[Archives] John Coltrane – The Complete 1961 Village Vanguard Recordings

Comme annoncé dans le billet du deuxième anniversaire du blog, je vais commencer à publier d’anciennes chroniques sur ce blog, afin de conserver tous mes écrits sur une même adresse. Suite à la relance d’un ami mélomane, qui s’occupe de l’excellent blog de l’association Action Jazz, je profite de la date anniversaire du pape John Coltrane, qui aurait soufflé aujourd’hui ses 88 bougies, pour entamer la nouvelle section des Archives avec une très longue chronique sur une des compilations les plus essentielles de tous les temps.

Chronique publiée à l’origine le 11 novembre 2006

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Artiste : John Coltrane
Titre de l’album : The Complete 1961 Village Vanguard Recordings
Année de sortie : 1997
Label : Impulse!
Genre : Jazz modal, Avant-garde, Free jazz

Visuellement, cela saute aux yeux, cette édition de Impulse! constitue bien l’une des plus belles disponibles sur le marché. Le coffret est du genre luxueux : un boîtier noir en carton fin texturé, tranché par la plaque métallique du Village Vanguard, proposant en plus des quatre disques et de leur pochettes finement travaillées, un livret détaillé sur Coltrane, artiste jazz influent et perfectionniste jamais égalé. Un travail d’orfèvre qu’il faut souligner avant toute chose, puisque outre de superbes peintures exclusives, c’est une précieuse manne d’informations que nous délivre David A. Wild, la plume éclairée par des propos et anecdotes qui raviront certainement les plus fanatiques des admirateurs. Plus que tout autre, ce mérite du bel hommage se devait d’être souligné.

Cette édition de 1997 couple plusieurs volumes déjà parus auparavant. En effet, 22 titres composent la compilation, dont 5 inédits ; cependant, certains y trouveront une redondance, puisque pas moins de cinq titres existent en trois versions différentes. Les autres trouveront au contraire de la force… Normal, puisque le quartette mythique de Coltrane s’octroie sur ces enregistrements un second bassiste ainsi que le fameux Eric Dolphy, sans compter la participation de Bushell et Abdul-Malik… Faute de connaissances musicales pointues – petit percussionniste que je suis, je parlerai ici plus d’émotion et expliquerai davantage qui était Coltrane, plutôt que de disserter sur la technicité, dont je laisse les détails aux décortiqueurs exaspérants. Les prochaines lignes retranscrivent donc les balbutiements de mon esprit pendant les quatre heures et demie de musique qui s’offrent à moi. J’entre dans le prestigieux club de Greenwich Village…

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Disque I : le 1er novembre 1961

John Coltrane, Eric Dolphy, Ahmed Abdul-Malik, McCoy Tyner, Jimmy Garrison, Reggie Workman, Elvin Jones

Les quatre concerts étaient répartis sur cinq jours, du 1er au 5 novembre 1961. Le line up est sensiblement différent d’une prestation à l’autre, mais dans l’ensemble, la cohérence est bien évidemment préservée.

Autant le dire dès maintenant : voilà le disque qui a bouleversé ma vie de jeune amateur de jazz. Si j’ai été complètement sous le charme de A Love Supreme, ou bien encore extasié par Olé, là rien n’est comparable. Les performances sur scène me touchent particulièrement plus que les enregistrements studio ; par leur son, leur texture. Leur signification exacerbée par la force du jeu. Le rêve aussi, celui d’un instant T à porté de main, ici capture d’un concert de 1961. L’ambiance. Ce feu. La magie. Un fantasme épileptique qui débute par LE morceau qui m’arrache des larmes, India. Jamais morceau de jazz ne m’avait autant marqué émotionnellement dès la première écoute ! On ressent aisément les influences indiennes que Coltrane met en avant dans ses improvisations, on les intègre, elles nous percent la poitrine, et on en pleurerait. Une beauté aux accents tragiques, tant greffée d’éléments d’une culture orientale que l’on connaît riche. Imaginez : la profondeur d’une contrebasse, dans laquelle se plonge ici Abdul Malik et son luth oriental, brassés par le duo libéré de Coltrane et Dolphy, pour une interprétation d’exception du morceau d’ouverture. Pour les néophytes, il faut savoir qu’un tel exercice d’entrée de jeu demande une longue mise en bouche, comprenez une préparation assidue. Coltrane ne se séparait jamais de son instrument, il jouait tout le temps, et jusque dans les loges avant un concert, il continuait à vouloir se perfectionner, et il était fréquent de le voir entamer une prestation trempe de sueur. Parce que ce qui est capital chez Coltrane, c’est la dévotion à sa musique. A la fin de cette version inédite, bien maigres sont les applaudissements qui suivent, pour dix minutes de pur plaisir.

