[Traductions] Shigeru Mizuki 1922-2015 (Alltheanime.com, 30 novembre 2015)

Il m’a semblé important de faire circuler en français cet article paru sur le blog de l’éditeur All the Anime (UK). Ce texte sera repris sur la version française du site : Alltheanime.fr.
Merci de respecter mon travail et de ne pas vous approprier mes traductions. C’est par pure volonté d’échange que je mets ces écrits à votre disposition. Contactez-moi pour tout autre renseignement.

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Auteur original : Jonathan Clements
Source : All the Anime UK
Support : Article de blog (30 novembre 2015)

Shigeru Mizuki, décédé le 30 novembre dernier, était l’un des créateurs les plus influents et les plus acharnés du monde du manga. On peut dire que sa carrière a même précédé l’arrivée de ce médium, alors que dans le chaos de l’après-guerre, le jeune Mizuki revenait au Japon avec le CV le plus banal au monde. Devenu manchot suite à une attaque menée par les Américains sur un hôpital de la mer du Sud, affublé d’un frère aîné jugé pour crimes de guerre, Mizuki peina d’abord à trouver du travail avant d’œuvrer comme projectionniste. Malgré son handicap, il finit par décrocher des petits boulots comme dessinateur de kamishibai – cette forme de théâtre ambulant servant d’illustration aux conteurs, qui connaissait un franc succès à Tokyo avant l’avènement de la télévision.

Sa création la plus célèbre est issue de cette période de kamishibai. Né au milieu des années soixante, « Kitaro du cimetière » devint en 1967 GeGeGe no Kitaro (Kitaro le repoussant). Le titre original évoque directement l’onomatopée utilisée par les Japonais pour tout ce qui est dégoûtant, visqueux, poisseux : en un mot, « beurk ». Kitaro est un petit garçon qui passe trop de temps à traîner dans un cimetière avec ses amis morts(-vivants) ainsi que l’esprit de son propre père, un globe oculaire qui aime se poser dans l’orbite vide de son fils.

Profitant de l’engouement pour l’humour mêlant occulte et macabre venu tout droit des États-Unis, avec des séries TV comme Les monstres ou Ma sorcière bien-aimée diffusées sur les chaînes nippones, Kitaro ne tarda pas à faire l’objet d’un anime en 1968, devenant un des rares programmes à être retransmis en couleur comme en noir et blanc. Quelques vingt-cinq ans après les derniers épisodes de la série, son thème principal est souvent chanté en karaoké et repris par des groupes, avec son joyeux refrain selon lequel les fantômes et les goules ne vont pas à l’école. Mais cette étape ne fut que le premier pas de Mizuki vers ce qui sera la passion de sa vie : faire la chronique des riches traditions japonaises en matière de fantômes. En levant les yeux sur les étagères de mon bureau, je vois que mon plus gros livre sur le folklore nippon a été écrit par Mizuki ; le maître étant devenu si versé dans les légendes urbaines de son pays, qu’il est souvent difficile de discerner quels fantômes de son manga proviennent de son imaginaire ou de la tradition sans feuilleter ses propres catalogues. Les œuvres de Mizuki sont parsemées de références rendant hommage à l’épouvante japonaise : parapluies vivants, furtifs morceaux de papier, rats parlants… Pour toute une nouvelle génération d’artistes, il constitue une inspiration, une source souvent citée. Car Mizuki est un peu le champion toutes catégories des esprits et de leur symbolique forte ; c’est bien lui qui, dans de nombreux essais ou pendant les interviews, soutenait que les créatures surnaturelles du Japon sont en état de retraite permanente, fuyant l’urbanisation et la lumière électrique qui envahissent leurs lieux de prédilection. Cette idée, si essentielle au caractère élégiaque de son œuvre, a été récupérée par un nombre incalculable d’autres artistes – on la retrouve partout, autant dans Ushio & Tora que dans Le voyage de Chihiro.

Mais l’œuvre de Mizuki ne se résume aucunement à Kitaro. La première récompense obtenue par le mangaka concerne un volume moins célèbre, Terebi-kun ; un compagnon de jeu capable de sortir des écrans de télévision des enfants. Ironie du sort, cette bande dessinée a peut-être inspiré un mythe de la pop culture horrifique – l’instant tragique qu’on retrouve dans la saga cinématographique Ring… De même, il est le créateur d’autres mangas peu connus de par chez nous, comme Salaryman God of Death (Salaryman faucheur), dans lequel un employé de la Camarde tente de fuir sa mission consistant à mettre une douzaine d’âmes aux enfers chaque année ; ou encore Monroe la sorcière, version plus adulte de contes de fées dont l’héroïne, blonde pulpeuse, tente de trouver sa place au milieu de divers autres personnages emblématiques.

En 1989, année marquant le décès de Hiro-Hito, Mizuki entreprit la réalisation de son œuvre la plus sérieuse, couvrant l’intégralité du règne de l’Empereur. Cette période comprend, bien évidemment, la vie et la carrière du mangaka avant sa semi-retraite ; l’occasion rêvée de mêler sa propre histoire à celle du Japon au XXe siècle, en particulier ses atroces souvenirs de guerre. Le résultat, Showâ : a history of Japan (Showâ : une histoire du Japon), risque fort de perdurer comme ses contributions au folklore nippon ont été intégrées – au point de faire partie du domaine public.

Parmi ses autres œuvres liées à ce vaste projet, on compte également une biographie d’Hitler ainsi que l’histoire militaire Onward Towards Our Noble Deaths (En avant vers notre noble mort). Ses histoires de spectres ont réussi à se frayer un chemin jusque dans NonNonBâ, conte inspiré des mémoires de son enfance, des gens qu’il rencontra alors et qui le poussèrent à créer un univers rempli de fantômes espiègles et de gentils démons.

A l’heure de sa mort, Mizuki fait désormais partie de ce paysage japonais, tout autant que sa ville natale, Sakaiminato, est peuplée des statues de ses plus célèbres créations.    □ B.M.