[Cinéma] Jean-François Laguionie – La traversée de l’Atlantique à la rame

Réalisateur : Jean-François Laguionie
Titre du film : La traversée de l’Atlantique à la rame
Année : 1978
Durée : 24 min
Genre : Court-métrage d’animation

Comme vous l’aurez certainement noté, cette année marque le cinquantième « anniversaire » du naufrage du Titanic, avec la sortie en salles du film de Cameron en 3D ainsi que la restauration de films tels que le très beau film de Roy Ward Baker, Atlantique, latitude 41°. Personnellement cela m’a fait penser à La traversée de l’Atlantique à la rame, un très beau film d’animation français qui a notamment obtenu la Palme d’Or à Cannes dans la catégorie court-métrage à sa sortie en 1978. Son auteur, Jean-François Laguionie, signe là un dessin animé d’une rare finesse, dans lequel on retrouve le célèbre paquebot transatlantique.

Aux antipodes de son long-métrage anecdotique Le château des singes, ce film est réalisé dans des conditions très rudimentaires, proche des premiers travaux de Michel Ocelot, ce petit film d’une vingtaine de minutes nous raconte une histoire à partir des pages d’un journal de bord retrouvé au bord d’une plage. Avec le soutien d’un puissant journal américain (le « Daily Star »), un jeune couple entreprend en 1907 la traversée de l’Atlantique à la rame, sur une coquille de noix baptisée « Love and Courage ». Dans la liesse générale, ils quittent les États-Unis pour rejoindre l’Europe. Ce voyage durera toute leur vie.

Dès les premières images, cette traversée fait écho au premier court-métrage de Laguionie, La demoiselle et le violoncelliste, Grand Prix du festival d’Annecy en 1965, qui conte la romance poétique d’un jeune couple dans un paysage marin. La traversée de l’Atlantique à la rame est pourtant une œuvre unique dans la carrière du réalisateur, puisqu’il mélange habilement l’aventure au surréalisme et à l’absurde. Ne serait-ce que l’idée-même de ce voyage de l’impossible, comme on peut le voir dans le Lifeboat de Hitchcock. Rappelons qu’à l’époque, Gérard d’Aboville n’avait pas encore réussi son exploit. Cette nouvelle métaphorique, très évocatrice, symbolise le cours d’une vie peu partagée et trop vite passée.

Comme prévu par les dessins préparatoires, la narration est rythmée par des périodes météorologiques ; cependant,  le résultat final diffère énormément du storyboard original. Le réalisateur laisse libre cours à son expression artistique. Au fil de la réalisation des décors, Laguionie adapte son scénario. Improvisant de nouvelles scènes, supprimant d’autres prévues initialement – comme la séquence perdue du Hollandais Volant, les mythes marins permettent de marquer le passage du temps et les fluctuations de la vie du couple pendant cinquante ans d’errance. Aux instruments de musique absurdes (harpe pliante, clarinette démontable) succèdent d’autres scènes surréalistes, touchant le domaine du cauchemar ou du fantasme érotique.

Les éléments fantastiques sont liés à l’évolution du couple, par rapport au temps et à leur relation. Au beau temps succède le brouillard puis une tempête, un calme plat et lourd et enfin, un grand soleil. Les ellipses temporelles sont brutales, les années passent en quelques secondes à l’écran. Le couple semble étranger aux évènements et à la beauté de ce qui les entoure. Témoins du naufrage du Titanic, ils préfèrent d’ailleurs se dérober pour vivre leur vie, quitte à laisser mourir les rescapés. Aux remords de cet évènement s’additionne la suspicion : le couple, à l’issue d’une querelle anodine pour un tel voyage irréel, est renvoyé dos à dos. Chacun rame de son côté, et le bateau n’avance plus. L’harmonie est rompue et le silence s’installe après une tempête terrible.

Les années passent, et le couple doit sa rédemption à l’apparition d’un manoir flottant, une réplique du Casino de Nice, dans la mer des Sargasses. Hors du temps, il représente un danger de mort. Suit une danse macabre qui rappelle un court-métrage du réalisateur, Le masque du diable (primé à Avoriaz en 1972), ou encore The Skeleton Dance de Walt Disney. Face à l’adversité, le vieux couple s’en sort et décide de ne plus ramer, se laissant simplement porter par le vent. Bien que tardif, ce réveil salutaire leur permet de jouir de derniers instants paisibles et heureux.