Qu’importe, c’était une autre époque, un autre milieu, et Coltrane lance son fameux Chasin’ The Trane, dont on doit le nom à la chasse de l’ingénieur son Rudy Van Gelder, pour capturer par micro un Coltrane extatique qui n’avait de cesse de se déplacer sur scène ! Dans cet exutoire mélodique, on retient surtout la folie des phrases musicales, qui entretiennent la magie pendant dix nouvelles minutes. Ce jonglage improbable de diverses gammes, sur différentes octaves, ferait sans nul doute un bon exercice aux saxophonistes les plus assidus. Difficile de ne pas être élogieux, bien que la version soit somme toute à peine exceptionnelle. Il laisse sa place au frénétique Impressions, dont on note forcément le dynamisme, une rapidité conduite par un Elvin Jones qui décidément, prend de plus en plus de place dans mon cœur. Écoutez ces roulements perlés, ces rythmes à la fois inscrits dans la musique mais aussi saccadés, ces triplés de caisse claire, l’énergie qui s’en dégage… Une preuve supplémentaire de la complémentarité du batteur avec Coltrane, qui entretenait humainement de bonnes relations avec Jones. Tout s’enchaîne donc très vite, et on arrive à Spiritual, cette intro mystérieuse qui installe une ambiance beaucoup plus reposante. L’atmosphère se fait plus lyrique, comme par quête de spiritualité, éblouie par des digressions en sons si suraigus qu’on a peine à les entendre. On se sent happé par la force tranquille de cet enregistrement, allégorie sonore d’une église dans laquelle les chanteurs de gospel laisseraient crier le saxophone de Coltrane, vécu d’une transe parcourue par les superbes soli de piano de McCoy Tyner. La basse en solo annonce la transition vers le premier thème, qui clôt cette magnifique version sur un decrescendo. Puis vient Mile’s Mode, soit à nouveau dix minutes de pur jazz modal, qui bizarrement, ne me font pas autant d’effet que les précédentes. Elles ne me font que frissonner. Coltrane – qui ne conclut  pas ici sa prestation du premier novembre – enchaîne par le chaleureux Naima, morceau baptisé du nom de sa première femme, qu’on ne présente plus puisque c’est un essentiel présent sur tous les best of dignes de ce nom. Intimiste conviendrait aussi, tant le jeu est marqué d’un tact particulier ; le solo de Dolphy est fantastique, le son de clarinette basse convenant parfaitement à cette atmosphère emprunte de douceur, brillamment développée par McCoy Tyner, qui nous mène peu à peu au dernier solo de Coltrane, sous forme de phrase musicale qui referme l’album sur une magnifique note d’apaisement.

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Disque II : les 1er et 2 novembre 1961 

John Coltrane, Eric Dolphy, Garvin Bushell, Ahmed Abdul-Malik, McCoy Tyner, Jimmy Garrison, Reggie Workman, Elvin Jones / Roy Haynes

Cette fois, le line up diffère quelque peu, puisque Bushell vient prêter main forte – avec force hautbois et contrebasson – au quartette, tout comme Roy Haynes qui remplacera Elvin Jones le temps d’une partie de soirée. On retrouve également quelques titres du premier disque.

