmajer montent l’exposition Bouche à bouche au Château-Musée d’Annecy en France.

Le Parti Communiste obtient son meilleur résultat aux élections générales depuis la Révolution de velours, en arrivant à la troisième place derrière les sociaux-démocrates. En août, Prague est victime d’une inondation dévastatrice.


2003

Remise d’un doctorat honorifique à Švankmajer par l’Université des Beaux-Arts de Prague, pour sa contribution à un vaste éventail de formes d’art, dont les marionnettes et le cinéma.

Fin du mandat présidentiel de Václav Havel, remplacé par Václav Klaus.


2004

Le 70è anniversaire de Švankmajer est marqué par une exposition majeure du surréaliste et de son épouse Eva, intitulée Nourriture (Food). Elle est montrée aux écuries du Château de Prague Castle, transformées en labyrinthe complexe pour l’occasion.

Intégration de la République Tchèque dans l’Union Européenne le 1er mai.


2005

Réalisation du cinquième long-métrage de Švankmajer, Démence (Šílení). Sa présentation en avant-première tchèque a lieu au mois de novembre, mais elle est ternie par le décès d’Eva Švankmajerová le 20 octobre, suite à une longue maladie.


2006

Organisation par Švankmajer d’une rétrospective de son œuvre et de celle d’Eva at au Festival international du film de Thessalonique, Œil créatif – Main créative (Imaginative Eye – Imaginative Hand). Démence représente officiellement la République Tchèque pour l’Oscar du meilleur film étranger, mais ne parvient pas à s’imposer dans la liste finale des nominés.


2007

Švankmajer commence à travailler sur son sixième long-métrage, Survivre à sa vie (Přežít svůj život). BFI Southbank organise la première rétrospective complète de son œuvre en Grande-Bretagne, tandis que le British Film Institute (qui défend les travaux de Švankmajer depuis les années 80) commercialise la première intégrale de ses courts-métrages en DVD.

   □ B.M.

[Cinéma] Hayao Miyazaki – Le vent se lève

Hayao Miyazaki - Kaze tachinu (2013)

Réalisateur : Hayao Miyazaki
Titre du film : Kaze tachinu
Année : 2013
Durée : 126 min
Genre : Drame, biopic, fantastique

Un géant de l’animation signe sa dernière œuvre, et c’est le monde qui s’écroule pour une immense communauté de fans. Du haut de ses 83 printemps, Hayao Miyazaki a porté un point final à son œuvre et a (encore) annoncé sa retraite. Entre sa première réalisation sortie en 1979, Le château de Cagliostro, et le dernier film du mythique studio Ghibli, Le vent se lève, ce sont plus de trente ans de travail acharné qui nous contemplent. Ultime héritage de Miyazaki, ce long-métrage fait couler beaucoup d’encre sur la toile, à plus forte raison quand on se rend compte que pour la première fois de sa carrière, l’esprit du génie a accouché d’une création qui divise ses admirateurs. Les commentaires vont bon train, et le moins que l’on puisse dire, c’est que certaines critiques sont acerbes, pour ne pas dire complètement péremptoires. D’autres se contentent d’affirmer le contraire sans pour autant expliquer leur point de vue. Dès lors, comment aborder ce film comme il se doit ?

Le vent se lève dépeint la vie romancée de Jiro Horikoshi, ingénieur en aéronautique né en 1903, connu pour sa contribution déterminante à l’aviation japonaise, avec notamment la conception du « Chasseur Zéro » au sein de l’entreprise Mitsubishi. Ce personnage central nous est présenté avant tout comme un doux rêveur, auquel semble échapper la noirceur de la guerre ; un idéaliste qui rencontre l’amour de sa vie, dont l’union est malheureusement promise à un destin funeste. Difficile, avec un tel scénario, de s’imaginer une fanfare de scénettes fantastiques, de paysages colorés, et de personnages au diapason. Et c’est précisément là où Miyazaki prend les spectateurs à contrepied : exit les galeries felliniennes de créatures fantasmagoriques, les parades monstrueuses de Chihiro, les tableaux épiques de Mononoké. Tout ceci fait place à une science de la mise en scène et une maîtrise experte du montage, ainsi qu’à un sens du dépouillement très japonais. C’est d’ailleurs le principal grief tenu à l’égard du film : on le trouve austère, froid, réaliste, documentaire, dramatique. En d’autres termes, des épithètes contraires à l’univers auquel Miyazaki nous avait habitués.

