[BD] Otto T. – Le bonhomme au chapeau

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Auteur : Otto T.
Titre de l’album : Le bonhomme au chapeau
Année de parution : 2005
Éditeur: FLBLB
Collection : –

Au-delà des théories séquentielles de Will Eisner, sans revenir à des origines trop lointaines, lourd est l’héritage du neuvième art. Surtout quand on cumule les expérimentations des comics américains et le particularisme des mangas nippons aux innovations de la bande dessinée franco-belge. Doux euphémisme ! Parmi les nombreuses problématiques que cela sous-tend : quels moyens possèdent les auteurs actuels pour parvenir à transgresser les limites ? Une réflexion possible est proposée par Thomas Dupuis, alias Otto T. à travers son album Le bonhomme au chapeau. Co-fondateur des éditions FLBLB, ce dessinateur publie les travaux d’une grosse trentaine d’auteurs (Gébé, Osamu Tezuka), ainsi que des œuvres artisanales auto-éditées, garantissant aux artistes une liberté artistique et l’espace de diverses expérimentations. Si cette BD, qui au passage trahit une grande passion pour le flip-book, a piqué mon intérêt, c’est parce que précisément elle permet au lecteur même le plus analphabète de se poser des questions sur les possibilités du format, indépendamment de tout courant majeur et sans devoir se creuser la tête avec Scott McCloud.

Le bonhomme au chapeau met en scène un personnage central dans une dizaine de saynètes de longueurs variables, réunissant les personnages et recoupant des thèmes analogues. L’idée foutraque, c’est qu’à l’instar d’un John Malkovich vu par Spike Jonze, les héros sont en fait « pilotés » par des personnages tiers. Le bonhomme au chapeau est l’un de ces « acteurs » qui donnent vie aux authentiques icones de comics américain – tout comme aux figurants de roman-photo. Au fil des pages, on comprend que cette industrie souterraine du fantasme et de l’illusion commence à partir en vrille. L’objet de la quête reste un mystère, car entre salles d’attente et coulisses en tous genres, aucun dialogue n’est utilisé. Tout passe par l’image. Précisons bien « l’image » ; car non seulement Otto T. exploite le dessin pur et simple, mais aussi la photographie, jusqu’à mélanger les deux afin de créer un contraste fort entre pur réalisme et iconographie.

Ce qui est fort, c’est d’avoir su créer – en toute drôlerie – un univers bizarroïde tout en insufflant une vraie cohérence au récit, malgré des tracés minimalistes, une chronologie en zigzag et une pagination aux abonnés absents. Pour mieux dépasser les carcans habituels de la bande dessinée, Otto T. semble privilégier le cinéma comme influence méthodologique ; non pas en termes de cadre et de composition, mais plutôt dans les méthodes d’expérimentation et d’expression. Les dessins simplistes font écho aux films primitifs de l’animation, constat d’autant plus perturbant qu’en certains aspects il rappelle les travaux d’Emile Cohl, par les relations des personnages avec l’espace et la notion permanente de mouvement. De même, les mises en abyme font également penser à J. Stuart Blackton ou Osvaldo Cavandoli, à travers l’intervention de l’artiste à l’intérieur de son œuvre. Pour Otto T. une manière originale de proposer du neuf… avec du vieux !

[BD] Don Rosa – La Jeunesse de Picsou

Don Rosa – La jeunesse de Picsou

Auteur : Keno Don Rosa
Titre de l’album : The Life and Times of Scrooge McDuck
Année de parution : 2007 (1992-1994)
Éditeur: Gemstone Publishing
Collection : Walt Disney

On aurait tort de penser que la bande dessinée occidentale n’existe que dans sa dimension franco-belge. La culture américaine produit elle aussi tout un univers de comics, notamment autour des héros de Marvel et DC Comics qui s’exportent le mieux. Fait étrange, les amateurs du neuvième art (en particulier ceux branchés « underground ») ont tendance à sous-estimer la valeur de certains albums signés Disney, société qu’on définit volontiers comme une grosse machine implacable, menée par un diable de capitaliste aux grandes oreilles rondes. Certes, on se situe bien loin de l’artisanat d’un Franquin ; malgré tout, les studios Walt Disney ont eux-aussi accouché de grands génies créatifs, tant dans l’animation que sur papier. Forts d’un character design irréprochable, certains personnages ont ainsi durablement conquis le cœur des petits comme des grands.