Cette seconde page d’histoire, qui va durer 70 minutes au total, est ouverte par le Brasilia de la veille qui recouvre un bon quart de l’enregistrement. Le bassiste Reggie Workman a joué pour beaucoup dans la composition de ce morceau d’excellence qui nous donne une bonne idée de l’inspiration étendue de Coltrane ; le passage qui marque alors est sans conteste le solo de basse de la quatorzième minute, cette dissonance monstrueuse de groove – qui ne peut pas manquer de faire dodeliner du chef l’auditeur pris au jeu, avant d’en arriver à l’expression free de son art. Le reste est délicieux de musicalité, et le temps passe si vite qu’on est presque surpris que le concert enregistré s’achève alors que Coltrane relance le « thème A » pour indiquer la fin du morceau de près de vint minutes. On en voudrait toujours plus, mais quel final ! La lecture se poursuit par le concert du lendemain, dont l’opening track est Chasin’ Another Trane. Et là on commence à comprendre l’intérêt de ce Complete 1961 Village Vanguard Recordings : chaque titre est important, même ceux qui sont joués plusieurs fois. J’irais même jusqu’à dire surtout eux, car Coltrane et son band nous offrant des versions différentes, c’est laisser le plaisir de la (re)découverte intact. Cette version-là est étirée (elle double presque de temps), et laisse donc plus de place encore à l’improvisation. De la vie, de la joie, de la folie : jusqu’au bout, de l’entrain qui fait mentir les détracteurs de la musique de Coltrane, qui fourchaient de leur langue le terme « anti-jazz » pour qualifier une musique qu’ils jugeaient nihiliste. Le détail a son importance, puisque le quartette (fortifié) ira même à interpréter une autre version ce même soir !… Mais pour l’heure, et pour mon plus grand plaisir, voici venir la seconde version d’India. LA seconde version, qui renforce encore plus le point que je viens de soulever. Comparée aux trois autres de ce coffret, cette version du chef-d’œuvre sonne encore plus indienne, comme le promet cette introduction magnifique au luth oriental, qui demeurera en fond pendant la quasi-totalité du morceau, comme leitmotiv sur lequel chercher de nouvelles bases de jazz. Petite parenthèse à ce propos… Le Trane avait ses idoles, mais aussi de solides repères, il apprenait autant en pratiquant son instrument qu’en écoutant les autres jouer : son côté perfectionniste dévoué intégralement à la pratique de son saxophone. Dolphy est un musicien hors pair, et je crois vraiment que son aventure au Village Vanguard a été un élément de plus dans la construction musicale de Coltrane, qui le considérait alors comme une référence sur laquelle évoluer. Parmi ces expériences, India est un de ses morceaux qui ont tissé des liens entre lui et Dolphy. Ce qui prouve une fois de plus que Coltrane était un éternel insatisfait, loin de se considérer comme un génie… Revenons-en à l’enregistrement qui se poursuit par un nouveau Spiritual – la transition est immédiate. Version très différente de la première, plus énergique, même si les bases structurelles restent les mêmes, et on s’étonne d’une telle endurance. Softly as in a Morning Sunrise est ensuite jouée, une reprise d’un opéra de Romberg, laissant libre expression à la virtuosité de McCoy Tyner, avant que l’explosion free ne prenne le pas comme superbe montée en puissance. Le second disque se clôt donc à mi-parcours, et la tentation est trop forte pour ne pas y succomber : il faut savoir comment se finit cette seconde date !

