[Archives] Captain Beefheart & The Magic Band – Lick My Decals Off, Baby

Neuvième archive pour clore cette semaine intense avec rien de moins que mon disque préféré (ex-æquo avec le disque qui le précède). Je dois dire que celle-là m’a donné du fil à retordre à remanier. Je m’étais un peu perdu à la base, j’espère que cette fois le style est bon.

Chronique publiée à l’origine le 22 janvier 2007

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Artiste : Captain Beefheart & The Magic Band
Titre de l’album : Lick My Decals Off, Baby
Année de sortie : 1970
Label : Straight
Genre : Blues-rock expérimental, art rock, free-jazz

Dans un espace abstrait, où se mêlent cognitions et actes manqués, dans lequel s’ébattent gaiement neurones et axones, le cortex cérébral troque ses bonnes fonctions contre pléthore d’informations. Des souvenirs y croisent des fantasmes, des odeurs y rencontrent des textures et du son. A l’intérieur du crâne, la réactivité est rapide. Dans ce foutoir mémoriel, on s’active jour et nuit pour archiver les disques. Il faut classer. En pleine soirée mousse de cervelas, au sommet d’un gros tas de musiques, tentent de cohabiter un mec à la tronche de poiscaille et une bande de pingouins snobinards fêtant l’arrivée de 1970 façon garden party. Posés juste à côté d’une mixture bulbeuse inqualifiable, disproportionnée suite à une exposition prolongée à un trop plein de sons, ils applaudissent un occipital en ébullition. Ils occupent la première place d’un podium aux marches extensibles, la tête collée au plafond du système ventriculaire. Cette boîte crânienne, c’est donc du fast et du bulbous. C’est les deux mon capitaine.

Chez les autres en revanche, le voisinage s’excite. Message des esgourdes : « Comment on peut aimer ça ? Cette bouillie, ça rime à quoi ? Les mecs savent pas jouer, ça s’entend direct. Si tu veux mon avis, ils réinventent rien, à part l’art du pouêt-pouêt à la con. C’est un bœuf entre potes enregistré par un studio anarchiste, une musique d’intellectuel gauchot, ça vaut pas un kopeck. » Et les globes oculaires d’en rajouter une couche. « Ah, on les voit de loin, cette bande d’illuminés de la caboche… Ils ont fière allure, ces barbus, ces hippies avec leurs chemises à fleurs ! Et puis ce jargon limite pédant, art rock, free form, blues à interner… sans rire, quelle bonne blague. » Mais pour le père hypothalamus qui domine mon système nerveux central et traite ces données externes, c’est une bonne barre de rire qui vaut presque mieux qu’un steak de calmar. Même dans un sac en plastique, ces céphalopodes valent leur pesant de cacahuètes, d’ailleurs ce sont eux qui malaxent la pâte rose, non ? Au final, leurs axones sont les plus épais. Enfin, je me perds.

L’amateur du rock expérimental de Captain Beefheart ne serait qu’un geek contradictoire pour les prétendus détenteurs du bon goût. Loin d’être comme eux, ces fières vigies de l’horizon musical, il chercherait à se valoriser aux yeux des autres en écoutant l’inécoutable, campé obtusément sur ses positions. Ses interventions dithyrambiques seraient des élocutions aussi incompréhensibles que la poésie sonore de Don Van Vliet ou les toiles de Peacock Ink. C’est le danger des langages plus hermétiques que d’autres. Pourtant, Lick My Decals Off, Baby est peut-être le plus grand des disques avec son pachidermique alter ego de 1969 qu’il côtoie et challenge : que choisir, entre l’orgie musicale de quatre-vingt-dix minutes et sa version condensée, le nerveux album de 1970 ? Peut-on parler de duel de titans ? Pour ma part, c’est le cas. Impossible de dissocier ces deux albums, le dilemme engage la fusion, la différence se mute en cohésion.

