[Musique] Jeph Jerman / Tim Barnes ‎– Matterings

72_cover
Artistes : Jeph Jerman & Tim Barnes
Titre de l’album : Matterings
Année de sortie : 2015
Label : Erstwhile
Genre : Électroacoustique, field recordings

Une salle obscure. Je monte un escalier en colimaçon, mes pas accompagnés de bruits inquiétants. Les rouages d’une forge d’enfer se font entendre. La tête tourne, les oreilles sifflent de plus en plus. Le sang me monte à la tête, les battements du cœur s’accélèrent à mesure que mon corps s’enfonce dans le virage infini. J’entrevois une issue menant vers la pluie providentielle. Je sors. Tout se mélange dans la course des nuages inquiétants. Où suis-je ? Le grand air me donne le vertige. Je marche tant bien que mal sur l’herbe mouillée. Au silence des machines, succède le son de sirènes, stridentes. Je titube et trouve un appui sur une pierre taillée en biseau. La main posée dessus, j’ai le vague sentiment de communiquer avec la terre. Une relique d’un temps ancien, proto-électronique qui, l’espace d’un moment, me rappelle à quoi ressemble le chant des oiseaux. Je commence à y voir plus clair. Silence se fait. A présent, je perçois distinctement les éléments qui m’entourent, jusqu’au vol de mouches près d’un étang. Pour rien au monde, je ne voudrai être ailleurs. Mes pieds s’élèvent, j’ai la sensation de flotter. En me concentrant, j’arrive à écouter les sons transportés par le vent, venus de très loin. Il me suffit de fermer les yeux pour ne plus entendre que ça : le tintement de cloches célestes. La paix ! Mais bientôt, l’ascension verticale me mène trop haut. La mécanique s’emballe, l’angoisse m’étreint, je manque d’oxygène. Je sombre dans un chaos stratosphérique et m’évanouis. A mon réveil, j’ai regagné mon point de départ. Mon expérience cosmique m’a épuisé, et rien ne me paraît plus important maintenant que de faire le vide. Je reviens sur mes pas jusqu’à l’édifice ancestral ; ce dernier s’effrite à mon contact pour n’être plus qu’un amas de petites pierres insignifiantes, roulant jusque vers mes orteils. Mon existence erratique n’a pas de but, et cette prise de conscience me foudroie. Je veux revenir dans les entrailles du monde, claquer la porte salvatrice derrière moi. L’étrange tour originelle m’accueille à nouveau en son sein et me donne à voir la vérité redoutée, ma nature de prisonnier, de cobaye éternel. Un grand symbole se répète partout sur les murs : des cercles imbriqués, petits et grands. Tous ont l’air de vouloir s’échapper. Tous sont retenus, les uns aux autres, comme un jeu d’évasion qui tourne mal. Ironie ultime de la forme parfaite, condamnée à vivre dans un espace déterminé. La volonté n’y fait rien. Plus je regarde ces formes, plus elles se resserrent en forme de nœud coulant. Quelque part, la forge reprend de l’activité, mais peu m’importe la marche du monde. J’ai trouvé ma place.

Publicités

[Traductions] Interview de Jamie Crook de Data Discs (Starburst Magazine, novembre 2015)

La musique de jeux vidéo commence enfin à gagner ses lettres de noblesse avec le regain d’intérêt ces dernières années pour les années 80/90. Le tout jeune Data Discs s’inscrit dans cette dynamique et réalise un travail absolument merveilleux en proposant des vinyles de bandes originales dans des éditions de haute qualité. Bien que cet entretien n’évoque pas en détail le business model particulièrement efficace du label, il permet de mieux comprendre l’état d’esprit de son fondateur, Jamie Crook.
Merci de respecter mon travail et de ne pas vous approprier mes traductions. C’est par pure volonté d’échange que je mets ces écrits à votre disposition. Contactez-moi pour tout autre renseignement.