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Disque III : les 2 et 3 novembre 1961

John Coltrane, Eric Dolphy, McCoy Tyner, Jimmy Garrison, Reggie Workman, Elvin Jones

Le troisième disque s’annonce particulièrement dynamique, puisqu’on retrouve donc Chasin’ The Trane, la plus longue et vive des trois versions du coffret, comme un des trois dernières pistes correspondant au 2 novembre. D’ailleurs, voilà encore un élément clef qui fait de cet objet un formidable moyen de comprendre concrètement le côté un peu fou de Coltrane, du moins son côté libre ; en effet, il est clair que sa propension à étirer les versions de ces grands hymnes était un trait de caractère à prendre en compte (cf. la version d’une heure de My Favorite Things de la version complète du Live in Japan). Jusqu’à la fin de sa vie (à 41 ans), Trane avait développé une aptitude inouïe à transformer des titres comme My Favorite Things vers une progression toujours plus free, toujours plus extrême. Qu’est-ce qui peut amener un homme à aller si loin dans une quête de sonorité la plus poussée ? Peut-être que Coltrane désirait tout simplement se repentir de ses vieux démons… sa jeunesse marquée par les drogues, substances qui lui procuraient un bonheur factice, héroïne dont il avait besoin pour supporter la pression du milieu et celle du travail acharné de son instrument. Après une cure draconienne et brutale, Trane pouvait à nouveau réintégrer le quintette de Miles Davis, un évènement capital dans sa vie, puisqu’il marque le début de sa quête de spiritualité et de la sonorité la plus avancée. C’est d’ailleurs après le magnifique Greensleeves et l’extraordinaire version d’Impressions qui mettent un point d’orgue magistral au second concert, que nous avons droit au morceau qui embrasse ce concept, déjà présent sur les deux précédents disques, Spiritual. Une nouvelle fois on s’aperçoit de l’évolution au jour le jour des interprétations de chaque morceau, toujours plus loin, toujours plus fort, toujours… plus. Il est suivi d’un Naima une nouvelle fois sublime, démontrant que Coltrane savait jouer de tout et qu’il n’était pas qu’un « homme à l’esprit anti-musical » – tout comme le I’m Old-Fashionned de Blue Train. A noter qu’avant de rencontrer Alice, Naima (soit le prénom black muslim de Juanita Austin Grubbs) avait été l’un des éléments moteur de la reconversion de Coltrane, de sa reconstruction positive : c’est donc un hommage qu’il rendait à sa belle, avant que leur relation ne se détériore. Et quel hommage ! Sur ce disque la version a quelque chose de plus accrocheur que les précédentes ; cela est peut-être du à l’effet de contraste que génère la transition rapide avec le dernier titre de ce troisième volet, Impressions, toujours aussi vif, extasié, épileptique et forcené, une performance de plus d’un quart d’heure qui laisse sans peine imaginer un Coltrane vidé, complètement épuisé par les efforts concédés pour l’accomplissement de son art.

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Disque IV : les 3 et 5 novembre 1961

John Coltrane, Eric Dolphy, Garvin Bushell, Ahmed Abdul-Malik, McCoy Tyner, Jimmy Garrison, Reggie Workman, Elvin Jones

C’est avec bonheur que je laisse tourner cette ultime galette du quartette de légende. Même si les titres présents ont déjà tous été joués plusieurs fois, je ne peux qu’être admiratif des deux versions de India qu’il propose ! Qui ne retient pas cette sensation de dialogue qui sans mot, arrive à se donner du sens et à partager ? Je ne vais pas disserter davantage sur ces titres que sont Mile’s Mode ou Spiritual, bien que ce soit avec plaisir qu’on les découvre avec une prise alternative de Greensleeves, courte reprise plutôt enjouée d’un air traditionnel. Les mélomanes l’auront compris,  plus que jamais, l’intérêt se place dans les variations de soir en soir, bien que le dernier concert ne représente qu’une très légère partie du coffret, plaçant ce 5 novembre 1961 dans le domaine de l’anecdotique, bon gré mal gré. Cependant, peu à peu l’extase cède sa place à une certaine mélancolie, au fur et à mesure que l’immense Spiritual – plus de vingt minutes ! – annonce la fin d’un héritage unique, renforçant l’ampleur de sa beauté, bouillonnante de plénitude. Lorsque cette dernière heure d’enregistrement s’éteint, l’émotion est au rendez-vous, et la prise de conscience est immédiate : Coltrane était un homme exceptionnel, une force de la nature. Rien ne laisse présager devant une telle furie que l’univers coltranien s’effondrera six ans plus tard ; cela prévaut d’ailleurs pour ses ultimes enregistrements, dans lesquels le Trane devenu un bonhomme de 120 kilos ne laissant transparaître nulle fatigue, alors que ses prestations sont de purs délires à la liberté extrême, preuve s’il en faut que la musique avait permis à cet homme de vivre, tant au niveau corporel que spirituel.