Si Trout Mask Replica est un immense prisme, Lick My Decals Off, Baby est un kaléidoscope plus sombre, où l’extase d’un blues déjanté colle à la peau comme une décalcomanie qui démange. Des morceaux comme « Flash Gordon’s Ape » ou « Japan In A Dishpan » démontrent, s’il le fallait, le talent iconoclaste du groupe surréaliste qui parvient à réitérer l’exploit, à confirmer sa position. Encore plus intransigeant, moins épars, c’est un autre pavé finement sculpté jeté dans la mare pop. La seconde cerise sur un gâteau qui change de la tourte chevelue à la truite. La musique adopte la nature de la conscience : palpable, libre quand elle s’affranchit, mais définitivement hors de portée de toute définition ou concept, barrières sémantiques liberticides qui réduiraient cette forme d’expression unique en un simple pruneau sur une armoire. Ineffable, insondable et accrocheuse, la musique est difficile à résumer sur le papier. On ne ferait qu’une partie d’un tout, une gorgée d’un délicieux calice à boire… jusqu’à la lie.

Le temps passe mais ne semble pas éroder cette sculpture sonore d’une richesse absolue. Quand on y réfléchit, sa modernité tient dans la volonté de déstructurer les formes, de penser autrement les battements du cœur, de prendre à contre-pied les poncifs. Cet album indispensable n’a rien perdu de sa verve, de sa provocation. Œuvre d’un tyran génial, fruit d’une intense réflexion et du travail colossal de Drumbo, Ed Marimba et Zoot Horn Rollo, voici un véritable pilier de marbre du fondamentalisme ubuesque.

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[Archives] Aihiyō – Aihiyō

Huitième archive et on retrouve Keiji Haino, les années 90 et du blues électrique barré. Il y a de l’idée derrière ces publications, avouez.

Chronique publiée à l’origine le 24 juillet 2007

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Artiste : Aihiyō
Titre de l’album : Aihiyō
Année de sortie : 1998
Label : Tokuma Japan
Genre : Rock noise-blues expérimental carrément nippon

Plus modestement charpenté que Fushitsusha, Aihiyō est un projet inattendu qui s’inscrit dans une dynamique moins extrême, plus accessible et plus détendu qu’à l’habitude. Haino y expérimente avec humour ses qualités d’interprète bizarroïde, démontrant une capacité déconcertante à aborder différents styles sans dénaturer sa tambouille habituelle. Il arbore un visage éclectique au sourire sarcastique. Au-delà de la simple parodie, loin de craindre de s’en prendre aux indémodables, le performer nippon avance un registre plus décalé qu’expérimental. Alors, lancé comme un discobole, il envoie sa galette à la poursuite de divers genres quasi-sanctuarisés pour mieux les frapper de plein fouet : pop, post-punk et blues, tout passe à la moulinette. Si « My Darling Max » conserve la structure d’un tube FM classique de moins de trois minutes, « I Love You » en porte le message sur un joli poum-tchac d’Ikuro Takahashi. Keiji Haino révise et désosse allégrement le delta blues avec « Melancholy Wish », dynamite le rock propret et ses riffs saccadés (que l’on ne connaît que trop bien) avec « Why the Two of Us Here », mais n’oublie pas de confirmer son goût pour des morceaux plus doux, plus calmes – et plus longs – avec les superbes « Red Shoes » ou « Between Night and Morning ». Humour et beauté cohabitent avec « I Love You to Your Bones », morceau disloqué, criard et inécoutable dans le bon sens du terme. Aihiyō, c’est un bon point de départ pour découvrir Keiji Haino ! Une carte de revisite qui force les traits sans sacrifier des épisodes bruitistes nécessaires à la brillance du bonhomme.

[Archives] Oxbow – Serenade in Red

Cinquième archive, Oxbow. Hautement conseillé aux fans de Shellac, U.S. Maple, The Jesus Lizard voire Boss Hog ou Jon Spencer Blues Explosion. Si vous aimez le blues expérimental (ça existe), foncez.

