[Livre] Jacques Attali – Bruits

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Auteur : Jacques Attali
Titre : Bruits (1977)
Année de parution : 1986
Éditeur: Le Livre de Poche
Collection : Biblio Essais

Faire fi de l’opinion qu’on peut avoir de quelqu’un est essentiel à tout travail d’analyse. Dans le cas de Jacques Attali, je ne peux m’empêcher de voir l’ancien conseiller de Mitterrand monopoliser la parole ou bêtement brasser de l’air devant l’orchestre du Southbank Sinfonia – mais tâchons de ne pas évoquer l’homme médiatique, plutôt sa réflexion. Car si l’écrivain a pu réaliser son rêve à Londres, c’est qu’il est un véritable passionné de musique et qu’il possède une vraie pensée à ce sujet (quoiqu’un poil douteuse). Son texte le plus connu en la matière, c’est cet « Essai sur l’économie politique de la musique » paru en 1977 intitulé Bruits. L’auteur se garde bien de parler de philosophie dans son sous-titre, car comme certains le lui reprochent, Attali se perd parfois un peu dans sa réflexion. A mes yeux, l’essentiel de sa thèse se concentre dans les trente premières pages où il prend position vis-à-vis de la nature de l’art symbolisé par Euterpe.

Avant toute chose, il établit clairement un distinguo entre musique et bruit. La musique est du bruit façonné : le bruit se rapporte à la clameur et à la dissonance, la musique à la mélodie et l’harmonie. On pourrait reprocher à cette prise de position d’être trop classique, voire réactionnaire. Dans son essai Noise / Music: A History, le philosophe américain Paul Hegarty n’oppose pas bruit et musique mais les rassemble dans le grand domaine du champ sonore, toujours intimement liés (ce qui paraît plus juste ne serait-ce qu’à l’adresse de la musique concrète). Cependant, toute la réflexion d’Attali repose sur la musique comme manifestation naturelle et non culturelle : la musique est un moyen de distraction ou de dépassement, tandis que le bruit est un signal sonore animal qui définit la propriété, une communication primaire nécessaire à la survie. C’est donc une concession terminologique du « bruit » dans le sens de « signal » qu’il faut effectuer de prime abord.

La thèse de Bruits, c’est qu’il n’y a pas de pouvoir sans contrôle des bruits. Musique et bruits assurent la constitution d’une communauté, au-delà de la simple survie, et cette organisation sociale peut être surveillée sur un plan strictement politique. En temps de révolte comme en dictature, il faut tout écouter. « Tout savoir est le fantasme des puissants. Tout enregistrer est le rêve des polices. » Attali illustre ce fantasme par le concept du Palais des Merveilles de Leibniz, où tout s’entend sans être vu – pas si éloigné, en fait, du panoptisme dont parle Foucault dans Surveiller et punir deux ans plus tôt. De nos jours, Google et Facebook entrent sans problème dans cette catégorie de puissants qui mémorisent et enregistrent tout. Mais en politique pure, le paroxysme est atteint dans les états totalitaires où tout doit converger vers une seule personne ; or l’écoute de certaines œuvres peut éloigner le peuple des dogmes politiques. Une forme de « xénophobie musicale » qu’on retrouve dans la monarchie française ou en URSS.

Comment lui donner tort ? Toute mécanique ou stratégie de pouvoir implique ce rapport de forces, fait de contrôles plus ou moins rigoureux. Les régimes totalitaires l’illustrent parfaitement par exacerbation. En Corée du Nord, on retransmet des marches militaires dans les transports en commun pour assurer la domination idéologique, dans les usines pour booster la production ; le chef suprême anéantit toute liberté de composition savante ou tout accès à la musique populaire étrangère. De la même manière, il suffit de revenir aux évènements de mai 68 pour voir comment politique et musique sont liés : free jazz, expérimentations diverses, diatribes libertaires et chants ouvriers soutiennent une nouvelle fois cette idée, avec une dimension économique. C’est d’ailleurs l’aspect sur lequel va s’attarder Jacques Attali, en spécialiste de la matière.