11_DataDiscs

Auteur original : Nick Spacek
Source : Starburst
Support : Magazine en ligne (22 novembre 2015)

Data Discs n’existe que depuis quelques mois mais a déjà réussi le pari de sortir trois disques en très peu de temps. Leurs rééditions en vinyle de musique des jeux vidéo Streets of Rage, Shenmue et Shinobi III ont été largement saluées par tous ceux qui les ont écoutées. Si l’on ajoute à ça les prochaines éditions d’Outrun et de Streets of Rage 2, on peut d’ores et déjà dire que Data Discs est le label incontournable des bandes originales vidéoludiques. Nous avons eu la chance de pouvoir poser quelques questions au fondateur du label, Jamie Crook.

Dans quelle mesure avez-vous travaillé avec les compositeurs ?
Ça dépend. Quand on développe des produits sous licence comme les nôtres, c’est un peu utopique de croire qu’on travaillera toujours directement avec les compositeurs. Parfois, quel que soit notre enthousiasme et notre désir de les impliquer davantage, c’est tout simplement impossible. La distribution de produits licenciés avec de grandes entreprises ne fonctionne pas comme ça. Nous avons collaboré étroitement avec Yuzo Koshiro pour Streets of Rage et nous continuerons de le faire pour le reste de la trilogie. C’était un plaisir de travailler ensemble. C’est lui qui nous a fourni les fichiers NEC PC-88 de Streets of Rage (Bare Knuckle au Japon), ce qui nous a permis d’explorer de nombreuses choses lors du processus de masterisation. Au final, après avoir demandé conseil au compositeur, nous avons opté pour un mélange des pistes PC-88 et de captures directes d’une Mega Drive modifiée, afin d’obtenir les masters les plus convaincants selon les spécificités de chaque morceau. Evidemment, il avait son mot à dire sur la version définitive.

Quelles ont été les réactions de vos collaborateurs à la sortie des vinyles ?
Pour nous, c’est très important de satisfaire à la fois les compositeurs et les ayant-droits avec nos produits. Je crois que jusqu’ici, c’est réussi.

La musique de jeux vidéo fait l’objet de nombreuses réinterprétations, à travers les variations progressives de Minibosses ou de Powerglove, ou les versions orchestrales de ‘Video Games Live’. D’après vous, que peut offrir de particulier la musique originale ?
Les gens n’ont cessé de revisiter et d’adapter la musique de jeux vidéo depuis son apparition, même chez les éditeurs (par exemple, SEGA et TAITO avaient leurs propres groupes en interne, respectivement le S.S.T. Band et Zuntata). Depuis plus de trente ans, les jeux vidéo ont une influence énorme sur la culture populaire ; mais il semblerait en effet que récemment, ils soient devenus à la mode. C’est le résultat de facteurs confluents, pas simplement de la nostalgie. Les enfants des années 80 sont maintenant des adultes qui commencent à réaliser l’impact, conscient ou non, que les jeux de leur enfance ont eu sur leur identité. En ce sens, c’est le moment idéal pour développer des projets comme le nôtre. Il y a quelque chose de très gratifiant à redécouvrir la musique originale, hors de son contexte vidéoludique, et à la considérer comme création artistique à part entière. C’est aussi très réconfortant, bizarrement.

Sur le podcast Damn Fine, le compositeur Disasterpeace a soulevé un point intéressant, la contradiction de proposer de la musique électronique sur un format analogique. Quel est votre avis sur la question ?
Une large majorité de la musique actuelle est enregistrée selon des processus numériques. Pour commencer, un enregistrement purement analogique doit être issu d’une cassette, ce qui devient de plus en plus rare (pour le meilleur et pour le pire). Opposer de façon binaire l’analogique du numérique est trop simpliste ; ce sont juste différents outils que les artistes et les ingénieurs peuvent exploiter à leur guise. Souvent, la musique la plus intéressante se base sur leur interaction, qu’elle soit récente ou non.