Seulement, il semble injuste de juger Le vent se lève à la lumière seule de ces considérations. Car pour peu que l’on s’intéresse un minimum à l’auteur et à son œuvre, on aura tôt fait de regarder le film d’un autre œil. Certes, son caractère humaniste fait d’abord penser à Takahata et son fameux long-métrage de 1988, Le tombeau des lucioles ; mais la signature de Miyazaki est bien là, elle est même plus que jamais présente. Détracteurs, il faudra l’admettre un jour : ce film est en premier lieu personnel. La vie du héros possède des parallèles étonnants avec celle de Miyazaki. Par ailleurs, certaines lignes de dialogue semblent sortir directement de la bouche du maître pour s’adresser aux spectateurs. Le « pic de créativité » de dix ans tout comme l’instant auquel on juge bon « de se retirer » trouvent un écho surprenant, jusqu’à la citation-phare du film, ritournelle chargée de sens : « Le vent se lève, il faut tenter de vivre », tiré du Cimetière marin de Paul Valéry. Comment ne pas penser au départ d’un père fondateur du studio Ghibli, et la problématique de l’héritage qui l’accompagne ?

Stylistiquement parlant, en marge de ses qualités historiques et biographiques, Le vent se lève n’est pas un simple documentaire mettant en lumière les difficultés du Japon à s’aligner sur l’excellence allemande en matière d’avions. Malgré son histoire d’amour précaire, ce n’est pas qu’un drame non plus. Ce que parvient à faire Miyazaki est ingénieux : il évite de sombrer dans l’œuvre sentimentaliste ou le manifeste humaniste en rythmant la narration par des séquences oniriques de toute beauté. La naïveté de Jiro, doublée de son admiration sans bornes pour Caproni, lui servent de tremplin à son expression idiosyncratique. Cet effet de levier jalonne le récit d’évènements marquants : on pourrait presque parler de tempo, contrastant avec la simplicité apparente de scènes purement biographiques. Bien entendu, ces séquences diffèrent de celles qu’on trouve dans Porco Rosso (1992), bien qu’ils empruntent tous deux au merveilleux, ou à la low fantasy. Le va-et-vient entre deux mondes est ponctuellement entretenu par d’autres effets de style, comme le tremblement de terre et l’incendie de Tokyo : Miyazaki prête une forme stylisée aux catastrophes, voire même une présence sonore typique. Mais contrairement à ces prédécesseurs, le film exerce son charme tout en retenue. C’est peut-être pour ça qu’il fait couler quelques larmes…

Dès sa sortie, les critiques et commentaires à propos de ce film ont animé des débats de fond dans les pays asiatiques : l’œuvre est plutôt jugée antinationaliste au Japon, belliqueuse en Corée du Sud et en Chine, tandis que certaines associations s’offusquent volontiers de la quantité de cigarettes fumées par le héros. Du côté des pays occidentaux, sa nomination aux Oscars a fini par faire taire quelques mauvaises langues, et le concert de louanges semble maintenant sans fausse note. Le vent se lève ne semble pas aussi fédérateur que le reste de la production de Miyazaki, tant il détonne au sein de cette œuvre à l’influence énorme ; il s’agit pourtant d’un véritable chef-d’œuvre, technique et artistique, dans lequel l’auteur semble nous livrer sa dernière sagesse de la plus belle des façons.