Bien sûr, le pouvoir s’exerce à travers l’économie, en dehors du cadre purement légal. Le désir de contrôle est tout aussi présent, mais se fait plus subtil : le musicien doit être réduit à un objet de consommation. Toute musique entreprise dans un cadre institutionnel, ayant pour objectif la vente, n’a pas le même impact qu’une musique « libre ». Une réflexion similaire à la « ratio commerciale » de Theodor W. Adorno, dans Philosophie de la nouvelle musique… qui là encore s’exprime à fond dans l’idée de musique d’ascenseur, endroit pourtant isolé mais qui n’échappe pas à la standardisation. L’occasion pour l’auteur de fustiger le manque de remise en question de cette exploitation systémique de la musique. Illusions, apparences : les puissants instrumentalisent pour nous « empêcher de parler et d’agir sérieusement. » Seulement, on a vraiment l’impression qu’en l’espace de quelques lignes, Attali ne fait que reprendre ce qui a déjà été dit par d’autres avant lui.

Dans un second temps, il essaie de définir la musique en admettant la vanité de la démarche. On le sent sur un terrain glissant… Devant le manque de textes portant alors sur le sujet, il semble être en accord avec la définition de l’Académicien Michel Serres : « simplicité limite des signaux, message limite, mode chiffré de communication des universaux ». Jusqu’à renouveler son erreur en précisant qu’ici, on oublie le caractère « divertissant » de la musique : point de vue hautement discutable s’il en est. On ne peut pas dire que le sérialisme de Schoenberg soit particulièrement rigolo, que la musique spectrale puisse passer à la radio ou qu’on fredonne sous la douche le dernier CD de Masami Akita ! Le plus étonnant, c’est qu’après avoir parlé de la tridimensionnalité de toute œuvre humaine (information, matière, temps), Attali concède tout de même que la musique est un art comme les autres, s’exprimant sur tous les plans et à travers toutes les émotions. Tant pis pour le divertissement ?

Puisque la musique n’est pas définissable, il suggère d’en comprendre le fonctionnement, en commençant par celui qui en est à l’origine : le musicien. Selon sa place dans l’économie du pouvoir, le musicien parle sur et contre la société, il peut la critiquer ou s’en faire le porte-parole selon son niveau d’intégration sociale. Son message, par contre, peut rester « dangereux, subversif, inquiétant, libérateur », sujet à la censure. Déplorant à nouveau que d’autres essais n’existent pas à ce sujet, il cite alors Roland Barthes et cherche à montrer la largeur de sa vision en affirmant que de J.S. Bach à John Cage, l’idéologie importe peu. Est-ce dans le but de gagner le cœur du lecteur instruit ? Pas impossible, d’autant plus qu’il dresse ensuite une liste des penseurs à avoir tenté de catégoriser le quatrième art : Aristote, Spengler, Freud et Adorno, lequel est pour lui « l’indépassable sociologue de la musique ». On l’avait compris.

Attali reprend vraiment la plume en critiquant ouvertement la tradition musicologique qui veut donner un sens progressiste à l’évolution de la musique : primitive, classique puis moderne. Un bon point qui paraît évident aujourd’hui, tant il fut un cheval de bataille pour l’ethnologie ou l’histoire de l’art. De telles idées n’ont plus court chez les intellectuels de notre temps. Dès les années 60, la musique traditionnelle retrouvait sa place dans des disques largement distribués (folklore américain, français, hongrois, grec, etc.) tandis que le nomadisme virtuel et la redécouverte des musiques anciennes semblent maintenant une évidence. L’économiste clame par la suite que c’est peine perdue de créer un vocabulaire de genres, comme le font souvent les critiques, à cause de la « dimension labyrinthique » de la musique. C’est tout à fait défendable, même si ce jargon se développe de plus en plus en sous-catégories toujours plus précises et vaut plus comme indice que définition.