Quels ont été les retours sur les trois vinyles parus à ce jour ?
Je suis très heureux de dire qu’ils ont été extrêmement positifs.

Croyez-vous que le fait d’attendre que les disques soient en cours de pressage permette d’éviter des problèmes rencontrés par d’autres labels ? Certains d’entre eux proposent des précommandes avant cette étape, générant de longs mois d’attente, tandis que vos disques sont livrés à temps…
La précommande est un sujet épineux sur lequel les labels indépendants tentent toujours de trouver le bon équilibre. Avant d’y penser, nous nous assurons d’abord que nos disques soient en usine, ce qui revient à estimer le niveau de la demande pour décider de la quantité à presser. C’était compliqué pour nos deux premières références, Streets of Rage et Shenmue, puisque nous avions alors peu de connaissances vis-à-vis du potentiel de nos sorties. Jusque-là, personne d’autre n’avait édité en vinyle des musiques originales de jeux vidéo, c’était un saut dans l’inconnu ; mais sans inquiétude outre-mesure, puisque le label pouvait compter sur deux titres très solides, dans des styles absolument différents mais tout à fait géniaux. Pour en revenir aux précommandes, elles sont presque essentielles de nos jours, étant donné l’état actuel du marché du vinyle – même si nous sommes fiers d’avoir proposé notre troisième titre, Shinobi III, sans aucune période de précommande. Cela dit, des labels ont fréquemment recours à cet outil pour financer leurs sorties, ce qui est assez injuste ; c’est prendre le consommateur pour une facilité de crédit, alors que la précommande ne devrait que permettre aux gens de réserver des exemplaires à l’avance.

Les bandeaux promotionnels (OBI) permettent d’uniformiser toutes vos sorties, mais était-ce le but recherché ou juste un clin d’œil aux racines japonaises des musiques ? Même chose pour l’esthétique des pochettes faisant référence au packaging des jeux vidéo ? Je pense notamment aux premiers jeux CD sortis sur Playstation, par exemple.
Notre catalogue fonctionne comme une collection, certains éléments de design doivent donc permettre de reconnaître le « style de la maison » (notamment l’obi, la tranche et le label). Ces choix ont été largement plus inspirés par les disques d’ambient japonais que les emballages de jeux vidéo.

Est-ce un choix de ne pas avoir inclus de livret ?
Pas vraiment, mais je ne pense pas que ce soit important. En général, nous évitons de charger nos sorties avec des objets superflus pour laisser la part belle au son dans un écrin élégant et distinctif. Trop de promotion et de marketing peuvent rapidement nuire à une sortie.

En quoi consiste exactement le processus de masterisation de musique purement numérique pour un format analogique ? Des données sont-elles perdues en cours de route ?
Nos sources audio (consoles, systèmes d’arcade, etc.) sont réalisées à partir d’échantillonnages haute résolution capturant un large spectre de bits. Elles sont ensuite envoyées à notre ingénieur son (le plus souvent, mon frère) qui prépare les enregistrements pour le format vinyle, ce qui implique la prise en charge des timings et des dynamiques, des incompatibilités et autres problèmes potentiels relatifs aux fréquences. Et puis, des choix créatifs sont faits pour exploiter à fond la matière brute. Nos disques sont destinés aux platines, ils doivent générer une expérience d’écoute agréable, comme de vrais albums musicaux. Pour en tirer le meilleur parti, il faut parfois réduire les sons grinçants qu’on n’entendrait pas sur un téléviseur, mais qui prendraient une dimension trop manifeste sur un équipement hi-fi, et reconstituer un ensemble homogène.
Je ne dirais pas qu’on perd quelque chose en route ; après tout, nous capturons la matière audio à une résolution bien plus haute que la source originale. Notre principal objectif, c’est de faire profiter des caractéristiques sonores et esthétiques du vinyle à la musique. Si nos disques ressemblaient en tous points aux sons originaux – dont la plupart sont déjà disponibles ailleurs – alors notre entreprise n’aurait aucun sens. Personnellement, j’adore ce mariage inhabituel entre deux formats très différents et les nouvelles possibilités sonores qu’il permet. Il ne s’agit pas seulement de produire les éditions les plus « authentiques » ou « définitives » de ces bandes originales, mais de les faire revivre de manière originale. Et puis, nous espérons que ces disques seront une passerelle par laquelle les gens s’intéresseront davantage au vinyle et aux incroyables labels qui travaillent sur ce format de nos jours..   □ B.M.