D’une certaine manière, on distingue l’école d’animation américaine de l’école italienne de scénaristes-dessinateurs, dont les plus grands noms demeurent sans doute Romano Scarpa et Giorgio Cavazzano. Ce paradigme aussitôt posé, on constate que la création d’un pan entier de l’univers de Disney est pourtant l’œuvre d’un dessinateur américain : le légendaire Carl Barks. En effet, sans lui, pas de Balthazar Picsou ni de Gontran Bonheur, exit Gripsou et Flairsou, pas de frères Rapetou – en bref, un néant en lieu et place de Donaldville. Son influence est telle qu’il impose le respect aux plus grands, notamment l’un de ses successeurs directs, Keno Don Rosa.

Très actif dès la fin des années 80, cet autre grand monsieur de la bande dessinée se spécialise en effet dans les aventures des canards les plus caractériels de l’univers Disney. Cinq ans après la parution de ses premières planches, Don Rosa entreprend la création de ce qui restera comme l’un des travaux plus aboutis du neuvième art et le plus connu des fans : La Jeunesse de Picsou. Les superlatifs manquent pour qualifier cette série créée entre 1992 et 1996 ; rien à voir avec la plupart des histoires standard. L’ambition avouée du dessinateur : raconter l’histoire « officielle » du plus riche et puissant personnage de fiction, tout en se conformant à la vision de Barks.

Cette volonté artistique est marquée en amont par un travail de recherche, permettant à la fois de reprendre les éléments laissés par Barks, comme hommage à « l’Oncle Carl », tout en établissant une chronologie homogène autour du personnage de Balthazar Piscou. L’enjeu est grand. Cette biographie ne doit pas se contenter d’être plaisante. Elle doit s’ancrer dans les époques, suivre la marche du monde entre 1887 et 1947 pour conférer au multimilliardaire un statut légendaire. En suivant les péripéties de Piscou, on assiste ainsi à divers évènements : l’immigration massive aux États-Unis, la progression des chemins de fer, l’arrivée de l’électricité et la hausse du prix du cuivre, la ruée vers l’or, le chantier du canal de Panama…

Sur ce point comme tant d’autres, Don Rosa réussit là un authentique coup de maître, assurant la mise en contexte historique à travers la précision des dates et la rencontre de Picsou avec des personnalités ayant réellement existé, depuis Robert Peary lors de son expédition dans le pôle Nord jusqu’au Président Theodore Roosevelt. Dans la foulée, la constitution de l’arbre généalogique de la famille Duck sacre ainsi tout un panthéon moderne, depuis les ancêtres de Piscou jusqu’à Riri, Fifi et Loulou, laissant toutefois planer le mystère sur certains personnages.

Délivrer une telle histoire dégage forcément une puissance scénaristique exceptionnelle, à laquelle s’ajoutent des mimiques et des gags de tous les instants. Le comique absurde prend parfois le pas sur des blagues purement visuelles. Mais si l’humour est au cœur du récit, Don Rosa traite également de thèmes plus sombres, ce qui est loin d’être dans les habitudes des BD estampillées Disney. La mort et le deuil y côtoient même la duperie, l’avarice et la violence gratuite. Cette fluctuation entre thèmes graves et joyeux crée un ascenseur émotionnel, donnant une profondeur et une solennité à l’histoire – ce qui valut à son auteur deux « Prix Will Eisner », des récompenses pour le moins prestigieuses.

Autre preuve du talent de Don Rosa, la manière de faire déplacer son héros aux quatre coins du monde, avec un souci du détail sur les plans géographique et culturel – au même titre que le milliardaire William Randolph Hearst, le chef Parita de la tribu Guyami a réellement existé ! On a le sentiment de lire une version humoristique des aventures de Tintin. Ce travail est parachevé par un véritable tour de force stylistique ; outre la structure narrative bien rythmée, l’histoire emprunte des idées à certaines œuvres cinématographiques classiques, comme L’aventure de Madame Muir (1947), Le trésor de la Sierra Madre (1948) et bien évidemment Citizen Kane (1941), dont le pastiche des premiers plans sert d’introduction à l’ultime chapitre de cette fantastique série.