Mais pourquoi le natif d’Alger persiste à écrire sur la musique dans un ouvrage intitulé Bruits ? Il nous parle de « transe au-delà de la dissonance », de cartographie musicale pour évoquer les courants divers, le ruissellement des styles, un art indomptable, en perpétuel mouvement : bref, le principe de flux héraclitéen, mais dans quel but ? Peut-être simplement pour opposer ce caractère un peu immatériel de la musique à la matérialité de l’économie politique. Enfin une bonne idée de Jacques Attali : par nature, elle n’est pas adaptée au langage des « signes », qui lui n’est pas assez clair ni basique. C’est vrai. Pour preuve, l’exercice de la mercatique tend à tout vouloir catégoriser, simplifier, ramifier. Le marketing, c’est aussi l’art d’avoir un discours sans ambiguïté pour toucher une cible, et je crois personnellement que cette vision s’étend à toute communication entre individus. La musique est un langage universel, certes ; mais au XXIe siècle, reste à savoir si complexité est vraiment synonyme de dialogue social. En d’autres termes, le vrai « bruit » ne serait-il pas plutôt l’univocité que chacun s’impose pour être mieux compris par ses pairs ?

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[Livre] Miyamoto Musashi – Le Traité des Cinq Roues

Auteur : Miyamoto Musashi
Titre : Le Traité des Cinq Roues (vers 1645)
Année de parution : 1983
Éditeur: Albin Michel
Collection : Spiritualités Vivantes

La spiritualité orientale diffère complètement de celle du monde occidental. Cette affirmation peut paraître assez cliché, elle n’en demeure pas moins vraie ; il est possible de passer du cartésien « Je pense, donc je suis » au « Tu es, donc je suis » à la lecture de Satish Kumar. Dans le cas spécifique du Japon, une spécificité culturelle s’applique dans tous les domaines, le plus ostensible étant celui du travail : on oppose souvent individualisme et collectivisme. La fable de La cigale et la fourmi peut aider à mieux comprendre l’état d’esprit japonais. La morale de la version nippone diffère complètement de la nôtre : les fourmis travaillent tandis que les cigales chantent pour leur donner du cœur à l’ouvrage. L’interdépendance est louée, chacun trouve sa place ; ou comme l’explique l’anthropologue japonais Hiroshi Wagatsuma : « Les Américains sont comme une assiette de petit pois, mais les Japonais comme un bol de riz. »

Les spécialistes de la spiritualité japonaise reconnaissent trois piliers encore profondément ancrés dans la culture nippone : le shintoïsme, le bouddhisme et le bushido, dont les textes les plus fondamentaux sont respectivement le Kojiki, Les Dialogues dans le Rêve de Musō Soseki et le Gorin-no-Sho. Ce dernier, aussi appelé Le livre des cinq anneaux ou encore Traité des Cinq Roues, fait l’objet de cet article puisqu’il fait écho à une précédente chronique sur la vie romancée de son auteur, Miyamoto Musashi. Ce récit sur la Voie des Samouraïs est un grand classique de la littérature japonaise, utile aux militaires tout comme aux businessmen de l’archipel nippon. Comment un manuel d’arts martiaux peut-il devenir une lecture fondamentale ?

Cela peut nous paraître bien étrange, surtout si l’on comme à lire la biographie de son auteur. Un homme forgé par une soixantaine de duels à mort depuis son adolescence, le plus souvent avec un sabre de bois. Né en période de guerre, il emporte son premier duel à treize ans. Escrimeur hors pair, ses combats sont rapides, un coup suffisant à abattre sa victime. Pourtant s’installe très vite une dimension tactique : retards et autres provocations aident à déstabiliser ses adversaires, une stratégie qu’il appliquera à grande échelle. Jusqu’au plus légendaire de ses combats, le duel contre Sasaki Kojirō, qui baptisera l’île Ganryu. Une vie que l’on pourrait croire faite uniquement de violence.

Peu de choses sont connues sur sa vie pendant une trentaine d’années, pendant lesquelles semble s’opérer une métamorphose. Vers 1640, alors qu’il se fait vieux, Musashi s’est fait à la fois poète, peintre et sculpteur de statuettes, maîtrisant l’art du thé et de la calligraphie. Vivace et sagace, il offre 35 leçons de tactique à un seigneur local, avant de livrer à soixante ans La voie à suivre seul, ainsi que Le Traité des Cinq Roues, documents dans lesquels il tente de résumer tous les enseignements qu’il a su tirer de la vie. Il décèdera deux ans plus tard.

