« La revanche des geeks » en streaming

Un petit lien pour les geeks qui font le pont en cette veille du 1er mai. Si vous avez manqué de voir le très bon documentaire diffusé sur Arte, ce programme de la chaîne franco-allemande peut être visionné en streaming. Des origines du geeking informatique au merchandising bobo, de Star Wars au Seigneur des Anneaux en passant par The Big Bang Theory, beaucoup de sujets sont traités avec humour. De quoi rappeler de bons souvenirs et de retrouver le sourire, surtout pour ceux attristés par la nouvelle du décès de l’inventeur la carte à puce, Roland Moreno, emporté par une embolie pulmonaire à l’âge de 66 ans.

[Musique] Fushitsusha – « Purple Trap »

Artiste : Fushitsusha
Titre de l’album : « Purple Trap »
Année de sortie : 1995
Label : Blast First
Genre : Noise Rock, Experimental Rock

En matière de psychédélisme, la musique japonaise représente certainement l’une des mannes les plus profondes et les plus riches qui soient. Encore faut-il savoir de quel genre de psychédélisme l’on parle dans ce cas précis. À mon sens, on peut en détacher deux courants majeurs. D’abord, les groupes de rock/folk psychédélique sauce américaine qui, sans être péjoratif, jouent « à l’occidentale » : on consomme de la drogue d’abord, puis on profite de son trip. De l’autre côté, la noise psychedelia japonaise la plus intransigeante, où la musique elle-même vous fait entrer en transe. Une ramification dans laquelle se classent Les Rallizes Dénudés ou Boredoms, en passant par l’inévitable super-groupe de l’icône japonaise Keiji Haino, le fameux projet Fushitsusha.

Comment définir les exploits guitaristiques de Fushitsusha ? On pourrait dire qu’ils ouvrent un trou noir abyssal dans lequel vous vous retrouvez aspiré dès les premiers instants pour un voyage sans retour. Un pèlerinage cosmique à défier les lois de la physique spatiale, dans un colossal vortex d’improvisations bruyantes et distordues. En route vers l’infini,  cette musique prend une trajectoire de comète,  laissant dernière elle une traînée de poussière d’étoiles. Dans un souffle continu, des riffs ravageurs et des attaques soniques implosent dans un rush de pure adrénaline. Matière et antimatière entrent en collision pour mieux s’anéantir dans un néant propre à la musique bruitiste. En mettant volontairement de côté les deux légendaires double-albums live sortis chez PSF Records, The Wound That Was Given Birth to Must Be Bigger Than The Wound That Gave Birth (plus connu sous le nom de ‘Purple Trap’) se révèle être un autre essentiel de la discographie du groupe.

‘Purple Trap’ entre dangereusement dans la catégorie du délire psychédélique brut de décoffrage, un concert parmi les plus décadents à ce jour. Ce soir-là au Disobey Club de Londres, les quelques curieux entassés vers la scène ont dû subir une déflagration inoubliable, subissant les enceintes de plein fouet. D’après les rares témoins de cette holocauste sonore, la foule en est restée figée, bouche bée d’incrédulité. Cette performance démentielle a été enregistrée pour Blast First Records, pour le plus grand plaisir des geeks européens qui n’auraient pas eu les tympans suffisamment percés devant ce violent mur de son. Une puissante déflagration que vous êtes maintenant en mesure de déclencher via la chaîne stéréo. Attention, rien n’indique que vos enceintes survivront à ce chaos libérateur, pour peu que vous poussiez un peu le volume. Ma foi, c’est un risque à prendre.

Cet évènement est aussi l’un des albums les plus difficiles à se procurer – limité à 600 exemplaires si ma mémoire est bonne. Cette musique rare mérite d’être entendue, vous trouverez donc un lien pour télécharger ce mastodonte violet dans les commentaires.

Download link in comments.

La couleur pourpre…

Même si je suis à des lieues de prétendre savoir dessiner, j’ai en tout cas tenté d’exécuter un portrait rapide de l’un de mes artistes favoris. Un performer japonais qui joue de la guitare et dont la « musique » permet généralement de passer pour un grand malade aux yeux de gens normaux.