Au-delà de toutes ces qualités intrinsèques, ce recueil de nouvelles graphiques propose en plus l’avantage d’être découpé en épisodes, permettant à chacun de le savourer à son rythme. Comme il en va de tous les grands classiques, le plaisir de lecture reste intact du début à la fin. Relire l’intégrale permet enfin de redécouvrir des détails hilarants : chaque lecteur peut ainsi rechercher les « D.U.C.K. » cachés sur chaque couverture et première page d’épisode. Cet hommage (« Dedicated to Uncle Carl by Keno ») n’ayant pas été permis par Disney, l’auteur s’est vu forcé de les dissimuler – détail qui rend le personnage éminemment sympathique !

[BD] Caza – L’Âge d’Ombre

Auteur : Caza
Titre de l’album : L’Âge d’Ombre
Année de parution : 1982-1984
Éditeur: Dargaud
Collection : Histoires Fantastiques

Dans un précédent article, j’évoquais déjà la polyvalence et le talent de Caza, créateur d’un univers complexe. Cette fois-ci, il s’agit d’une bande dessinée réalisée avant la série du Monde d’Arkadi, présenté comme un recueil de nouvelles, de contes de quelques pages à peine, où se mêlent une nouvelle fois magie et technologie, violence et contemplation. Réalisés entre 1982 et 1984, les deux tomes de L’Âge d’Ombre nous renvoient dix mille ans dans le passé de sa série phare. Osons à nouveau l’analogie avec Tolkien, en parlant d’un genre de Bilbo le Hobbit de Caza, puisque c’est à partir de là qu’il créera tout son univers. Empruntant à l’univers de Stefan Wul, le dessinateur narre plusieurs histoires ayant une relation avec les Oms.

L’Âge d’Ombre commence avec un jeune homme rêvassant quant aux formes des nuages. Comme un enfant, il leur cherche une homogénéité, une signification, avant d’être tiré de ses songes par un orage de pluie empoisonnée, le contraignant à porter une combinaison radioactive. Le ton est donné. Le climat de la planète est hostile. On sent déjà poindre les thèmes récurrents de la plupart des œuvres publiées chez Les Humanoïdes Associés, qui se développeront à travers des contes variés : un du joueur de flûte qui précipite les Oms à leur perte, une vision des vertus magiques et mystiques de la mandragore qui pousserait au pied d’un pendu, ou la simple histoire d’amour impossible entre deux êtres que pourtant tout devrait réunir.

Sans surprise, la nature reprend ses droits de manière violente et implacable sur un monde dont la civilisation paraît figée, contrastant avec les forces vives qui animent des créatures plus obscures. Les Oms sont craintifs, végétatifs. Leur mutisme est absolu. Comme les statues qu’ils ont érigées, ils sont enclavés au sein de villes fantômes aux structures architecturales parfaites, des cités de pierres angulaires réputées inviolables. Les héros de ces histoires de L’Âge d’Ombre sont des exclus, des marginaux cherchant une révolution, qu’elle soit en leur for intérieur ou extériorisée à outrance à travers une violence sans nom.

Le message est clair. Les craintes des hommes leur font affronter ou ignorer la richesse d’une nature qui leur semble hostile, malgré les bienfaits qu’elle peut leur proposer. On pourrait croire les volumes moins riches qu’une épopée héroïque ; on ne peut en revanche reprocher à Caza un manque d’homogénéité dans son projet. Pour une fois, on évite l’échelle épique en privilégiant de courts poèmes visuels. Car tous les thèmes des grandes œuvres, pour paraphraser Paul Fort, « on les retrouve en raccourci » dans celles de moindre envergure, dont cette suite de contes futuristes et dystopiques fait partie.

Bien que relativement méconnu en dehors des circuits des bédéphiles, Caza est un auteur de génie aux travaux reconnus par ses pairs. L’année suivant la publication du premier tome, il devient récipiendaire du prix suédois Adamson qui le récompense pour ses Scènes de la vie de banlieue,  rejoignant ainsi d’illustres pères de la bande dessinée (Crumb, Hergé, Goscinny, Franquin, Moebius, etc.). En 1988, soit cinq ans plus tard, Caza travaillera à la réalisation d’un long-métrage d’animation, Gandahar, aux côtés du célèbre René Laloux.