Chronique publiée à l’origine le 28 novembre 2006

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Artiste : Oxbow
Titre de l’album : Serenade in Red
Année de sortie : 1997
Label : Crippled Dick Hot Wax!
Genre : Post-blues hardcore, rock expérimental

Un cri strident résonne, déchirant la nuit de lambeaux d’agonie. Pas de doute, le son d’Oxbow vous a vrillé les tympans pour la énième fois de la journée et vous commencez sérieusement à avoir des doutes sur vous-même. Les oreilles collées aux enceintes, le front en sueur, le cœur qui bat : que conclure d’une telle réaction ? Il se passe quelque chose dans votre tête. C’est dingue. Quelque chose de dingue dans votre tête. Oui. C’est fou. Fou. Je vous comprends. Depuis 1989, les concerts de ce groupe ont permis d’établir un diagnostic sans appel. Les musiciens sont des psychopathes qui se consument sur scène, de préférence dans une ambiance moite et poisseuse. Alors en même temps, comme Serenade In Red fait figure de référence dans la discographie de ce quatuor électrique de dérangés du ciboulot, ce n’est pas étonnant de ressentir tout ça. La violence est présente, pour autant on ne peut pas parler de brutalité. C’est là toute la contradiction. Il n’est d’ailleurs pas rare qu’on se trompe sur leur compte.

Comme le laisse présager le titre, Serenade in Red parle d’amour – seulement, il serait naïf de croire à du déballage de sentiments. Ce disque cathartique dépeint une des périodes sombres de la vie du chanteur, Eugene Robinson. Ancien boxeur actif pour un webzine pornographique, cette armoire à glace en bois d’ébène a tout du mauvais genre. En gros, on éviterait volontiers de le croiser tard le soir, au détour d’une ruelle. Si vous ne vous sentez pas au mieux en écoutant cet album, imaginez sur scène ce grand costaud vous regardant droit dans les yeux, la main dans le slibard, feignant de se masturber et psalmodiant des paroles cauchemardesques. Avouez que là, c’est le malaise. Sauf qu’en écoutant bien, c’est son chagrin féroce d’un amour déçu qu’il hurle ainsi à la mort, exacerbé par une musique sinueuse à la limite du rituel macabre. Poussant la voix dans ses derniers retranchements, accompagnés un instant de Marianne Faithfull, les cris dérangeants vous font tenir en apnée auditive, avant que la tension retombe un peu. Juste le temps de souffler.

La musique adoucit généralement les mœurs, mais au sein d’Oxbow, on ne peut pas en dire autant. Des morceaux comme « Luna » ont un parfum jazzy prononcé ; mais l’instrumentation atypique, avec saxophone et trombone, donne davantage de relief aux instants pesants (« Insane Asylum »). Les rythmes percutants de Greg Davis et la basse dissonante de Dan Adams font décoller « Over » et « Lucky », tandis que le piano détraqué de Niko Wenner suffit à pardonner l’absence de guitare. « Killer » sonne comme un monument de perversité. Serenade in Red, c’est la menace d’une ombre rampante, un hybride bâtard de blues vénéneux et de post-hardcore glaçant, de la « musique pour adultes » cradingue à réserver aux avertis. Une porte d’entrée idéale sur le monde merveilleusement absurde, théâtral et poétique d’Oxbow.

[Musique] Gregorio Paniagua – Batiscafo

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Artiste : Gregorio Paniagua
Titre de l’album : Batiscafo
Année de sortie : 1980
Label : HispaVox
Genre : Rock progressif, electro-krautrock, baroque expérimental

Longtemps, j’aurai cherché un artiste capable d’établir astucieusement un pont entre musique ancienne et musique nouvelle. Quand le polystylisme de Schnittke apportait une réponse partielle, en particulier dans son premier concerto grosso, persistait une certaine frustration ; même l’Ensemble Ambrosius, interprétant des compositions zappaïennes sur instruments baroques, ne m’apportait pleinement satisfaction. Qui pour proposer ce genre de fraîcheur et de drôlerie dans l’univers plus binaire du rock ? La réponse sera venue d’Espagne avec Gregorio Paniagua. Ce petit génie un brin fantasque, élevé au biberon du Conservatoire Royal, forme à 20 ans en compagnie de ses frères l’ensemble de musique ancienne Atrium Musicae de Madrid, qui se produit alors aux quatre coins du monde. Dès la fin des années 60, de premiers albums sont enregistrés et piquent l’intérêt du label Harmonia Mundi, qui le signe pour plusieurs disques – redessinant au passage le paysage enjoué de la musique arabo-andalouse et revisitant celle de la Grèce antique, où se mêlent rigueur musicologique et liberté d’improvisation. C’est en 1980, au sortir du régime franquiste, que Paniagua troque son costume de chef d’orchestre pince-sans-rire contre celui plus loufoque d’explorateur, avec son premier disque solo : Batiscafo. Coup de tonnerre, lame de fond.