Plus d’informations sur les sorties du label Data Discs sont disponibles sur data-discs.com.

 

[Musique] Neil Young – Live at the BBC / Harvest / Journey Through the Past (NYPJ #02)

Second épisode de mini-critiques consacrées à Neil Young. Un bootleg, un disque d’or et un album méconnu.

71_cover

Live at the BBC (1971) [bootleg]

Même si beaucoup de mélomanes évaluent un artiste par ses performances live, il est plutôt rare de découvrir son plein potentiel via un simple bootleg. Ce concert de 30 minutes enregistré le 23 février 1971 à la BBC est pourtant un de mes premiers contacts avec Neil Young… Une performance forte, puissante, dévastatrice. C’est à cet instant que je me suis littéralement imprégné de sa musique. Depuis l’ouverture à l’antenne avec le déchirant « Out on the Weekend » jusqu’à l’entraînant « Dance, Dance, Dance », l’expérience m’a marquée de bout en bout. La posture voûtée, la voix fébrile, l’humour entre chaque morceau, le loner enchaîne nouveaux morceaux à paraître sur son prochain album : de futurs grands classiques comme « Old Man », « Heart of Gold » et « A Man Needs a Maid » dans des versions intimes, poignantes, captées sur le vif. Il faudra attendre de nombreuses années avant de pouvoir profiter du concert à Massey Hall donné deux mois plus tôt. Pour beaucoup de fans, c’est cette prestation télédiffusée qui sera longtemps la référence, un sommet artistique de Neil Young dont l’impact est renforcé par l’aspect visuel du document. Pour moi, l’expérience de la découverte demeure insurpassable et reste gravée dans mon cœur aux côtés d’un autre enregistrement pirate dont j’ai malheureusement perdu la trace.

Harvest (1972)

Meilleure vente de l’année 1972 aux Etats-Unis, devenu un classique parmi les classiques avec son lot de chansons cultes, Harvest n’a pourtant pas grand-chose à voir avec l’aspect touchant que j’aime retrouver chez Neil Young. Par sa production trop léchée voire emphatique – la pompeuse présence du London Symphony Orchestra sur « A Man Needs a Maid » et « There’s a World » – ce disque est la preuve que de bonnes compositions et qu’un bon interprète ne font pas nécessairement un excellent album. Bien sûr, il serait injuste d’en parler avec trop de sévérité, mais aujourd’hui encore j’ai du mal à comprendre comment on peut le considérer comme le sommet discographique du chanteur canadien. Il y a un manque d’équilibre là-dedans, une hétérogénéité (notamment quand on passe de « Heart of Gold » à « Are You Ready for the Country? »). Autre élément à charge, le jeu assez plat des Stray Gators sur « Alabama » ou « Words », qui ne parviennent pas à exploser le quatrième mur comme le feraient les membres du Crazy Horse. Heureusement, les tubes de l’époque sont tous là, en particulier le magnifique « The Needle and the Damage Done » capté lors d’un concert à UCLA. Mais ça n’empêche pas d’être ennuyé par un fait : beaucoup se contentent d’écouter en boucle cet unique album, qui ne démontre en rien toute la puissance émotionnelle que peut atteindre Neil Young.