Au final, il aura fallu un peu plus d’un an à l’équipe pour terminer cet ultime court-métrage, un format jugé inadapté au large public par Laguionie, trop réservé aux seuls cinéphiles et festivaliers. Cette traversée demeure malgré tout sa réalisation la plus poétique, la plus touchante. On notera qu’à la fin, les dessins remplacent les textes du journal de bord ; une chose « sans importance » pour le Daily Star, mais dont le message est limpide pour le spectateur. Outre la dénonciation de la récupération médiatique d’un tel évènement, il faut savoir observer ce qui nous entoure, laisser de côté les passions tristes et se donner la possibilité de rêver.

Publicités

Carte posthume aoutienne

C’est bientôt la fin de l’été, la canicule semble passée et laisse derrière elle une trace qui l’épuise. En cette fin de mois d’août, la mer et la plage nous paraissent peut-être déjà loin. Dès demain, vous pourrez lire la dernière chronique de l’été avant la reprise. Tout comme la carte postale du mois dernier, voici un nouvel indice sous forme de dessin : je vous parlerai un peu d’un film d’animation au doux parfum de voyage,  d’amour et… de repos éternel. Thème récurrent ou bien image forte du film ?

[Livre] Miyamoto Musashi – Le Traité des Cinq Roues

Auteur : Miyamoto Musashi
Titre : Le Traité des Cinq Roues (vers 1645)
Année de parution : 1983
Éditeur: Albin Michel
Collection : Spiritualités Vivantes

La spiritualité orientale diffère complètement de celle du monde occidental. Cette affirmation peut paraître assez cliché, elle n’en demeure pas moins vraie ; il est possible de passer du cartésien « Je pense, donc je suis » au « Tu es, donc je suis » à la lecture de Satish Kumar. Dans le cas spécifique du Japon, une spécificité culturelle s’applique dans tous les domaines, le plus ostensible étant celui du travail : on oppose souvent individualisme et collectivisme. La fable de La cigale et la fourmi peut aider à mieux comprendre l’état d’esprit japonais. La morale de la version nippone diffère complètement de la nôtre : les fourmis travaillent tandis que les cigales chantent pour leur donner du cœur à l’ouvrage. L’interdépendance est louée, chacun trouve sa place ; ou comme l’explique l’anthropologue japonais Hiroshi Wagatsuma : « Les Américains sont comme une assiette de petit pois, mais les Japonais comme un bol de riz. »

Les spécialistes de la spiritualité japonaise reconnaissent trois piliers encore profondément ancrés dans la culture nippone : le shintoïsme, le bouddhisme et le bushido, dont les textes les plus fondamentaux sont respectivement le Kojiki, Les Dialogues dans le Rêve de Musō Soseki et le Gorin-no-Sho. Ce dernier, aussi appelé Le livre des cinq anneaux ou encore Traité des Cinq Roues, fait l’objet de cet article puisqu’il fait écho à une précédente chronique sur la vie romancée de son auteur, Miyamoto Musashi. Ce récit sur la Voie des Samouraïs est un grand classique de la littérature japonaise, utile aux militaires tout comme aux businessmen de l’archipel nippon. Comment un manuel d’arts martiaux peut-il devenir une lecture fondamentale ?

Cela peut nous paraître bien étrange, surtout si l’on comme à lire la biographie de son auteur. Un homme forgé par une soixantaine de duels à mort depuis son adolescence, le plus souvent avec un sabre de bois. Né en période de guerre, il emporte son premier duel à treize ans. Escrimeur hors pair, ses combats sont rapides, un coup suffisant à abattre sa victime. Pourtant s’installe très vite une dimension tactique : retards et autres provocations aident à déstabiliser ses adversaires, une stratégie qu’il appliquera à grande échelle. Jusqu’au plus légendaire de ses combats, le duel contre Sasaki Kojirō, qui baptisera l’île Ganryu. Une vie que l’on pourrait croire faite uniquement de violence.