Le style de musique qu’il y développe devrait en effet en surprendre plus d’un, à commencer par les habitués de ses facéties chez le distributeur arlésien. En effet, exit les cantigas et autres danses du moyen-âge, et place à une musique populaire actuelle, empruntant autant à l’électronique progressif qu’à une forme de psychédélisme. Car avec sa pochette colorée d’aéronef à la Borowczyk, on aurait tort de croire que Batiscafo relève de la même école que le minimalisme italien qui fleurissait à l’époque, sans doute bercé par les œuvres de Terry Riley et de Kraftwerk (on pense notamment à Roberto Cacciapaglia). Il serait plus juste de le comparer au krautrock de Can, en supposant que le groupe allemand se hasarde à plus de malice et troque ses guitares électriques pour des choix plus insolites. Batiscafo est une sorte de choucroute musicale ibérique, dynamique, enjouée et jouissive, œuvre d’un savant-fou qui ose tout. C’est justement le principal : à l’instar de Tarentule-Tarentelle (1976) et plus tard de La Folia (1982), le même esprit espiègle habite l’ensemble du disque, à savoir le détournement d’une forme de composition à travers l’utilisation d’instruments et de sonorités inattendues. Là où les disques précédents tiraient une base relativement savante vers l’expérimentation, l’inverse se produit ici sous nos oreilles ébahies, à grands renforts d’instruments divers et variés.

Doux euphémisme ! On pourrait aisément dresser un inventaire à la Prévert de l’arsenal musical déployé pour cette « extravaganza » qui ne se limite vraiment pas aux sonorités familières du genre, le célèbre quatuor guitare-basse-clavier-batterie. Tenter de résumer en quelques lignes les quelques deux cent instruments réunis sur cet album peut sembler un brin complexe, alors essayons d’en faire un tour rapide. Un premier groupe réunirait les instruments de tradition occidentale, de l’Antiquité à nos jours. On y trouverait bien sûr des instruments à vent (flûtes, tournebouts, bombarde basse, chalumeaux, cor et olifant) et quelques claviers (pianos, synthétiseurs), mais surtout une gamme entière de cordes : violes, luth, psaltérion, vielle à roue, zanfora, organistrum, violoncelles, violon ou trompette marine. Les percussions ne seraient pas en reste, avec principalement des idiophones : clochettes, cloches, campanile, carillon, glockenspiel, grelots, sistres, crotales, timbales, zambomba, castagnettes et flexatone. Un second groupe rassemblerait quant à lui des instruments d’origines géographiques diverses : du Maroc (derbouka, tabila, tarija, târ) et plus largement d’Afrique (cabasse, sanza, cymbales), de l’Inde (tabla, sitar, tambûr, sarode, sarangi) ou d’autres pays orientaux (tsuzumi japonais, gongs chinois) et bien d’autres encore (claves, güiro, congas, lyre, hochets, guimbarde et percussions en bambou traditionnelles). Voilà qui donne le vertige…

Le plus étonnant dans cette histoire, c’est l’aspect artisanal de sa conception. En véritable héraut du do-it-yourself, Paniagua est le seul musicien à interpréter chacun de ces instruments, redéfinissant par là-même le concept du multi-instrumentaliste et en poussant le bouchon jusqu’à préciser au verso de la pochette, avec humour, l’origine de chaque son produit sur l’album. Il se plaît ainsi à mettre sur un pied d’égalité les instruments jugés nobles avec tout un catalogue de bruits que n’aurait pas renié Pierre Henry : bourdonnement d’abeilles, sifflements, boules de pétanques, balles de ping pong, vaisselle turque, champagne rémois, pétards madrilènes, ballons, bandes magnétiques, porte-clés, graines de caroube, conque, gourde, tubophone… et une scie égoïne, dont il estime la provenance du vingtième siècle. On l’aura compris, le maestro espagnol ne se prend guère au sérieux. Même si Batiscafo demeure largement méconnu, qu’il n’a pas marqué son époque et qu’il n’est pas exempt de menus défauts, Gregorio Paniagua y multiplie les éclairs de génie et crée une perle d’inventivité. Hispavox (EMI) devrait clairement songer à rééditer ce petit chef-d’œuvre, cette écoute essentielle, ce voyage rendu possible par la rencontre de deux vecteurs rarement associés : le talent et l’audace.

