[Musique] Neil Young – Time Fades Away / On the Beach / Tonight’s the Night (NYPJ #03)

Troisième série de mini-critiques de la discographie signée Neil Young. On peut dire que là, ça envoie du lourd. Comme on dit : âmes sensibles s’abstenir !

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Time Fades Away (1973)

Réclamé en version CD par les fans du monde entier, mais renié par Neil Young pour qui ce disque rappelle des souvenirs particulièrement atroces, Time Fades Away est le premier album live sorti par l’artiste, un document à la croisée des chemins qui constitue le premier volet d’une trilogie sombre. Provenant presque tous de sources différentes, les enregistrements inédits annoncent plus ou moins la couleur. Découvert très tôt dans mon parcours youngien, ce disque m’a tout de suite paru assez malsain, malgré la présence de douces et belles ballades comme « Journey Through the Past » ou « Love in Mind ». C’est d’ailleurs tout à fait exceptionnel de voir ce sentiment partagé par beaucoup. En multipliant les écoutes, on peut aller jusqu’à ressentir sur les morceaux électriques que le groupe était sur le point de flancher. Une vraie réussite dans l’échec : « Time Fades Away », « Yonder Stands the Sinner » ou « Don’t Be Denied » possèdent tous cette même noirceur d’âme préfigurant le déchirement de Tonight’s the Night. Même si « The Bridge » n’est clairement pas mémorable, « L.A. » et dans une moindre mesure « Last Dance » sont des compositions fortes d’une tournée catastrophique, arrosée de tequila et ponctuée par l’overdose fatale de Danny Whitten. Il faudra attendre 1979 pour avoir à nouveau la possibilité d’écouter d’autres concerts officiels de Neil Young… une fois les blessures cicatrisées.

On the Beach (1974)

Né dans les années 80 et ne faisant donc pas partie des fans de la première heure, je n’aurai pas connu l’avarie du cinquième album de Neil Young, réédité en disque compact pour la première fois en 2003, quelques deux années à peine avant ma découverte du loner. Impossible de savoir si j’aurais été, moi aussi, dérouté par la nature inattendue de cet opus singulier, marquant le début de sa seconde période discographique (1972-1979). Derrière une pochette surprenante, énigmatique, le songwriter canadien donne naissance à des compositions enregistrées dans la foulée de sa tournée la plus éprouvante, sonnant comme un coup d’estoc porté à son image proche du hippidom. Torturés, personnels et mélancoliques à l’image de Young debout sur la plage, ne possédant parfois de « blues » que le nom, les morceaux s’enchaînent, dévastateurs. L’entrain de « Walk On » cède très tôt sa place à des textes désespérés (« On the Beach »), désenchantés (« Vampire Blues ») voire rageurs (« Revolution Blues », grand favori de Johnny Rotten), sans jamais lasser ni délaisser, qualités essentielles des meilleurs compagnons de route. En dehors du temps, le disque laisse une empreinte de plus en plus marquée au fil des écoutes, avec son final grandiose : « Ambulance Blues », flèche intimiste géniale qui marque le cœur au fer blanc du vague à l’âme. Je ne compte plus le nombre de fois où, dans les moments sombres et difficiles, cet album magique a su me donner un réconfort, un soulagement, une bouffée d’oxygène.

Tonight’s the Night (1975)

Enregistré avant la sortie du précédent album, Tonight’s the Night ne sort qu’en 1975 par crainte des maisons de disques d’afficher trop tôt le visage sombre d’un chanteur-compositeur complètement brisé par la vie. Cet hommage vibrant à Danny Whitten et Bruce Berry, « morts pour le rock ‘n’ roll », exprime le plus directement du monde tout le chagrin et la douleur de Neil Young, qui s’excuse par avance de ses compositions trop personnelles pour un large public (« Désolé. Vous ne les connaissez pas. Ça ne veut rien dire pour vous. »). Exhalant alcool et drogue, le disque se met à tourner et commence ainsi une lecture youngienne de ce qui s’apparente au spleen et à l’idéal, une épreuve majeure comme rite initiatique, d’où le phénix canadien renaîtra plus tard de ses cendres. En compagnie des Santa Monica Flyers, le loner signe des chansons tristes, poignantes, déchirantes, parmi lesquelles « Speakin’ Out », « Borrowed Tune » – reprise assumée jusque dans le texte de « Lady Jane » des Stones ; la voix ne tenant qu’à un fil, il semble même éprouver des difficultés infinies à boucler des titres comme « Mellow My Mind » ou le fabuleux « Tired Eyes ». Coincé presque à mi-chemin de l’album, dans l’étau formé par les deux superbes parties alpha et oméga du titre éponyme, « Come On Baby Let’s Go Downtown » est à peu près le seul bol d’air que propose l’album, un moment rock capté en 1970 au Fillmore East avec Whitten au chant. Le reste n’est que fragilité, une ménagerie de verre prête à éclater. Perle noire, disque terrible, implacable de bout en bout, Tonight’s the Night restera l’un des points culminants de la carrière de Neil Young.