Peu de choses sont connues sur sa vie pendant une trentaine d’années, pendant lesquelles semble s’opérer une métamorphose. Vers 1640, alors qu’il se fait vieux, Musashi s’est fait à la fois poète, peintre et sculpteur de statuettes, maîtrisant l’art du thé et de la calligraphie. Vivace et sagace, il offre 35 leçons de tactique à un seigneur local, avant de livrer à soixante ans La voie à suivre seul, ainsi que Le Traité des Cinq Roues, documents dans lesquels il tente de résumer tous les enseignements qu’il a su tirer de la vie. Il décèdera deux ans plus tard.

L’objectif principal de ce livre est d’enseigner aux guerriers « La Voie de la Tactique », qui distingue les samouraïs des autres catégories de population, toutes égales devant « La Voie de la Mort ». Comme les anciens, Musashi définit la tactique comme un « moyen d’avoir l’avantage » : concept applicable à tout domaine, pas uniquement pour les sabreurs. Avant d’entamer son traité, Musashi différencie les quatre « états de vie » : le paysan, l’artisan, le commerçant et le samouraï. Chacun vit selon une logique : respectivement celle du rythme des saisons, de la perfection de l’ouvrage, des bénéfices commerciaux et la connaissance de toutes sortes d’armes. Ceci dans l’optique de favoriser l’approche de l’artisan, comme le charpentier, dont l’habileté est synonyme de tactique et dont il faut s’inspirer. C’est donc sur l’éloge de la connaissance et de la maîtrise des éléments et des matériaux, dont dépend l’optimisation des ressources, que s’ouvre Gorin-no-Sho.

Le Traité des Cinq Roues s’organise autour de l’idée du gorintō, ce pagodon à cinq étages que l’on trouve dans certains cimetières et temples, figurant les cinq éléments qui composent l’univers : Terre, Eau, Feu, Vent et Vide. Chaque élément correspond ainsi à un chapitre : voie générale de la tactique, essence de l’école, méthodes de combat, analyse des différentes écoles et enfin, la question de la liberté. Hormis l’ultime chapitre, tout cela peut sembler éminemment pratique ; mais à la lumière des enseignements de Musashi, l’ouvrage prend une dimension universelle, au même titre que L’Art de la Guerre de Sun Tzu.

Si l’on peut résumer les quatre premiers éléments par une apologie de la connaissance, de la pureté, de la capacité d’adaptation à toute situation, du souci du détail, l’élément du Vide est davantage spirituel, métaphysique et complexe. Il s’agit de s’ouvrir à « La Voie Véritable » : tout devient naturel. La sagesse et la volonté, la capacité de voir et de regarder se rapportent au Vide. En clôture du traité, un ultime paragraphe permet d’en mieux comprendre le sens.

« Dans le ‘’Vide’’ il y a le bien et non le mal. L’intelligence est ‘’être’’. Les principes (avantages) sont ‘’être’’. Les voies sont ‘’être’’. Mais l’esprit est ‘’vide’’. »

Évidemment, le sens de la hiérarchie et le code d’honneur sont des thèmes centraux, tout autant que le refus du tape-à-l’œil et du décorum. Une philosophie de vie très stricte visant à parfaire l’individu, ce qui pourrait sembler contradictoire d’un point de vue occidental. Ce serait oublier l’importance de la préservation de l’harmonie (Wa), morale implicite d’interdépendance considérée comme standard de vie. Chaque effort individuel est mis au service du groupe, de l’ensemble. Certains diraient de la nation.

Loin de se résumer au tempérament impétueux et fougueux du D’Artagnan d’Alexandre Dumas comme pouvait le laisser supposer le roman de Yoshikawa, le personnage de Musashi apparaît donc comme un esprit idéaliste, pour qui l’unification sociale, libérée de toute superstition, est au bout de la Voie du Samouraï. La perfection du geste s’applique à la vie quotidienne : à méditer.