[Archives] Captain Beefheart & His Magic Band – Trout Mask Replica

Deuxième archive pour ce blog, certainement l’une de mes toutes premières chroniques pour un album que je place encore et toujours au sommet de la création musicale : Trout Mask Replica, disque intemporel et absolument délicieux signé par ce diable de Captain Beefheart, sans qui le Magic Band n’est pas grand-chose… et vice-versa.

Chronique publiée à l’origine le 1er septembre 2006

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Artiste : Captain Beefheart & His Magic Band
Titre de l’album : Trout Mask Replica
Année de sortie : 1969
Label : Straight
Genre : Rock expérimental, art blues, free jazz, spoken word

Dites-moi, qu’est-ce qui peut bien pousser quelqu’un à s’offrir cet album à la pochette rougeâtre, cadrant un type affublé d’un drôle de masque qui aurait l’air de vous chuchoter un secret se transmettant de bouche de truite à oreille de truite ? Quelle peut-être la réaction de cette personne à l’écoute du joyau que renferme cet écrin peu conventionnel ? Que se passe-t-il alors dans sa tête une fois le disque lancé ? Autant de questions qui divisent en deux parties le monde de ceux qui ont déjà écouté cet album. Vous ne pouvez pas y être indifférent.

Don Van Vliet, aka Captain Beefheart, est un de ses artistes dits arty des années 70 à avoir bouleversé la vision la musique. Cette façon de voir et de façonner la musique, le jeune Van Vliet ne l’a pas créée de toute pièces : en réalité, il découvre dès son plus jeune âge les bases de ce qui deviendra plus tard ce blues psyché expérimental, en faisant tourner des vyniles de rhythm ‘n’ blues de l’époque dont il partage l’écoute avec son grand compagnon, un certain Frank Zappa. En témoignent ses premiers travaux avec son Magic band, le Safe As Milk de 1967, où l’on sent déjà que les sonorités blues sont plus que teintées de pyschédélisme. Strictly Personnal, étape de transition, met en évidence que le groupe cherche à chatouiller les limites du blues pour mieux les transgresser. Il faudra attendre l’année qui suit pour que Captain Beefheart en arrive à son apogée.

Alors qu’en 1969, le monde découvre le puissant hard blues de Led Zeppelin, la réplique du masque de truite soulève bien des questions, car jamais avant, on n’avait entendu une telle fusion improbable : blues déjanté, absence de tempo prédéfini, ryhtmique indomptable, cacophonie à la rage créatrice surplombée par la voix unique de Beefheart, éructant avec la folie d’un schizophrène des textes dadaïstes – complètement barré. Les 28 pistes de l’album sont d’une force brute, navigant entre blues expérimental et free jazz – les improvisations de Van Vliet à la clarinette donnant encore plus de profondeur et de puissance d’impact à cette musique imprévisible.

Ce changement soudain n’est pourtant pas du à un simple éclair de génie : il faut remercier Zappa, qui tapis dans l’ombre, a capturé ces neuf heures de pure création dans ses studios personnels. Sans cela, peut-être n’aurions-nous jamais connu tel embrasement exultatoire, qui précède le non-moins génial Lick My Decals Off Baby, sorte de condensé de Trout Mask Replica, malheureusement non réédité depuis 1991 et donc, very hard to find.

Un condensé, oui ! Car il est vrai qu’avec près d’une heure et demie (!) de programme, beaucoup ont souvent tendance à vouloir zapper quelques pistes. Bien leur en prend ? Que nenni ! Chaque morceau est une perle. Si malgré vos efforts, cela reste inécoutable, ou trop long, mieux vaut faire une pause et retenter le coup plus tard.