Ce dessin se rapporte directement à l’album dont je parlerai demain, un enregistrement live presque introuvable qui sera donc proposé en téléchargement. Indice supplémentaire : la couleur du fond n’est pas due par hasard.

[Musique] Charles-Valentin Alkan – Esquisses, Op 63

Compositeur : Charles-Valentin Alkan
Œuvre : Esquisses, Op 63
Version : Steven Osborne (2003)
Label : Hyperion
Genre : Piano, Romantique

La période romantique a été marquée par la virtuosité de ses plus grands compositeurs. A l’ombre des chefs de file de ce mouvement, un ami de Chopin, admiré par Liszt, demeure aujourd’hui encore très méconnu ; et pourtant, à l’écoute, difficile de considérer Charles-Valentin Alkan sous un autre angle que l’un des grands génies du XIXe siècle. Bien que très peu joué, à cause de l’extrême difficulté de son répertoire, il fut surnommé le « Berlioz du piano ». Si certains de ses travaux ont été créés plus d’un siècle après leur composition, le travail acharné des pianistes du label britannique Hyperion n’est pas étranger à la redécouverte de ce personnage singulier.

Chez les mélomanes avertis, Alkan est surtout apprécié pour ses Douze Etudes de l’opus 39 (en particulier le concerto et la symphonie pour piano seul), et sa Grande Sonate « Les Quatre Âges », qui affiche parfois jusqu’à huit voix simultanées, imposant à la partition un code couleurs pour en faciliter le déchiffrage. Notre intérêt se porte ici pour un programme en alternative à la noblesse extatique de ses opus majeurs, dont la publication souffla les 150 bougies en 2011 : les Esquisses, Op 65. Soit 48 petites pièces pour piano, faussement naïves, dépassant rarement la minute trente. L’idée d’exploration tonale est une nouvelle fois omniprésente, la notion de cycle poussée à l’extrême : chacun des quatre livrets de douze pièces propose une progression particulière, et ce toujours depuis une tonalité en do majeur ou mineur.

Sous son apparente simplicité, ce recueil offre une suite de concepts subtils proposant un large éventail stylistique, où le lyrisme cède volontiers sa place à de petites scénettes ironiques. Le raffinement du « Odi profanum vulgus et arceo » tranche avec la « Fantaisie » du Livret II digne d’une étude de Chopin, qui ravira également les amateurs de prouesses techniques. Un regard est posé à la fois sur le passé et l’avenir ; certaines formes rendent hommage au baroque français (Rameau et Couperin), tandis que d’autres annoncent l’expressionisme de Moussorgski. L’écriture de ces morceaux à croquer semble former une charnière entre le romantisme et les expérimentations du début du vingtième siècle, préfigurant ainsi la musique d’Erik Satie.

Avec cet enregistrement, Steven Osborne confirme son statut de grand interprète. Sa performance exceptionnelle des Esquisses se pose en parfait complément de sa version des Préludes de Debussy, la maîtrise de la partition alliant subtilité et élégance. Au fil de cet album, le voyage qu’il entreprend semble gravé dans l’air. Il débute comme une Nocturne, dans un rêve, pour s’achever avec un postlude titré « Laus Deo », sorte de louange mystique qui s’évanouit au son de cloches, pour mieux laisser en suspens cette œuvre à la beauté crépusculaire.

Soutien au Grrrnd Zero à Lyon

L’heure est grave pour le collectif Grrrnd Zero. Cette salle de concerts indépendante et en marge des circuits classiques, terre d’accueil de groupes et artistes alternatifs tels que Boris, Lightning Bolt, Black Dice, Deerhoof, Xiu Xiu, Tim Hecker, Wolf Eyes et bien d’autres, est sur le point de se faire évacuer par la mairie de Lyon sans perspective de relogement. A cette occasion,  un appel est lancé à tous ceux qui souhaitent faire continuer à vivre la musique underground dans ce lieu aussi ouvert. Il vous suffit pour cela d’envoyer un e-mail ou un courrier à Gérard Collomb, maire de la ville, ou Georges Képénékian, son adjoint à la culture. Pour plus d’infos, cliquez juste sur l’image en haut à gauche.