[Musique] Johannes Hieronymus Kapsberger – Libro Quarto D’intavolatura Di Chitarone

Compositeur : Johannes Hieronymus Kapsberger
Œuvre : Libro Quarto D’intavolatura Di Chitarone
Version : Rolf Lislevand (1993)
Label : Astrée
Genre : Musique baroque, Luth

Plus j’avance dans mes écoutes, plus je comprends ce qui m’affecte particulièrement dans la musique. Au fil de mes découvertes, j’arrive à cerner les éléments spécifiques qui parviennent presque à chaque coup à retenir mon attention, sans que je m’en aperçoive vraiment, inconsciemment. Une fois de plus, c’est à la lumière de la musique baroque que se révèle une confirmation de mes goûts : j’aime être transporté hors du temps. Retirer toute notion de temporalité, si cela est possible, doit être l’horizon d’un artiste s’il désire emporter son public dans d’autres sphères. Dans ce sens, la musique acousmatique est efficace. L’héritage de la musique concrète – ce travail opéré directement sur des bandes de musique, c’est un peu faire oublier à la fois le temps et l’espace en se consacrant à l’instant présent, palpable (et concret, donc). D’autres styles de musique peuvent également y parvenir, de manière détournée ; et c’est encore plus fort quand cela nous vient d’il y a plus de trois cents ans.

Ce n’est pas un hasard si Johannes Hieronymus Kapsberger, du fin fond de son XVIIe siècle, parvient encore aujourd’hui à surprendre. Les amateurs de compositions pour luth, en particulier période Renaissance, connaissent certainement l’un de ses grands vulgarisateurs en la personne de Paul O’Dette. Ce spécialiste de la musique ancienne aux nombreux enregistrements de référence embrasse les plus grands, de John Dowland au baroque tardif de Bach. Pourtant, avec cet enregistrement du label Astrée qui présente le quatrième livre de tablatures pour chitarrone de Kapsberger, c’est à un certain Rolf Lislevand que l’on doit une délicieuse lecture des travaux du compositeur germano-italien. L’ensemble de ces morceaux rappelle à certains égards le « primitivisme » folk de John Fahey ; toutes proportions gardées. Pourtant l’écoute renvoie sensiblement à des compositions plus modernes, d’autant plus que ce disque présente une musique qui, à l’époque, devait être considérée comme expérimentale. Ne riez pas, l’interprète principal n’hésite pas à confier que « si ses inventions avaient été du goût du grand public, on aurait peut-être pu signaler l’apparition d’un Karlheinz Stockhausen ou d’un Chick Corea vers la fin du XVIIIe siècle ». Vous en doutez ? Écoutez la ‘Colascione’ et comparez-la à une session acoustique d’un groupe des années 70… Vous serez surpris.

En une heure de programme, Lislevand livre une présentation complète des différentes facettes de Kapsberger. Car malgré la virtuosité que ce dernier met au service de l’instrument, son emploi de structures étranges semble parfois d’une qualité douteuse. La recherche d’un jeu fleuri en arpèges aux épines harmoniques trahit une certaine excentricité, un goût pour l’exotisme oriental non dissimulé. On constate cependant avec amusement que les bizarreries de l’époque sont aujourd’hui tout à fait acceptables, pour peu que l’on soit éclectique : les sonorités métalliques, parfois sourdes, feraient presque oublier les ornementations caractéristiques de la Renaissance. Si ‘Kapsberger’ ou ‘Bergamasca’ s’animent comme des danses aux sonorités arabes, le fameux ‘Colascione’ (du nom de l’instrument utilisé sur ces trois pistes) parvient à brouiller complètement les pistes. Et n’allez pas voir ici un choix arbitraire des interprètes : leurs partis pris proviennent d’une recherche musicologique sur laquelle l’art pictural a eu un impact déterminant. C’est ainsi que la présence de la percussion renforce, sous la plume de Kapsberger, la notion de modernisme de ses pièces pour chitarrone. Sans aller jusqu’à Kottke, voilà bien une collection de tablatures en avance sur son temps.