[BD] Riad Sattouf – Retour au collège

Auteur : Riad Sattouf
Titre de l’album : Retour au collège
Année de parution : 2005
Éditeur: Hachette
Collection : La Fouine Illustrée

Nous avons tous connu l’âge terrible de l’adolescence. Période ingrate, violente et difficile pour beaucoup. Entre les légendes de collège et les souffre-douleurs, l’option la plus recommandée était de se faire une place au sein de cette jungle où l’acné luxuriante laisse peu de place à la survie des plus faibles. C’est ce que nous raconte en tout cas Retour au collège, bande dessinée de Riad Sattouf, qui avant d’être réalisateur du film Les beaux gosses, est avant tout un dessinateur de talent à la fascination exacerbée pour les losers, les paumés, les inadaptés à la vie sociale – dans le même style, son Manuel du puceau n’est pas mal non plus.

Tout commence par un cauchemar. L’auteur se souvient avec horreur de ces années difficiles, qu’il faut purger de manière cathartique. Prétextant vouloir donner une vision de l’école différente des médias traditionnels, Riad Sattouff décide de faire face à ses angoisses et de retourner en classe de troisième. Mais pas dans n’importe quel collège : celui d’un milieu scolaire très huppé des beaux quartiers de Paris, afin de voir si la jeunesse favorisée aux parents puissants, ceux qui détiendront les pouvoirs financiers et culturels de demain, possède le comportement exemplaire que vante leur proviseur. La réalité est évidemment toute autre.

À travers ce reportage, l’occasion lui est donnée de revivre ses propres angoisses et de se remémorer sa place dans son collège au sein du « club de pédés », ainsi que son premier amour déçu. Si l’autodérision fonctionne à merveille, Sattouf brille surtout lorsqu’il s’agit de dépeindre les élèves avec une justesse infaillible. Les descriptions vestimentaires et le profil psychologique des personnages peuvent paraître à la limite du stéréotype, mais enfin quoi de plus normal ? Nous sommes au collège ! Hauts en couleurs, la star de classe au top de la mode, le petit rigolo je-m’en-foutiste, le parfait petit exclu ; le proviseur pète-sec et le prof d’histoire-géo qui se fait respecter coûte que coûte.

Si l’on passe un très bon moment avec Retour au collège, c’est parce que Sattouf donne à cette réalité une dimension humoristique proche de l’absurde, un décalage entre la finesse d’analyse de l’auteur et l’humour débile des collégiens. Aux tronches expressives succèdent des mises en scènes et apparitions quasi-théâtrales. Qui n’a jamais connu le foutoir le plus complet en cours d’éducation civique ? Le tout est livré dans un très bon tempo, avec une petite romance en guise de fil rouge.

On trouve pourtant une dimension plus sérieuse dans cette bande dessinée. Peu à peu, une relation de confiance s’installe et laisse libre cours aux discours des jeunes collégiens de la classe de 3èC : on parle des choses franchement, de sexe, de religion, de politique, sans jugement – simplement. On distingue la typologie des groupes d’élèves par leur comportement. La distinction de se fait entre ceux qui manquent de confiance en eux. De manière plus choquante, les « Intercours de Sixième » coupent le rythme et ramènent un récit satirique à une réalité plus dure, où la violence et les humiliations nous sont livrées avec une objectivité très froide, qui semble vouloir tirer la sonnette d’alarme.

Tout le monde trouvera son compte avec ce retour aux sources. Sans tomber dans le graveleux, on retrouve des situations que l’on a connues, de près ou de loin. Nos souvenirs refont eux aussi surface et c’est un vrai plaisir de revenir, avec humour, sur ce genre cet âge où chacun part à sa propre recherche.