L’avantage sur de tels enregistrements, c’est la qualité exceptionnelle qui les caractérise, réunissant ainsi les meilleures conditions possibles pour favoriser l’impact d’un héritage si énorme qu’il est difficile d’essayer d’en définir la portée. Tout ce qu’on peut dire, c’est que lorsque ce quatrième disque se finit, on se sent hors du temps, dans un espace que rien ne peut toucher… « Saint John Coltrane » a bel et bien mérité sa sanctification dans nos cœurs… Dépassant la simple expérience et bénéficiant d’une édition exemplaire, cet écrin essentiel renferme un inestimable diamant à quatre faces qui enflamme le jazz à la lumière de son écoute : bouleversants de beauté, de génie et de dévotion, ses carats, plus que mille et un mots, expriment la grandeur d’un destin d’exception. Merci Impulse. Merci monsieur Trane. Je me sens vivant !

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Hat Hut Records fêtera ses 40 ans en 2015

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En septembre 2012, ce blog avait relayé l’état critique de Hat Hut Records sur le plan financier. Deux ans plus tard, sans qu’on sache vraiment si la campagne de financement a porté ses fruits, Werner X. Uehlinger annonce de grands nouvelles pour 2015, à l’occasion du quarantième anniversaire de la création du label suisse spécialisé dans le jazz et genres associés. Malgré les obstacles rencontrés par ce type de petites structures indépendantes, notamment quand il s’agit d’éditer ce genre de disques, le fondateur de Hat Hut veut créer l’évènement en proposant l’an prochain une sélection de nouveautés et de rééditions d’albums indisponibles, avec des artistes incontournables tels que Steve Lacy, Joe McPhee ou Anthony Braxton. Mieux encore : une trentaine d’années après avoir arrêté la production de vinyles, une nouvelle gamme de LP devrait voir le jour pour le plus grand bonheur des collectionneurs audiophiles. Reste à savoir quels titres seraient concernés, car les quatre prochains disques à paraître ne semblent adopter que le format numérique. Pour les plus curieux, voici donc en exclusivité les prochaines sorties d’octobre 2014.

NOUVEAUTÉS

HatnowART190 La composition de Mantra représente un tournant décisif chez Stockhausen. Faisant suite à la deuxième moitié des années 1960, période durant laquelle sa musique prend une tournure résolument spéculative, Mantra marque le retour à la complexité d’une approche systématisée de la construction musicale, caractéristique de ses œuvres sérielles des années 1950, tout en déterminant un ensemble de préoccupations qui sous-tendront sa musique pour pratiquement le reste de sa vie. Néanmoins, ce retour à la problématique sérielle ne ressemble en rien à une régression. Mantra permet à Stockhausen d’élargir les possibilités et potentialités du principe sériel, s’éloignant ainsi radicalement de la musique plus austère et abstraite des années 1950, tout en parvenant avec efficacité à y rouvrir les portes à la mélodie, au théâtre, aux références extra-musicales ainsi qu’aux allusions à l’harmonie tonale. Newton Armstrong