Ce genre d’albums permet de relativiser la notion d’innovation en un évènement purement accidentel. Tout cela rappelle forcément cette lettre que Kandinsky adressa à Schoenberg, le 18 janvier 1911 : « Et la dissonance picturale et musicale « d’aujourd’hui » n’est rien d’autre que la consonance de « demain » » (source). L’idéal d’un artiste est-il alors de ne plus créer pour le temps présent, mais pour les siècles à venir ? Cela ne mènerait-il pas au sacrifice d’une idiosyncrasie naturelle ? Si désormais, un musicien ou un compositeur cherche davantage à opérer un travail chirurgical des sons, laissons au temps sa place de seul juge. Peut-être la musique commence-t-elle à connaître cette aporie bien connue des beaux-arts : un héritage phonographique en écho à la fameuse toile « Cockaigne » de Vincent Desiderio.

[BD] Caza – Le Monde d’Arkadi

Auteur : Caza
Titre de l’album : Le Monde d’Arkadi
Année de parution : 1989-2008
Éditeur: Delcourt
Collection : Conquistador

Dans le monde de la bande dessinée comme ailleurs, il faut avoir la capacité d’imaginer des univers entiers d’une grande richesse. Dans la création d’une œuvre visuelle, l’inspiration doit être partie prenante, le fond se devant d’être matière à réflexion. Beaucoup font le choix de s’inspirer du folklore ou de légendes anciennes pour créer un univers de science-fiction, à la manière de George Lucas. Au sein du neuvième art, l’extraordinaire influence de Moebius sur les œuvres fantastiques est louée à juste titre ; cependant, les Humanoïdes Associés ne s’arrêtent pas à lui ou à Jodorowsky. À la même époque, un certain Caza combine ainsi des talents d’illustrateur, de scénariste et de coloriste, lui permettant de créer seul un univers cohérent. Le Monde d’Arkadi, avec son glossaire et ses cartes, fait écho au souci du détail de Tolkien – certes dans une moindre mesure, et n’échappe pas à la règle, se prêtant volontiers au jeu des  mythologies antiques pour bâtir sa propre trame scénaristique.

Cette série des  « Chroniques de la Terre fixe » représente la plus lourde somme de travail de son auteur, auquel il faudra presque une vingtaine d’années pour terminer son récit depuis la parution du premier volume en 1989. Caza nous conte une histoire relativement complexe à une période lointaine appelée «Ère de la Masse », quelques dix mille ans après notre ère. La Terre ne tourne plus sur elle-même depuis des siècles, durant lesquels jour et nuit ne définissent plus des termes temporels mais géographiques. Une face est ainsi constamment exposée au soleil brûlant, tandis que l’autre est condamnée à l’obscurité la plus totale, dans laquelle seule une utopique cité-dôme de Dité protège ses habitants privilégiés. Les vents salés balaient les plaines et rendent la plupart des surfaces inhabitables. Rares sont les oasis dans ces déserts où la survie est rude. La Lune n’est plus un satellite naturel de la Terre mais un anneau de morceaux brisés, comparable aux anneaux de Saturne. Sur cette planète immobile, des dieux-machines partagent le destin de toutes sortes d’individus et de races animales. C’est dans ce contexte que Caza développe son histoire.

La saga suit l’épopée providentielle du jeune Arkadi, fils du barbare Arkas et de la magicienne Albe, qui doit trouver sa propre voie en faisant face aux hostilités de son monde. Il sera amené à rencontrer un autre personnage, une machine au cerveau d’homme baptisée Or-Fé, poète apportant les rêves nécessaires à la survie des créatures peuplant Dité, la cité de l’ombre technologique, programmée, parfaite. Très vite se multiplient les références quasi-systématiques à la mythologie gréco-romaine, plus rarement à d’autres religions. Caza revisite aussi l’Histoire de l’Art et de la littérature pour donner une dimension épique au récit.

On pourrait d’ailleurs lui reprocher une certaine facilité scénaristique. En effet, on retrouve parmi tant d’autres les mythes d’Or-Fé et R-I-10 (Orphée et Eurydice), He-Fa-Is et Pand-Ra (Héphaïstos et Pandore) ; les machines sont appelées Titans, Arkas fait écho à Arcas, les Parques aux Moires, Kro-No à Chronos ; le personnage de Jonas rappelle même un épisode de l’Ancien Testament. Caza évite pourtant les écueils et parvient à donner une dimension unique à son univers, malgré des rebondissements qui ont un parfum de déjà vu. Sa peinture des rites barbares jusqu’à la thématique de la dystopie informatique renvoient à bien plus qu’une dichotomie, de sorte que les « miroirs magiques » font autant penser à Jean Cocteau qu’aux « palantíri » du Seigneur des Anneaux. À la fois poète et musicien, Or-Fé se fait détenteur d’un savoir ancestral, l’art. Une alchimie au sens figuré comme au sens propre : capable de transformer le plomb en or. S’installe alors une mystique de la poésie, dont la symbiose avec l’art permet de comprendre l’univers, depuis les limbes jusqu’aux cieux.

