[Musique] Colette Magny – Visage-Village

51_cover

Artiste : Colette Magny
Titre de l’album : Visage-Village
Année de sortie : 1977
Label : Le Chant du Monde
Genre : Chanson, poésie, avant-garde jazz

La notion d’album-concept n’est pas aussi étendue qu’on pourrait le croire. Dans les années 70, en France comme ailleurs, c’est un terme biaisé dont l’intérêt quasi-exclusif ne concerne guère que les productions pop-psychédéliques à tendance prog. On parle volontiers d’album-concept pour toute la vague de disques parus au début de cette décennie : le sacro-saint Histoire de Melody Nelson de Gainsbourg, mais également La Mort d’Orion de Manset, ou les créations d’Igor Wakhévitch. Mais on parle bien peu des autres genres musicaux, plus acoustiques ou moins hallucinés – et cela semble être encore le cas encore aujourd’hui. Fait étrange, Colette Magny en a pourtant signé quelques-uns, contemporains aux autres précités : Feu et rythme (1970), Répression (1972), Transit (1975) et Visage-Village (1977). Si le désaveu des trois premiers peut s’expliquer pour cause de format « trop » libre, Visage-Village demeure un disque vraiment étonnant, méritant une attention toute particulière. C’est peut-être même l’un des plus beaux de Colette Magny, qui fleure bon la campagne, les chardons et le fumier.

Commençons par rappeler un truisme. La représentation de la campagne ne se définit pas simplement par une nature terrienne ; elle peut être aérienne, envolée, poétique. Loin des cités urbaines et de leur progressisme galopant, les vastes étendues de terres cultivables côtoient les communes séculaires. Vu du ciel, le paysage est un gigantesque trompe-l’œil à ravir les poètes aux envolées lyriques. « Plus on s’approche, plus c’est le foutoir »… L’apparente uniformité des terres flatte le désir, voire la volonté esthétique de l’homme ; mais comme le souligne très justement Colette Magny, à l’observer de plus près, à notre échelle, la campagne est un chaos de mauvaises herbes et de richesses malodorantes, parties intégrantes du processus de renouvellement de la nature. Il n’est donc pas étonnant de voir la chanteuse engagée s’insurger ici contre les « mains pensantes » qui charcutent la terre par le remembrement et son impact éco-paysager, destiné à satisfaire nos plus basses pulsions apolliniennes.

Ces pulsions sont-elles d’ailleurs fondées ? Car la ruralité n’invite pas seulement à l’apaisement, à venir à la rencontre du bon gueux qui rôde de Richepin ou d’Elzéard Bouffier. Sa poésie peut être crue. Et dans la bouche de Colette Magny, la peinture musicale d’un village peut se faire licencieuse, même si la chanteuse n’en omet pas la force empathique, son visage. Ainsi, une fête de campagne permet la rencontre des épidermes, les vagins vivants y croisant les sexes en amiante, « pour la fureur et pour la baise ». Dans le même temps, on reste capable de sérénité voire d’émerveillement devant les arbres morts qui annoncent le grand spectacle de l’hiver, « extraordinaire quand les bêtes se terrent, quand il y a l’air de rien y avoir, et que tout existe ». C’est de tout cela qu’il s’agit sur cet album de 1977. Un sujet certes moins brûlant que les précédentes vindictes à tendance rouge de Magny ; même si elle ne se reconnaissait dans aucun parti politique, serait-ce là l’effet de Soljenitsyne et de son Archipel du Goulag ?

Pour blâmer le cancer qui ronge la campagne, Colette Magny use autant de l’essence brûlante du free jazz que du tempo d’une valse-musette bancale, sans trop servir de flonflons. Elle parvient à replacer le blues dans une ruralité, certes plus moderne mais toujours solidement ancrée, quitte à finir l’album par des chants hystériques. C’est pourtant avec l’accordéon que Visage-Village s’offre une identité musicale franche, justement dans la tradition des albums conceptuels : ce timbre si particulier change radicalement sa résonance par une répétition de motifs, de couleurs, de formes musicales. À travers lui, Magny évoque en tout cas la perte de repères due à la transformation des paysages. Identité perdue ? Dans Répression, on trouve les prémices de cette uniformisation concrète et utilitariste par le remplacement des pavés (dangereux) par du bitume (inoffensif et plat), cherchant évidemment à pointer du doigt l’uniformisation des esprits à une pensée unique et docile…

Moins personnel que Melocoton (1965) ou Kevork ou le délit d’errance (1989), ce disque est pourtant empreint d’un fort sentiment de vécu. C’est une pure merveille de chanson française, accessible, à la fois tangible et évanescente, qui a le don magique de s’incruster peu à peu dans l’esprit de ceux qui prendront avec raison le temps de la redécouverte. Nul besoin d’univers fantastique pour briller. Cette création en collaboration avec Lino Léonardi et le groupe Dharma semble couler de source, comme une évidence. Méconnu et mésestimé, Visage-Village est un dernier coup d’éclat avant les années 80, période moins prolifique de la carrière de Colette Magny.

Download link in comments.