Journey Through the Past (1972)

Selon un vieil adage, les stars du rock ne devraient jamais toucher à une caméra. Il semblerait que le premier film réalisé par Neil Young, Journey Through the Past, ne fasse pas exception à la règle. C’est peut-être la raison pour laquelle cette bande originale n’est pas vraiment tenue en haute estime par les fans ? Je l’ai moi-même négligée jusqu’à récemment, car le disque n’a jamais été réédité en CD. Pourtant à l’écoute, en dehors de tout visionnage du documentaire, il est facile de relever un certain nombre de bons points. D’abord, l’enchaînement de deux pistes du Buffalo Springfield en ouverture avec trois morceaux live de CSNY – dont une très bonne version de « Ohio ». Si l’ensemble paraît parfois un peu poussif, notamment sur « Are You Ready for the Country? », on se délecte avec plaisir de la perle de l’album, un « Southern Man » rageur. Une version de « Alabama » retravaillée pour le film précède de façon similaire un « Words » long de 15 minutes. Certes, le son est parfois bien faible, mais une remasterisation pourrait bien corriger ce problème. En fait, outre l’anecdotique « Let Me Call You Sweetheart », c’est la face D qui pâlit vraiment en comparaison du reste, trustée par le prêchiprêcha et la chorale insupportable du Tony & Susan Alamo Christian Foundation Orchestra. Elle explique presque le désintérêt quasi-général pour ce double disque surprenant mais disparate sorti dans l’ombre de Harvest.

Halte

halte

Des lieux vibrant de vie deviennent poudrières
Des mains ensanglantées referment des paupières
Des bougies accompagnent l’envol des prières
Et notre cœur soupire : tu ne passeras pas.

Venues de part et d’autre se posent des questions
« Rejetons-leur la faute, élevons des bastions »
Or nul ne doit céder, générer l’exaction,
Mais plutôt répéter : tu ne passeras pas.

Tu entends tout détruire parce que tu es légion
Tu prétends imposer ta fausse religion
Mais un peuple se dresse face à la contagion
Pacifique et serein : tu ne passeras pas.

Victimes et réfugiés dans la même galère
Bras dessus bras dessous, n’oubliant pas hier,
De Palmyre à Paris gronde notre colère
Sourde et déterminée : tu ne passeras pas.

B.M.

Finders Keepers réédite (enfin) la bande originale de Belladonna of Sadness

bellacinepics

Il y a quelques mois, un nouvel éditeur californien répondant au nom de Cinelicious Pics annonçait avec fierté leur restauration 4K en interne de Belladonna of Sadness, après un travail remarquable (tumblr.). Aujourd’hui, le label indépendant Finders Keepers profite de sa prochaine ressortie en salles obscures pour rééditer en vinyle la bande originale de ce superbe film d’animation, dans une édition collector limitée absolument splendide. Accompagné d’une reproduction de l’affiche française, le LP est précieusement logé dans un écrin en cuir artificiel, frappé d’un des nombreux symboles marquants du film.

bellafkr1

Un Graal maudit à l’aura presque mythique rejoint donc la discographie de Finders Keepers Records. Ce vinyle est la toute première réédition de la BO introuvable signée Masahiko Satō du film d’animation nippon Kanashimi no Belladonna, réalisé en 1973 par un proche de Tezuka, Eiichi Yamamoto ; une œuvre culte ayant fait son trou en réunissant des producteurs japonais d’anime autour du genre « pinku », qui doit sa notoriété par le choix des thèmes difficiles qu’elle aborde : politique, sexe et occultisme. Les éditions originales de la musique du film ne risquaient pas de faire tourner la tête autrement que par les sommes folles atteintes sur les marchés ultraspécialisés.

bellafkr2

Fruit d’une première collaboration directe avec Satō – annonçant de futures rééditions des nombreux albums du compositeur avant-gardiste, le label précise avoir coupé le thème d’amour écrit par Asei Kobayashi et Mayumi Tachibana, qui détonnait un peu du psychédélisme ambiant ; l’excuse avancée étant la volonté de proposer un album « 100% Satō », bien qu’une question de droits soit certainement plus à l’origine d’une telle décision… Cela ne devrait en aucun cas empêcher les amateurs de se ruer sur cet objet, surtout quand on connaît la qualité des pressages Finders Keepers !