HatnowART192Que peut-on écrire sur ces œuvres pour piano de Christopher Fox sans exprimer une évidence, clairement manifeste dès la première écoute ? Dans le même temps, comment (et pourquoi) des mots seraient-ils capables de donner des pistes de lecture quant aux aspects mystérieux et fugaces sous-jacents à cette musique ? Peut-être vaudrait-il mieux expliquer pourquoi j’ai choisi d’interpréter et de commander des œuvres de Christopher ces douze dernières années ; ces raisons, me semble-t-il, figurent parmi les meilleures qu’on puisse trouver pour écouter et défendre n’importe quel type de musique. Avant toute chose, la sienne possède un caractère direct tout à fait captivant : la matière est puissante, claire, bien définie, transparente, elle confère immédiatement à chaque morceau un caractère bien distinct. Philip Thomas

 

RÉÉDITIONS

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Voici le concert d’un soir du Steve Lacy Quartet au Sunset Club de Paris. … Chaque membre du quatuor a la chance de s’y exprimer librement, l’enregistrement permettant d’ailleurs de ressentir avec force l’énergie de cette belle nuit au Sunset. … En pleine période d’homogénéisation, celle des jazzmen techniques mais trop scolaires, on ne peut porter trop d’attention à un individu aussi intransigeant que Steve Lacy. Morning Joy est un nouveau document de premier ordre au sein d’une œuvre aussi considérable qu’essentielle.   Lee Jeske

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L’année 1996 a été pour moi une importante étape de transition durant laquelle j’ai décidé de poursuivre ce que j’appelais le projet Dream Keeper. L’objectif : réaliser des projets que j’avais abandonnés depuis longtemps. L’un d’entre eux, c’était d’enregistrer un disque pour fêter le 20è anniversaire de mon premier album solo, Tenor, qui avait marqué le début d’une période prolifique, jusqu’alors jamais rééditée en CD. Les vinyles de cette époque étaient depuis longtemps épuisés et difficiles à dénicher. J’espère vraiment qu’il s’agit d’un nouveau départ, un retour aux racines de mes prestations solo. Joe McPhee

As Serious As Your Life de Joe McPhee fait partie des « 1001 meilleurs albums de l’histoire de la musique » selon le guide musical Penguin Jazz Guide. Werner X. Uehlinger, septembre 2014

Site web du label : hathut.com

Deleuze, Kurosawa et Dostoïevski

L’analyse des questions cinématographiques par Gilles Deleuze m’a toujours fascinée. L’auteur de L’image-mouvement et de L’image-temps se propose en mai 1987 de parler de l’acte de création et choisit de se pencher sur le cas de l’un des plus grands réalisateurs du siècle dernier, Akira Kurosawa. C’est un extrait très court, mais il en dégage une idée si frappante, si pertinente qu’il serait difficile de ne pas y adhérer. En voici une transcription, selon la tradition… Un tout petit peu de lecture philo pour la rentrée, ça ne peut pas faire de mal !

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Extrait de la conférence du 17/05/1987
« Qu’est-ce que l’acte de création ?
« 

Avoir une idée en cinéma, ce n’est pas avoir une idée ailleurs. Pourtant, certaines pourraient valoir aussi dans d’autres disciplines, être d’excellentes idées en roman ; mais elles n’auraient pas la même allure du tout ; et puis il y en a qui ne peuvent être que cinématographiques. Ça n’empêche pas, mais quand il s’agit d’idées en cinéma, qui pourraient avoir une valeur en roman, elles sont déjà engagées dans un processus cinématographique qui fait qu’elles sont vouées d’avance. Ce que je dis compte beaucoup, c’est une manière de poser une question qui m’intéresse : qu’est-ce qui fait qu’un cinéaste a vraiment envie d’adapter, par exemple un roman ? S’il en a envie, c’est parce qu’il a des idées en cinéma qui résonnent avec ce que le roman présente comme des idées en roman ; et là se font parfois, voire souvent, de très grandes rencontres. Il n’est pas question du problème du cinéaste qui adapte un roman notoirement médiocre, il peut en avoir besoin, cela n’exclut pas que le film soit génial. Bien qu’il soit intéressant de traiter de cela, la question est un peu différente, quand le roman est un grand roman et que se révèle cette espèce d’affinité, où quelqu’un a en cinéma une idée qui correspond à ce qui était l’idée en roman. Un des plus beaux cas, c’est celui de Kurosawa.