En espèrant qu’après, à tous ceux qui vous disent que ce truc est kitchissime et que ça ne va nulle part, vous leur répondez : Ah! stupide, Trout Mask Replica, c’est juste un des meilleurs albums de tous les temps.

PS : La camisole de force n’est pas fournie.

[Musique] Alain Bashung – L’Imprudence

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Artiste : Alain Bashung
Titre de l’album : L’imprudence
Année de sortie : 2002
Label : Eisenwald
Genre : Chanson, Art pop, Experimental

Les meilleurs disques sont parfois ceux qui vous font réfléchir. Quand je pense à L’imprudence de Bashung, sorti il y a plus de dix ans maintenant, j’en reviens toujours à me faire la même réflexion. Comment définir un artiste ? Sans vouloir passer pour le petit péteux à mèche, la clope au bec et et l’écharpe au vent – ni faire de la philosophie de comptoir, un artiste m’apparaît avant tout comme un homme honnête et passionné, dont l’idiosyncrasie donne à son art une dimension tout à fait personnelle, une véritable invitation au voyage dans un univers à part : le sien. Dans le domaine musical, il est possible de mettre cela en perspective en toute simplicité. Surtout avec les albums homogènes, loin des compilations qui enchaînent les tubes comme un vulgaire patchwork de ce qui se fait de « mieux » dans un répertoire, sous prétexte qu’il est préférable de vivoter sous les spots des succès radiophoniques. J’affectionne l’idée d’un « tout ». Ne serait-ce que pour le charme d’une composition sombre, voire bancale, qui ne correspond pas à l’image que l’on se fait d’un artiste. Ceux qui prennent leurs admirateurs à contre-courant peuvent alors toucher au génie.

Voilà ce que parvient à faire Bashung avec L’imprudence. Sorti quatre ans après Fantaisie militaire, autre pierre angulaire de la nouvelle chanson française, cet album est une perle noire à ranger volontiers aux côtés d’un Tonight’s the Night de Neil Young, dans un registre plus moderne… et moins immédiat. Une première écoute, et l’auditeur est dérouté. « Tel » est d’une noirceur infinie, il dessine les premières lignes d’une arabesque musicale qui se poursuit avec des titres comme « La ficelle », « L’irréel » ou « Le dimanche à Tchernobyl », pour mourir avec le titre éponyme. On n’a pas l’habitude de se heurter à un tel bloc. En dehors de gros tubes comme « Faites monter», il faut creuser, plonger les mains dans le cambouis. J’aime ce genre d’objet : tout comme la fine ironie, il suppose l’intelligence de l’auditeur. Il demande un effort de concentration afin de mieux en apprécier les mesures. Quel intérêt peut-on trouver à ruminer de la soupe prémâchée, resservie à outrance et qui, sous ses attraits colorés, n’offre en bouche qu’une pâle sensation de déjà-vu ? Vous aimez le réchauffé, vous ? C’est en tombant sur un os qu’il faut en examiner la morphologie. La substantifique moelle se mérite : back to basics, cela ne peut pas faire de mal.

Theodor W. Adorno craignait la « ratio commerciale » appliquée à l’irrationalité de la musique. A sa façon, ce disque redore le blason d’une esthétique sonore alternative. Son essence est désespérée, comme un faux blues trop étiré se structurant autour de riffs aériens, de montées en puissance, de rythmes typiques de Gainsbourg, et parfois même d’expérimentations qui font écho à la scène underground américaine. Les perambulations sonores citeraient du Jim O’Rourke, du Thurston Moore voire du Tom Waits (« Dans la foulée ») et emprunteraient même parfois au genre glitch (« Faisons envie »). Le regretté Alain Bashung nous livre ici peut-être le dernier chef-d’œuvre en date de la musique française. L’album éclot et s’évanouit sur le même air, mais passe par d’innombrables courants différents. Tout semble rester en suspens ; des fulgurants éclats d’harmonica jusqu’aux édifices électriques en toile de fond, rien n’est tout à fait stable. Les violons et autres pianos semblent à peine glisser sur la surface des compositions. Tout est palpable et se dérobe dans le même temps. Quant aux textes, là encore Bashung nous régale d’une poésie ouverte : comment résister à cette rime entre « obèse » et« Varèse » ? Plein de finesse et de parti pris, voilà un album à redécouvrir de nombreuses fois.