[Musique] Herbert Distel – Railnotes

70_cover

Artiste : Herbert Distel
Titre de l’album : Railnotes (Die Reise / La Stazione)
Année de sortie : 2003
Label : HatHut Records
Genre : Musique concrète, field recordings

Quand j’étais tambour, une pièce me fascinait bien plus que les autres. C’était « Le train » de Dante Agostini. A travers une juxtaposition de rythmes complexes, s’entrecroisant et s’enchâssant, les instruments reproduisaient le son d’une locomotive à vapeur ; merveilleusement ingénieux, le morceau s’inspirait d’une source sonore brute, d’un bruit « impur » (et non d’une idée musicale) à émuler dans le but de générer une composition originale et aboutie. Les pulsations de ce cœur mécanique, battues sur les peaux tendues des tambours, rendaient parfois difficilement perceptible le tempo, tant les accents et ornements fichés çà et là se plaçaient à cheval sur les mesures. Le touche-à-tout Herbert Distel semble avoir ressenti, lors d’un trajet reliant Zurich à Berne, la même intuition que le batteur d’origine italienne, dans un esprit de musique concrète, en créant « Die Reise » (1984-85).

Cette première pièce composée pour la radio n’est évidemment pas sans rappeler Pierre Schaeffer et sa célèbre « Étude aux chemins de fer » (1948), œuvre décriée par les compositeurs sériels en son temps. L’hommage certain rendu au compositeur français partage ici le souci de faire surgir la beauté des bruits, par la transformation d’une source audio en espaces sonores étendus – de fait, nombreux sont ceux à procéder ainsi. Les similarités s’arrêtent pourtant là. Par analogie, on pourrait dire que L’Arrivée du train en gare de la Ciotat des frères Lumière est à Schaeffer ce que Démolition d’un mur est à Distel. Le Suisse nous propose autre chose qu’un simple document ou qu’une manipulation semblable à celles de Nakajima, et pousse son concept aussi loin que Bernard Parmegiani et son « Natura sonorum » de 1975. Le train à suivre serait-il celui de la pensée ?

Les structures se faisant et se défaisant lentement invitent à un voyage mental, quand bien même elles soient fondées sur un voyage physique. Et dans la tête d’Herbert Distel, la technologie et la nature ne doivent faire plus qu’un ; les battements machinaux deviennent aussi organiques que le chant des cigales de Toscane, et inversement. Comme l’écrit Peter Niklas Wilson : « Un processus subliminal s’opère, à partir de sons réalistes d’une voie ferrée vers un espace sonore intérieur, au sein duquel les pulsations du train et des cigales sont abstraits, dématérialisés et transformés en installation sonore » – mentionnant au passage le travail d’Alvin Lucier. Ce qui est fort bien résumé. Distel applique d’ailleurs cette même approche à la seconde pièce radiophonique présente sur cette compilation, « La Stazione » (1987-90).

Cette fois, on se concentre davantage sur les espaces topiques délimitant l’idée de trajet ferroviaire : les gares. Cette œuvre polyptyque, sorte de mini-opéra substituant son livret par des annonces mises en boucle (enregistrées à Milan) et des orchestrations lointaines, comme en filigrane, cherche à brouiller la frontière entre réalité et imagination. Au-delà du monde froid dans lequel Distel semble nous inviter dans cet ambitieux programme, mon esprit n’oublie pas de rendre visite à Agostini et son morceau de Grand Prix National. Dans ma rêverie, je m’amuse à comparer « Le train » avec « Die Reise », sans doute parce qu’ils empruntent tous deux aux codes du minimalisme, en portant une rythmique en avant… mais selon un traitement différent, pour des résultats radicalement opposés.