On risquerait de gâcher le plaisir de la découverte à trop analyser les thématiques et les mécanismes du Monde d’Arkadi. Avec l’ultime volume paru en 2008, même si de nombreux secrets sont dévoilés, toutes les réponses ne sont pas données sur cette planète rongée par un terrible cancer. Au-delà du destin des radons, ces êtres capables de s’adapter instantanément à tout milieu dans une mutation accélérée, elle laisse en suspens une morale nietzschéenne, où la volonté de puissance fait place à un lourd sentiment de culpabilité. Cette épopée fantastique aurait-elle pour source des dangers plus réels ?

Quatre CD pour Delalande

En réponse à la requête d’un visiteur d’OTBT, le blog propose désormais un lien de téléchargement des disques qui composent l’intégrale des Symphonies pour les Soupers du Roy de Michel-Richard Delalande, interprétées par Hugo Reyne et la Simphonie du Marais. En effet, le coffret n’a pas été réédité depuis sa parution originale il y a plus de vingt ans, et il semblerait que cela ne fasse pas partie des projets immédiats chez le label Harmonia Mundi. Cinq heures de musique baroque à portée de clic !

=> Voir l’article et les liens de téléchargement <=

[Musique] Atahualpa Yupanqui – ¡Soy Libre! ¡Soy Bueno!

Artiste : Atahualpa Yupanqui
Titre de l’album : ¡Soy Libre! ¡Soy Bueno!
Année de sortie : 1968
Label : Le Chant du Monde
Genre : Musique argentine, Folk, Chacarera

En matière de musique sud-américaine, je ne saurais affirmer être un spécialiste. Mis à part les groupes qui suivent les codes occidentaux, il est d’ailleurs plutôt rare d’avoir des conseils avisés en matière de musique plus « traditionnelle » et même, dans certains cas, de pouvoir se procurer à moindre frais des albums – je pense notamment à certains disques majeurs de tropicalisme. Avant d’entendre les poèmes signés Atahualpa Yupanqui et sa musique inspirée, je ne connaissais guère que son illustre compatriote, Astor Piazzolla, roi du tango argentin. Il s’agit pourtant d’un personnage au répertoire immense dont les textes sont profondément humains.

¡Soy Libre! ¡Soy Bueno! est une compilation d’anciens 78 tours enregistrés dans les cinquante, période qui marqué les débuts en France du musicien argentin. Présenté au public par Édith Piaf, ce poète séduira des pairs tels que Louis Aragon, Paul Éluard ou Rafael Alberti qui deviendront ses amis, au même titre que Picasso. Et cela n’est pas si étonnant si l’on prend le temps d’écouter les messages délivrés par cet homme qui, à travers des textes poignants, dépeint sa connaissance des coutumes ancestrales, des paysages boliviens et des pratiques indiennes, dénonçant la misère du petit peuple tout en questionnant la place du poète dans la société.

Parmi les morceaux proposés, presque la moitié sont instrumentaux : un autre moyen pour Atahualpa Yupanqui d’illustrer des rites indiens, d’évoquer avec nostalgie la Pampa ou tout simplement de se remémorer le chant d’une colombe accompagnant des tambours au loin. Une forte expressivité que l’on retrouve bien sûr dans ses poèmes, qui contraste avec sa manière de chanter : loin de la fureur d’un jeune Paco Ibañez, on ressent chez lui une profonde mélancolie, comme un désœuvrement, en particulier lorsqu’il interprète « Trabajo, Quiero Trabajo ». Une vraie découverte pour ma part.

« D’abord il faut être un homme, et poète seulement après. »