Pourquoi est-ce que Kurosawa se trouve dans une espèce de familiarité avec Shakespeare et avec Dostoïevski ? Pourquoi faut-il un Japonais pour cela ? Une réponse parmi mille autres possibles, qui touche aussi un peu la philosophie. Dans les personnages de Dostoïevski, ça peut être un petit détail, il se passe une chose curieuse très souvent. Généralement, ils sont très agités. Un personnage s’en va, descend dans la rue, comme ça, et dit : « Unetelle, la femme que j’aime, Tania m’appelle au secours, j’y vais, je cours… Tania va mourir si je n’y vais pas ». Et il descend son escalier, il rencontre un ami, ou bien il voit un chien écrasé et oublie complètement que Tania l’attend en train de mourir. Il se met à parler, comme ça et il croise un autre camarade chez qui il va prendre le thé ; puis tout d’un coup, il dit « Tania m’attend, il faut que j’y aille ». Qu’est-ce que ça veut dire ? Chez Dostoïevski les personnages sont perpétuellement pris dans des urgences, et en même temps qu’ils se trouvent devant ces questions de vie ou de mort, ils savent qu’il y a une question encore plus urgente, sans savoir laquelle. C’est ça qui les arrête. Tout se passe comme dans la pire urgence : « Il y a le feu, faut que je m’en aille » et je me disais : « Non-non, il y a quelque chose de plus urgent, je ne bougerai pas tant que je ne saurai pas ». C’est L’idiot. C’est la formule de L’idiot. « Ah mais vous savez, non-non, il y a un problème plus profond… Quel problème ? Je ne vois pas bien, mais laissez-moi. Tout peut brûler… Non, il faut trouver ce problème plus urgent ». Ce n’est pas de Dostoïevski que Kurosawa l’apprend. Tous les personnages de Kurosawa sont comme ça. Je dirais, voilà une rencontre, une belle rencontre.

Si Kurosawa peut adapter Dostoïevski, c’est au moins parce qu’il peut dire : « J’ai une affaire commune avec lui ». Un problème commun, ce problème-. Les personnages de Kurosawa sont exactement dans la même situation, ils sont pris dans des situations impossibles. « Ah oui, mais attention, il y a un problème plus urgent : il faut que je sache quel est ce problème. » Peut-être que Vivre est un des films de Kurosawa qui va le plus loin dans ce sens ; mais tous les films de Kurosawa vont dans ce sens. Les sept samouraïs, ça me frappe beaucoup, parce que tout l’espace de Kurosawa en dépend. C’est forcé que ce soit une espèce d’espace ovale, battu par la pluie, enfin peu importe, ça nous prendrait trop de temps. Là-aussi on tomberait sur la limite de tout qui est aussi un espace-temps. Dans Les sept samouraïs, ils sont pris dans la situation d’urgence, ils ont accepté de défendre le village, et d’un bout à l’autre, ils sont travaillés par une question plus profonde. Elle sera dite à la fin par le chef des samouraïs, quand ils s’en vont. « Qu’est-ce qu’un samouraï ? » Non pas en général, mais à cette époque-là. A savoir, quelqu’un qui n’est plus bon à rien. Les seigneurs n’en ont plus besoin et les paysans vont bientôt savoir se défendre tous seuls. Pendant tout le film, malgré l’urgence de la situation, les samouraïs sont hantés par cette question, qui est digne de l’idiot : « Nous autres samouraïs, qu’est-ce que nous sommes ? »

Voir la vidéo de la conférence sur YouTube