Estivités

Cet été, je vous fiche mon billet que je vais me la couler douce. Par rapport au blog, tout du moins. Car côté boulot, c’est plutôt mal engagé, ça sature un peu depuis quelques semaines. Chacun cherche à boucler son dossier en cours avant de filer prendre quelques vacances au mois d’août. Et je compte bien leur emboîter le pas ! Du coup, aucun article à l’horizon des prochaines semaines. Cela me donnera l’occasion de flâner à travers la campagne auvergnate, de retourner dans le giron du massif central, de respirer un grand coup. D’ailleurs, avant de laisser le blog végéter dans son coin, j’aimerais partager avec vous une nouvelle chronique portant sur un album de Colette Magny, qui je l’espère accompagnera votre séjour estival. En attendant sa mise en ligne demain, je me suis essayé à esquisser le visage de cette grande dame de la chanson…

MagnyfiqueMelocoton et Boule d’Or
Deux gosses dans un jardin…

[Cinéma] Noburō Ōfuji – Kuma ni kuwarenu otoko

13_cover

Réalisateur : Noburō Ōfuji
Titre du film : Kuma ni kuwarenu otoko
Année : 1948
Durée : 9 min
Genre : Animation, court-métrage, cartoon

On admet généralement la domination du Japon dans le domaine de l’animation à partir des années 60. C’était un temps où l’arrivée de la télévision avait causé une vraie perte de qualité aux cartoons américains. Cependant, les débuts de l’animation japonaise étaient loin d’être glorieux, le style s’est longtemps cherché avant d’obtenir le look manga que l’on connaît si bien. En fil rouge, il semblerait toutefois que dès le départ, ce pays soit versé dans l’animation « limitée », utilisant un maximum de huit dessins pour les 24 images par seconde du cinéma. Si on regarde de plus près les films des années 20, on observe que techniquement, le résultat est assez pauvre. Cette caractéristique nippone s’explique en partie, selon certains spécialistes, par l’héritage du ou du Kabuki, dans lesquelles les acteurs prennent des poses figées et limitent leurs mouvements sur scène. Quoi qu’il en soit, cela dessert tout de même le medium. Quand les animateurs nippons tentent de proposer mieux ou de faire plus original, on dirait que les idées sont directement pompées ailleurs. C’est notamment le cas du réalisateur qui nous intéresse ici, Noburō Ōfuji.

Au début des années 30, Ōfuji réalise plusieurs courts métrages d’animation en papier découpé, souvent des films pour enfants destinés à les faire chanter, comme Fête villageoise (1930) ou Chanson de printemps (1931), mais également des productions d’exaltation nationaliste, par exemple L’hymne national : Kimigayo (1931). Si les papercrafts enfantins du chiyogami possèdent un minimum de charme, le rendu plus adulte de Kimigayo s’inspire directement des techniques de Lotte Reiniger, la réalisatrice allemande qui fut la première à proposer des films rappelant les théâtres d’ombres du Râmâyana, quelques dix années auparavant. C’est d’ailleurs presque une constante chez Noburō Ōfuji, et peut-être symptomatique de l’animation japonaise d’alors : il accuse un sévère retard en la matière, à tel point que chaque réalisation semble datée, et ce malgré un statut d’authentique pionnier en son pays. C’est d’autant plus flagrant dans Kuma ni kuwarenu otoko (The Bear Dodger).

L’histoire de The Bear Dodger est simple et moraliste. Le conte met en scène un samouraï voyageur et son compagnon, un vrai froussard ; en chemin, ils rencontrent un ours qui mettra en fuite le pleutre, laissant le soin au héros d’éviter la catastrophe, après quoi il refusera de continuer son voyage en si mauvaise compagnie. En d’autres termes : mieux vaut vivre seul que mal accompagné. Bien qu’il soit assez mignon, ce petit court-métrage de 1948 aurait pu être réalisé par un studio américain quinze ans plus tôt, s’il ne possédait pas sa singularité culturelle propre. Même le design du personnage principal fait écho aux visages ronds et caricaturaux des studios Fleischer. Bien évidemment, sur le plan financier le Japon ne pouvait rivaliser avec les cartoons industriels ; mais il faut imaginer l’écart creusé entre les deux pays car à la même époque, Tex Avery repoussait déjà les limites du format en allant toujours plus vite, en cherchant toujours plus fou dans l’univers animé.

Peu d’animateurs pouvaient rivaliser avec une telle machine. Dans les années 40, une des rares alternatives se trouvait dans la poésie des créations de Grimault et Prévert. Est-ce parce que le Japon n’a pas eu accès à ce type de dessins animés ? Tous les fondamentaux des cartoons sont présents, en particulier la répétition de boucles animées, généralement trois fois d’affilée, qui fascinaient tant le public du début des années 30. Ce « copier-coller » était-il encore inédit au Japon ? De même, on retrouve avec plaisir (ou soulagement) le métamorphisme de figures animées, comme le tronc-serpent. D’un autre côté, Ōfuji parvient tout de même à mériter son rang d’innovateur, par l’utilisation de la mise au point de la caméra sur quelques petits plans, afin de créer une illusion de profondeur à l’écran ; mais cela ne suffit pas à sauver ce petit film de son énorme retard en la matière. On reconnaîtra tout de même le mérite du réalisateur nippon qui pave ainsi la voie de l’animation pour les générations futures.