Afin de motiver les troupes, deux vidéos-compilations de live enregistrés dans ce lieu mythique de l’underground lyonnais sont disponibles en en téléchargement : Un futur bien peinard et Fin du monde bientôt, dans lesquels vous retrouverez entres autres le punk-noise de Melt Banana (avec leur gros tube « Spathic !! » de l’album Charlie), le math-rock frenchy de Pneu ou encore la pop expérimentale du groupe Animal Collective. Vous pouvez également les visionner directement ci-dessous.

En espérant que la contre-culture garde sa place dans l’une des plus grandes villes de France.

Longue vie à Grrrnd Zero !

Un poème. Les chimères de passage

Afin de terminer cette petite suite d’articles ayant un lien avec le National Poetry Month, j’aimerais partager avec vous un poème que j’ai rédigé l’année dernière, à peu près à la même période. Je ne pense pas être doué pour ce genre d’exercice, mais il ne me semble pas trop mauvais, alors j’ose le publier. Il exprime en tout cas quelque chose gravé au fond de moi, un sentiment assez fort sur lequel je voulais mettre des mots. N’hésitez pas à me laisser vos impressions.

Les chimères de passage

Quand se redessinent les souvenirs du passé,

Troublant des visages impassibles, rigides,

L’amertume se fige et s’empare des pensées,

Où s’oublie la forme de belles éphémérides.

 *

Lentement exhalée dans un long simulacre,

Une douce mélancolie, manque habité,

Distille en un grand nuage de fumée âcre

Le chagrin fugace d’une brume d’été.

 *

Cette image en filigrane, sur papier de verre,

Se brise pourtant en mille éclats de rires,

En aquarelle dans laquelle percent, gris-vert,

Deux reflets si profonds qu’ils vous font refleurir.

 *

Certaines grâces sont alors cent fois rendues,

Quand bien même elles ne vous furent jamais données,

Comme un sacerdoce affectif, lambeau charnu,

Vous pénétrant de lueurs chaudes et voilées.

 *

Il est de ces regards

                 Ne se perdant jamais,

                                Qu’on retrouve, hagard,

                                                Dans le ciel des idées.

 

Benjamin M.

[Musique] Masayuki Takayanagi New Direction Unit – April Is the Cruellest Month

Artiste : Masayuki Takayanagi New Direction Unit
Titre de l’album : April Is the Cruellest Month
Année de sortie : 2007 (1975)
Label : Jinya Disc
Genre : Free Jazz, Improvisation

Amateurs de free jazz et d’improvisation libre, le nom de Masayuki ‘Jojo’ Takayanagi (高柳昌行) devrait vous être familier. Actif dès la fin des années 50, ce musicien légendaire de l’underground japonais a collaboré avec les artistes les plus talentueux, notamment Kaoru Abe et John Zorn. Capable de proposer du cool jazz autant que de la musique électronique, très versé dans l’expérimentation guitaristique, d’aucuns pourraient le comparer à Fred Frith ou un Derek Bailey oriental constamment branché sur ampli. L’homme est à l’origine de différentes formations, comme l’ensemble New Direction for the Arts, ainsi que le New Direction Unit, qui propose en 1975 l’album April Is the Cruellest Month.

Tout du moins, le pressage du disque était prévu à ladite date chez ESP, mais fut annulé alors que la maquette était intégralement enregistrée. Pour des raisons de budget, il faudra attendre 1991 afin de redécouvrir ce trésor enfoui, avant une plus large diffusion permise par sa réédition en 2007 chez Jinya Disc. Le titre de l’album tire son nom de l’incipit d’un célèbre poème en cinq tableaux de T.S. Eliot : The Waste Land. Les noms des improvisations y font également référence, puisqu’on les retrouve dans l’une des dernières strophes, dans la partie intitulée « What the Thunder Said ». Comme on peut l’imaginer, ce choix est loin d’être anodin – mais nous y reviendrons plus tard.