[BD] Caza – Le Monde d’Arkadi

Auteur : Caza
Titre de l’album : Le Monde d’Arkadi
Année de parution : 1989-2008
Éditeur: Delcourt
Collection : Conquistador

Dans le monde de la bande dessinée comme ailleurs, il faut avoir la capacité d’imaginer des univers entiers d’une grande richesse. Dans la création d’une œuvre visuelle, l’inspiration doit être partie prenante, le fond se devant d’être matière à réflexion. Beaucoup font le choix de s’inspirer du folklore ou de légendes anciennes pour créer un univers de science-fiction, à la manière de George Lucas. Au sein du neuvième art, l’extraordinaire influence de Moebius sur les œuvres fantastiques est louée à juste titre ; cependant, les Humanoïdes Associés ne s’arrêtent pas à lui ou à Jodorowsky. À la même époque, un certain Caza combine ainsi des talents d’illustrateur, de scénariste et de coloriste, lui permettant de créer seul un univers cohérent. Le Monde d’Arkadi, avec son glossaire et ses cartes, fait écho au souci du détail de Tolkien – certes dans une moindre mesure, et n’échappe pas à la règle, se prêtant volontiers au jeu des  mythologies antiques pour bâtir sa propre trame scénaristique.

Cette série des  « Chroniques de la Terre fixe » représente la plus lourde somme de travail de son auteur, auquel il faudra presque une vingtaine d’années pour terminer son récit depuis la parution du premier volume en 1989. Caza nous conte une histoire relativement complexe à une période lointaine appelée «Ère de la Masse », quelques dix mille ans après notre ère. La Terre ne tourne plus sur elle-même depuis des siècles, durant lesquels jour et nuit ne définissent plus des termes temporels mais géographiques. Une face est ainsi constamment exposée au soleil brûlant, tandis que l’autre est condamnée à l’obscurité la plus totale, dans laquelle seule une utopique cité-dôme de Dité protège ses habitants privilégiés. Les vents salés balaient les plaines et rendent la plupart des surfaces inhabitables. Rares sont les oasis dans ces déserts où la survie est rude. La Lune n’est plus un satellite naturel de la Terre mais un anneau de morceaux brisés, comparable aux anneaux de Saturne. Sur cette planète immobile, des dieux-machines partagent le destin de toutes sortes d’individus et de races animales. C’est dans ce contexte que Caza développe son histoire.

La saga suit l’épopée providentielle du jeune Arkadi, fils du barbare Arkas et de la magicienne Albe, qui doit trouver sa propre voie en faisant face aux hostilités de son monde. Il sera amené à rencontrer un autre personnage, une machine au cerveau d’homme baptisée Or-Fé, poète apportant les rêves nécessaires à la survie des créatures peuplant Dité, la cité de l’ombre technologique, programmée, parfaite. Très vite se multiplient les références quasi-systématiques à la mythologie gréco-romaine, plus rarement à d’autres religions. Caza revisite aussi l’Histoire de l’Art et de la littérature pour donner une dimension épique au récit.

On pourrait d’ailleurs lui reprocher une certaine facilité scénaristique. En effet, on retrouve parmi tant d’autres les mythes d’Or-Fé et R-I-10 (Orphée et Eurydice), He-Fa-Is et Pand-Ra (Héphaïstos et Pandore) ; les machines sont appelées Titans, Arkas fait écho à Arcas, les Parques aux Moires, Kro-No à Chronos ; le personnage de Jonas rappelle même un épisode de l’Ancien Testament. Caza évite pourtant les écueils et parvient à donner une dimension unique à son univers, malgré des rebondissements qui ont un parfum de déjà vu. Sa peinture des rites barbares jusqu’à la thématique de la dystopie informatique renvoient à bien plus qu’une dichotomie, de sorte que les « miroirs magiques » font autant penser à Jean Cocteau qu’aux « palantíri » du Seigneur des Anneaux. À la fois poète et musicien, Or-Fé se fait détenteur d’un savoir ancestral, l’art. Une alchimie au sens figuré comme au sens propre : capable de transformer le plomb en or. S’installe alors une mystique de la poésie, dont la symbiose avec l’art permet de comprendre l’univers, depuis les limbes jusqu’aux cieux.

On risquerait de gâcher le plaisir de la découverte à trop analyser les thématiques et les mécanismes du Monde d’Arkadi. Avec l’ultime volume paru en 2008, même si de nombreux secrets sont dévoilés, toutes les réponses ne sont pas données sur cette planète rongée par un terrible cancer. Au-delà du destin des radons, ces êtres capables de s’adapter instantanément à tout milieu dans une mutation accélérée, elle laisse en suspens une morale nietzschéenne, où la volonté de puissance fait place à un lourd sentiment de culpabilité. Cette épopée fantastique aurait-elle pour source des dangers plus réels ?