L’objectif principal de ce livre est d’enseigner aux guerriers « La Voie de la Tactique », qui distingue les samouraïs des autres catégories de population, toutes égales devant « La Voie de la Mort ». Comme les anciens, Musashi définit la tactique comme un « moyen d’avoir l’avantage » : concept applicable à tout domaine, pas uniquement pour les sabreurs. Avant d’entamer son traité, Musashi différencie les quatre « états de vie » : le paysan, l’artisan, le commerçant et le samouraï. Chacun vit selon une logique : respectivement celle du rythme des saisons, de la perfection de l’ouvrage, des bénéfices commerciaux et la connaissance de toutes sortes d’armes. Ceci dans l’optique de favoriser l’approche de l’artisan, comme le charpentier, dont l’habileté est synonyme de tactique et dont il faut s’inspirer. C’est donc sur l’éloge de la connaissance et de la maîtrise des éléments et des matériaux, dont dépend l’optimisation des ressources, que s’ouvre Gorin-no-Sho.

Le Traité des Cinq Roues s’organise autour de l’idée du gorintō, ce pagodon à cinq étages que l’on trouve dans certains cimetières et temples, figurant les cinq éléments qui composent l’univers : Terre, Eau, Feu, Vent et Vide. Chaque élément correspond ainsi à un chapitre : voie générale de la tactique, essence de l’école, méthodes de combat, analyse des différentes écoles et enfin, la question de la liberté. Hormis l’ultime chapitre, tout cela peut sembler éminemment pratique ; mais à la lumière des enseignements de Musashi, l’ouvrage prend une dimension universelle, au même titre que L’Art de la Guerre de Sun Tzu.

Si l’on peut résumer les quatre premiers éléments par une apologie de la connaissance, de la pureté, de la capacité d’adaptation à toute situation, du souci du détail, l’élément du Vide est davantage spirituel, métaphysique et complexe. Il s’agit de s’ouvrir à « La Voie Véritable » : tout devient naturel. La sagesse et la volonté, la capacité de voir et de regarder se rapportent au Vide. En clôture du traité, un ultime paragraphe permet d’en mieux comprendre le sens.

« Dans le ‘’Vide’’ il y a le bien et non le mal. L’intelligence est ‘’être’’. Les principes (avantages) sont ‘’être’’. Les voies sont ‘’être’’. Mais l’esprit est ‘’vide’’. »

Évidemment, le sens de la hiérarchie et le code d’honneur sont des thèmes centraux, tout autant que le refus du tape-à-l’œil et du décorum. Une philosophie de vie très stricte visant à parfaire l’individu, ce qui pourrait sembler contradictoire d’un point de vue occidental. Ce serait oublier l’importance de la préservation de l’harmonie (Wa), morale implicite d’interdépendance considérée comme standard de vie. Chaque effort individuel est mis au service du groupe, de l’ensemble. Certains diraient de la nation.

Loin de se résumer au tempérament impétueux et fougueux du D’Artagnan d’Alexandre Dumas comme pouvait le laisser supposer le roman de Yoshikawa, le personnage de Musashi apparaît donc comme un esprit idéaliste, pour qui l’unification sociale, libérée de toute superstition, est au bout de la Voie du Samouraï. La perfection du geste s’applique à la vie quotidienne : à méditer.

[Livre] Agatha Christie – Les Travaux d’Hercule

Auteur : Agatha Christie
Titre : Les Travaux d’Hercule (1947)
Année de parution : 2000
Éditeur: Éditions du Masque
Collection : Le Masque

Bien que n’étant pas un lecteur assidu, j’ai toujours aimé les histoires bien écrites, celles qui ont le génie du bon divertissement. Dans le roman français, mon référent serait Alexandre Dumas père ; pour ce qui est de la littérature anglaise, Agatha Christie dame le pion à tout autre prétendant. Non pas par amour invétéré des nouvelles policières, mais parce que son humour, sa créativité et son sens inné du coup de théâtre la placent parmi les lectures les plus agréables. Si les cinéphiles retiennent le sublime Témoin à charge filmé par Otto Preminger – avec Charles Laughton et Marlene Dietrich, excusez du peu – les amateurs de mythologie comme moi (depuis tout petit !) sont forcément intrigués par les aventures du détective Hercule Poirot réalisant ses douze travaux.