Au sein de  la discographie éclectique de Takayanagi, April Is the Cruellest Month peut d’ores et déjà être considéré comme une pierre angulaire. Un monolithe de jazz expérimental qui sonne comme le premier LP du groupe Last Exit, avec une bonne dizaine d’années d’avance. Tout aussi abrasif que le concert du Genyasai Festival de 1971, mais bénéficiant d’une clarté de son permise par le studio, le triptyque d’improvisations vous emporte violemment sous les coups de saxophone d’un Kenji Mori aussi incandescent qu’un Peter Brötzmann et d’un Masayuki Takayanagi au sommet de son art. Partenaire de longue date, Nobuyoshi Ino n’est pas en reste et propose un jeu au diapason. Hiroshi Yamazaki, quant à lui, frappe fûts et cymbales comme si sa vie en dépendait. Coloré, percutant, techniquement de haute volée, le disque évite de tomber dans le piège du foutoir bruitiste hétérogène – pour peu que l’on ait une oreille avertie.

Ce témoignage unique de l’âge d’or de l’improvisation japonaise, capturé sur le vif, est sans doute comparable aux Rallizes Dénudés en termes d’innovation, de violence et d’influence sur toute une génération d’artistes, sous la bénédiction d’un hypothétique pape du free jazz. Tellurique et aérien, les instruments retissent la corde brisée qui maintenait autrefois ciel et terre chez les natifs américains, dans un vrombissement éclatant. La nature symbiotique du New Direction Unit touche ici au génie et offre l’une des meilleures portes d’entrée à l’univers de cet artiste hors normes.

Pour apprécier pleinement les codes du guitariste-bidouilleur, il convient d’aborder son approche cinétique de la musique, proche de l’harmolodie du saxophoniste Ornette Coleman. Libération des structures mélodiques, manifestation perpétuelle de flux sonores, mise en valeur des timbres, prise de risque sont communs à ses deux concepts d’improvisation : la projection « graduelle » et la projection « massive » (gradually & mass projection). Si les deux premières pistes de l’album (« We Have Existed » et « What Have We Given? ») proposent une lente construction harmolodique menant peu à peu à une puissante coda, « My Friend, Blood Shaking My Heart » résonne plus comme une déflagration atomique de jazz bruitiste sans concession. Sous ces titres se cachent donc les deux formes de pratique d’improvisation libre chères à Takayanagi, dont les combinaisons ouvrent un champ de possibilités infinies quand elles s’unissent.

Pour concevoir ce genre de musique, on peut imaginer la personnalité de son créateur : regard critique sur son art et innovation, goût pour le mélange de genres et la discontinuité, capable du « meilleur » comme du « pire », du « sublime » comme du « polémique ». Peut-être même un sentiment de désillusion ? Teruto Soejima parle en tout cas d’un sentiment de colère. Or l’œuvre de T.S. Eliot présente ces mêmes caractéristiques dans le domaine poétique. Au final la date d’enregistrement importe peu (la première session datant du 31 avril 1975), contrairement aux titres électriques tirés de « What the Thunder Said ». En extrapolant un peu, on pourrait envisager un lien unissant la recherche sonore de l’improvisation aux deux éléments présents dans cet ultime tableau du poème : la roche et l’eau, symboles de mort et de renaissance, de fertilité et de stérilité. Le free jazz pour Theodor W. Adorno, n’est-ce pas la mort du genre ; pour d’autres critiques, sa résurrection ?

On peut voir dans cette analogie la nécessité organique d’unir « le coulant » à « l’abrupt » – le mouvement mélodique et la ponctuation rythmique. Quant à une hypothétique relation spirituelle entre Eliot et Takayanagi, on peut sincèrement penser que le pessimisme de l’un se reflète dans la révolte de l’autre. Le poète aimait décrire le manque de vie et d’émotion dans le monde, la vanité de tenter de le sauver. « Doomed to fail » : des mots employés par Paul Hegarty, auteur de Noise/Music, A History, selon lequel cette vanité est la définition-même l’essence de la musique bruitiste. Malgré cela, et grâce au travail de labels comme DIW, PSF Records, Doubtmusic et Jinya Disc, la musique de Masayuki Takayanagi est plus vibrante, forte et cathartique que jamais. April Is the Cruellest Month, dans toute sa complexité, laisse suffisamment d’espace pour respirer. Il est grand temps de prendre ce bol d’air.

Pour télécharger l’album, reportez-vous aux commentaires.

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