[BD] Robert Crumb – Mister Nostalgia

Auteur : Robert Crumb
Titre de l’album : Mister Nostalgia
Année de parution : 2007
Éditeur: Cornélius Éditions
Collection : Solange

Présenter de manière succincte Robert Crumb, icône de la bande dessinée américaine alternative, est un exercice périlleux. On aurait tendance à occulter certains aspects de son œuvre pour parler en priorité de ses obsessions – particulièrement sur le plan sexuel, qu’il dessine Fritz le Chat ou qu’il se mette en scène pour mieux exorciser par introspection ces démons féminins qui l’attirent tout autant qu’ils le repoussent. De la même façon, il serait dommage de n’entrevoir sa passion de la musique qu’à travers une pochette d’album (Cheap Thrills) qui le catégoriseraient trop vite dans la pop culture des sixties, perpétuant ainsi un grave malentendu. L’album Mister Nostalgia permet d’aborder la personnalité de ce génie de la BD sous un autre angle, évitant les écueils et permettant de découvrir sa passion pour le blues.

Aux antipodes de l’éloge du hippydom, Mister Nostalgia est une sélection de planches qui revendique l’attachement de son auteur à l’authenticité, en reprenant avec pertinence le nom d’un de ses personnages – reflétant son côté record geek ainsi que sa passion pour les vieux objets. Cette édition exemplaire force le respect, ne serait-ce que pour sont postface très instructif. Proposant à la fois des histoires, des sketches et des croquis réalisés entre 1965 et 1999, l’album couvre une bonne partie de la carrière de Robert Crumb et révèle sa passion pour le blues rural et primitif, ainsi que son aversion envers la « modernité », retraçant au passage un bout d’histoire des États-Unis (« A Short Story of America », 1979) et dressant un portrait corrosif de la société moderne.

La plupart des travaux inclus dans cette collection allient le plaisir de lecture à la furieuse envie qu’ils suscitent d’aller découvrir (ou redécouvrir) les premières grandes figures du blues venu du Mississippi. Outre l’histoire fictive d’un bluesman dans « That’s Life » (1975), le morceau de bravoure en la matière reste la biographie de Charley Patton dessinée au pinceau, intitulée « Patton » (1985) de manière satirique. Robert Crumb présente la vie du père du delta blues à partir des informations contenues dans le livre Deep Blues de Robert Palmer. Cette vision romancée des années 20-30 n’exclut pas un voyage dans le temps très émouvant fait d’anecdotes qui replacent Patton dans son contexte et montre son influence sur le blues, de Son House à Robert Johnson.

Hermétique au free jazz et à toute forme de musique électrique, Robert Crumb dépeint la perversion de l’industrie musicale, condamnant l’attitude mercantile des majors après le krach boursier de 1929 ainsi que les effets de mode produits par celle-ci les décennies suivantes. Sa fascination vis-à-vis d’une musique populaire authentique trouve un écho avec les musiciens de rues, comme le montre « Street Musicians » (1996). Il n’est pas question de Moondog, mais de rencontres avec des artistes anonymes. Se pose naturellement la question de la perception de la beauté de l’art par le public, que l’on retrouve à travers l’expérience du Washington Post par le violoniste Joshua Bell dans le métro new-yorkais.

Thème central de cette petite anthologie, la musique devient l’objet de railleries lorsque Crumb croque Bruce Springsteen et la pop soul de Mary Wells avec un détournement hilarant de sa chanson « My Guy ». Si les comédies musicales comme My Fair Lady de George Cukor en prennent pour leur grade, Jimi Hendrix a lui aussi droit à une belle caricature, le dessinateur préférant porter aux nues la chanson « When You Go A’Courtin’ » de Francum Braswell & George Wade. Dans la manière, les esquisses rappellent les saynètes des Dingodossiers de Gotlib, voire plus précisément Pop et Rock et Colégram (1978) que notre Marcel national « troubouche » avec Dister et Solé. Une impression étrange que l’on retrouve avec d’autres sujets entre ces deux génies de la bande dessinée : notre Marcel national a beau être plus branché musique psychédélique que son homologue américain, chacun a également exploré à sa manière le champs de la sexualité – Hamster Jovial et Rhââ, Lovely rappelant parfois les comix osés de Crumb.