Publiés sous forme de nouvelles mensuelles à partir de novembre 1939, Agatha Christie publie Les Travaux d’Hercule sous forme de recueil dès 1947, donnant l’occasion à de nombreux lecteurs de découvrir avec bonheur cette version belge des légendaires travaux de son homologue grec. La symbolique est souvent « spirituelle » dans le sens « humoristique » du terme, le détective décidant de son plein gré d’affronter douze énigmes qu’il met lui-même en relation avec les épreuves mythologiques. C’est avec un plaisir non dissimulé que l’on revisite ces exploits légendaires, comme on a pu revisiter la chanson des Dix petits nègres.

Qu’il s’agisse de résoudre le mystère de la disparition d’un pékinois dans Le Lion de Némée ou de faire taire les commérages dans L’Hydre de Lerne, ou de faire face au danger dans des affaires plus sérieuses comme face à un criminel forcené dans Le Sanglier d’Érymanthe, la dame de lettres britannique parvient toujours à créer un lien avec la mythologie grecque, avec plus ou moins de finesse. L’histoire du vol de tableau entourant La Ceinture d’Hyppolyte, par exemple, semble un peu tirée par les cheveux. Agatha Christie parvient néanmoins à nous arracher des interrogations et des sourires dans l’ensemble de ces nouvelles par des petites réflexions toujours bien placées.

Outre la différence de qualité entre les nouvelles, ce recueil a pourtant une vraie faiblesse. Contrairement à des aventures comme Le Crime de l’Orient-Express ou Les vacances d’Hercule Poirot, ce recueil ne laisse pas au lecteur le temps d’agiter ses « petites cellules grises ». Un défaut imputable au format de la nouvelle qui suppose parfois des indices gros comme une maison ; à mi-parcours, les habitués devinent déjà la résolution de l’intrigue. Reste cependant le plaisir de lecture, intact. Si Les travaux d’Hercule ne font décidément pas partie des best-sellers de Poirot, l’imagination fertile de sa créatrice rend très singulier ce recueil de petites aventures.

[Livre] Eiji Yoshikawa – Musashi

Auteur : Eiji Yoshikawa
Titre : Musashi (1935)
Année de parution : 2007
Éditeur: J’ai lu
Collection : Littérature générale

Les amateurs de culture japonaise et autres otaku sévissant dans le monde occidental semblent tout indiqués pour nous parler des héros et icônes de ce pays ; mais le plus souvent, l’intérêt se limite aux « sous-cultures », c’est-à-dire aux personnages de mangas et de jeux vidéo. Malgré tout, on y rencontre parfois des dérivés de personnages historiques, voire des séries entières basées sur la vie de grands hommes. C’est le cas de Vagabond, manga basé sur l’œuvre de Eiji Yoshikawa : Musashi, roman en deux tomes (La Pierre et le Sabre et La Parfaite Lumière) relatant la vie d’une figure emblématique de l’histoire et de la spiritualité nippones. Quel intérêt pour nous, occidentaux ?

Très populaire au Japon, ce texte imposant raconte le parcours initiatique d’un jeune paysan brutal, Takezō, appelé à devenir la plus fine lame de l’histoire, le célèbre Miyamoto Musashi. De façon très romancée, l’auteur nous invite à découvrir les traits marquants de ce sabreur hors pair en le replaçant dans un contexte historique précis. A la manière des grands romans d’aventure du XIXe siècle, on retrouve l’éloquence des fresques de Dumas père, dans un style épuré qui délivre un vrai plaisir de lecture. D’ailleurs, la transformation radicale du protagoniste après une période d’emprisonnement n’est pas sans rappeler Edmond Dantès… à ceci près que Musashi est loin d’être un parangon de vengeance.

Car même si les évènements gravitent autour d’un personnage central, la part belle est ici faite à la spiritualité. A la lecture des deux tomes en français, la morale triomphe et laisse peu de place aux fanfaronnades ; celles-ci sont réservées au principal antagoniste, le redoutable Kojirō Sasaki. De nombreux personnages viennent étoffer le récit jusqu’au duel final sur l’île Gan-Ryu, et servent à traiter de sujets importants : l’amitié, l’amour, l’honneur. Seul, Musashi vit par le sabre, c’est par lui qu’il cherche à atteindre la sagesse et la perfection.

Il s’agit donc de se plonger dans la culture nippone et d’en comprendre la complexité, notamment la recherche d’une harmonie au quotidien (Wa) dans le respect des règles de courtoisie mutuelle (Amae). L’image du Japon du XVIIe siècle que présente Yoshikawa rappelle à ses lecteurs la grandeur et l’importance des traditions, et  nous décrit la noblesse du passé à la veille de la Seconde Guerre Mondiale. Doit-on alors s’étonner de sa vision idéaliste ?

On ne peut que constater, plus de soixante-quinze ans après sa création, l’importance de cette œuvre littéraire. Sujette à une adaptation au cinéma, une trilogie avec Toshirō Mifune dans le rôle principal, l’influence du vrai Musashi s’étend même jusqu’en occident. Bien que méconnu chez nous, il est l’auteur du Traité des Cinq Roues (invoquant des idées proches de Sun Tzu et de Plotin), alors que son « Dokkodo » a bercé l’un des  plus grands mythes de la culture populaire occidentale : Star Wars.

[Livres] Schopenhauer – L’Art d’avoir toujours raison

Auteur : Arthur Schopenhauer
Titre : L’Art d’avoir toujours raison (1864)
Année de parution : 1983
Éditeur: Fayard
Collection : Mille et une nuits

Comme tout un chacun, il vous est forcément arrivé de tomber sur une personne qui, lors d’une discussion ou d’un débat, n’hésitait pas à employer tous les moyens à sa disposition pour que l’on accepte qu’il ait raison quand bien même il soit dans le tort le plus complet. Avouez-le, c’est assez agaçant. Le plus souvent, on préfère couper court à la conversation afin d’éviter que le ton ne monte trop vite. Après tout, le but d’un dialogue, c’est l’échange, pas la confrontation, n’est-ce pas ?

A en croire Schopenhauer, cet éminent penseur allemand du XIXe siècle, la dialectique classique telle qu’on la connaît depuis Platon n’est pas forcément adéquate. Car la vérité importe peu : l’homme est malhonnête, vaniteux, obstiné et ne dispose pas toujours d’une capacité de réflexion suffisante. C’est sur ce constat-là que repose L’Art d’avoir toujours raison, petit livret ne dépassant pas la soixantaine de pages, qui définit ce que le philosophe appelle la « dialectique éristique » (Die Kunst, Recht zu behalten). Le premier paragraphe permet au lecteur de comprendre immédiatement sont point de vue, la nature du concept exposé :

« La dialectique éristique est l’art de disputer, et ce de telle sorte que l’on ait toujours raison, donc per fas et nefas (c’est-à-dire par tous les moyens possibles). On peut en effet avoir objectivement raison quant au débat lui-même tout en ayant tort aux yeux des personnes présentes, et parfois même à ses propres yeux. »

Cette vision assez singulière et pessimiste de l’homme permet à Schopenhauer d’exposer, non sans sarcasme, une série de 37 stratagèmes permettant aux disciples de cette dialectique de ressortir vainqueur d’une discussion, quoi qu’il en coûte. Ainsi, empruntant parfois des idées aristotéliciennes, l’auteur propose de jouer avec les mots pour parvenir à une réfutation par refus de la conclusion, employer de faux prémisses, perdre son interlocuteur dans un flot de questions ; l’interroger sur un sujet annexe ou détourner le sens de ses mots, quitte à le mettre en colère ; voire pousser le bouchon en admettant envers et contre tous que ses arguments vont en notre faveur.

L’intérêt d’un tel essai sur la controverse n’est pas tant un mode d’emploi pour améliorer son égo. C’est en revanche une lecture très utile qui permettra à ses lecteurs de mieux s’armer contre les cuistres ; ceux-là qui n’hésiteraient pas à détourner l’attention par diversion ou à gagner les faveurs des personnes présentes, en proclamant leur triomphe avant l’heure. Voire en ultime ressort, l’attaque directe de son interlocuteur ad personam.

Je ne peux que vous conseiller d’aller faire un tour sur une page web qui résume parfaitement les exemples de la dialectique éristique. C’est pour ma part un livre que j’aime potasser de temps en temps. Chacun pourra trouver une utilité à cette lecture.