On trouve également deux contes des frères Grimm revus et corrigés : « Mother Hulda » (1986) et « Goldilocks And The Three Bears » (1984). Si le premier est traité de façon classique, le second illustre avec beaucoup de cynisme la stupidité des jeunes paumés de la génération post-punk. Une vision très caricaturale et critique envers la prise de drogue et le comportement délinquant – prouvant que l’underground artistique US n’est pas qu’une histoire de cocaïne. Preuve aussi que le personnage n’est pas si facile à cerner que le laisserait suggérer son « Keep on truckin » ; nous sommes bien loin d’une vision optimiste de la jeune génération.

C’est bien là le propos de cette édition. Sous son titre évocateur, Mister Nostalgia est une lettre ouverte à une musique authentique, des plus grands artistes comme Blind Lemon Jefferson ou Mississippi John Hurt jusqu’aux grands oubliés de la musicologie : Joe Callicott, Erskine Tates, Slim Lamar et bien d’autres. Malgré ses accents quasi-réactionnaires, voilà une lecture intéressante tant pour les néophytes que les habitués, qui peut être poursuivie à travers la compilation d’enregistrements choisis et illustrés par Robert Crumb que l’on trouve facilement à prix modeste.

[BD] Manu Larcenet – Critixman

Auteur : Manu Larcenet
Titre de l’album : Critixman
Année de parution : 2007
Éditeur: Les Rêveurs
Collection : Pas vu pas pris

Impossible de s’intéresser à la bande dessinée, a fortiori franco-belge, sans connaître l’un des auteurs les plus emblématiques des années 2000, la casquette fière et la barbichette au diapason, en la personne de Manu Larcenet. Impossible de passer un étal d’albums chez votre libraire sans tomber nez-à-nez avec ses travaux chez Dargaud, notamment Le Retour à la terre et Le Combat ordinaire. Impossible, surtout, de ne pas tomber sous le charme des traits de génie de cet artiste, alliant finesse et maturité, qui lui ont valu une petite douzaine de prix prestigieux. De son côté, difficile certainement d’atteindre un tel statut : si l’on veut obtenir une belle notoriété, il faut d’abord surmonter des épreuves et forcer le respect, face à des critiques parfois mordantes.

En 2007, l’auteur troque ses personnages attachants contre un super-héros à la suffisance inégalée : Critixman, dont les (més-)aventures paraissent sous la forme d’un mini-album broché sur le label de son créateur (Les Rêveurs). Cette vingtaine de pages à l’humour caustique rappelle les débuts de Larcenet chez Fluide Glacial, la dimension intimiste en plus. Parfois drôle, souvent haineuse, cette BD à peine griffonnée va pourtant plus loin qu’un simple exercice d’auto-dérision. Dans Critixman, il est surtout question de vindicte aux intentions à peine voilées : à la lecture rapide de cette revue, on croit assister à un véritable règlement de comptes. Larcenet ne cache pas son antipathie, voire son mépris envers ceux qui ont la critique facile ; en les affrontant de face, il s’arme d’un humour noir résolument gratuit, plus agressif que celui de Franquin.

Les faiblesses imputables à ce mini-album n’entament en rien sa relative efficacité. Le caractère grossier du personnage, qui distribue à tour de bras des critiques négatives, à la fois sur la qualité de dessin, l’originalité de l’œuvre et tout ce qui a attrait aux valeurs artistiques du pauvre dessinateur, n’est pas si loin de la réalité. Cette caricature de pseudo-intellectuel, autoproclamé à la lumière d’œuvres marginales underground, parvient bon an mal an à faire mouche. En effet, il n’est pas rare de croiser  ces personnages qui, se croyant dispensés de mettre une œuvre en contexte, n’hésitent pas à la descendre sous prétexte qu’untel est déjà allé plus loin en la matière ! Par-delà la frustration, pointe néanmoins une légère note de tendresse : preuve que malgré cette critique de la critique pure, celui qui tient le crayon n’est pas si méchant qu’il voudrait le laisser paraître.