[Musique] Colette Magny – Colette Mâgny, je veux chaanter

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Artiste : Colette Magny
Titre de l’album : Colette Mâgny, je veux chaanter
Année de sortie : 1979
Label : Le Chant du Monde
Genre : Art brut, Field Recording, Expérimental, Blues

Peu d’artistes peuvent se vanter d’avoir touché à tout, avec plus ou moins de succès. C’est certainement la crainte de voir les ventes en berne qui refroidit plus d’un label. Dans le domaine musical français, bien que n’ayant jamais eu sa place parmi les plus grands, Colette Magny ferait figure de cas d’école. Chanson, blues, jazz, improvisation libre, musique concrète, expérimentale voire même un peu de rap : rien ne semblait limiter son expression musicale. Logique pour une chanteuse qui considérait les maisons de disques comme des « porcs ». Mais la plus singulière de ses productions audio ressemble davantage à un journal de bord qu’à un album dans son acception classique. Il s’agit de Colette Mâgny, je veux chaanter, disque sorti chez Le Chant du Monde en 1979, et enregistré avec la participation des enfants de l’I.M.P. de Fontenoy-le-Château, un centre spécialisé dans l’accueil de jeunes de 6 à 16 ans atteints d’autisme ou de troubles psychomoteurs.

« Non interventionniste au maximum, j’ai peu suggéré, beaucoup écouté et pleinement enregistré ce que les enfants ont bien voulu exprimer. »

Présenté comme ça, on imagine aisément le caractère singulier d’un tel ovni. Et c’est bien le cas : on touche ici au degré le plus expérimental de la discographie de Colette Magny, suivi dans la foulée par Thanakan (1981), une lecture pour le moins « libre » de textes d’Antonin Artaud. Après une brève introduction chantée, il nous est proposé un mélange rugueux de collage de sons et de field recording, traversé de moments de pur art brut, notamment à travers le jeu d’instruments spécialement fabriqués pour l’occasion. Le choix de la pochette du disque n’est donc pas anodin… Sur le papier, cette démarche pourrait faire penser au cultissime Philosophy of the World du groupe The Shaggs, sorti dans les années soixante. Pourtant, il est plus proche dans l’esprit d’une initiative comme Les dents du singe de René Laloux, ce court-métrage d’animation réalisé presque exclusivement par des patients d’une clinique psychiatrique.

« Pour le disque, j’ai choisi et imbriqué, parmi de nombreux enregistrements, les éléments sonores qui m’ont semblé le mieux traduire ce que j’ai cru comprendre de ces enfants. »

C’est un document relativement difficile d’écoute pour les non-avertis. Non pas qu’il aurait pu plaire aux futuristes italiens ou qu’il s’adresse aux férus de musique atonale – il est trop « organique » dans son esthétique, trop parsemé de petites chansons. Colette Magny semble davantage vouloir apporter un témoignage à travers l’objet musical, exploiter l’usage sonore d’un monde différent pour laisser la parole à des enfants avec qui « on peut pas dire ce qu’ils ont dans le coco ». Derrière ce « canular » expérimental, comme aimait le préciser Magny, se dessine donc la lutte contre l’ignorance qui amène à l’exclusion. La forme possède surtout un fond.

En vérité, l’art de la « Magnyfique » n’est pas tant de faire vibrer le blues. Avec son œuvre à portée politique, elle est une figure de résistance au même titre que le sont Straub et Huillet dans leurs créations cinématographiques. Chaque disque porte en lui la marque de la colère, de l’indignation. Magny va chercher l’auditeur pour le faire réagir, quitte à laisser le micro aux premiers intéressés. Malgré le dessin quasi-schizophrène de la pochette, elle lance un violent réquisitoire contre ceux qui s’en prennent aux « débiles mentaux » et au personnel en charge de leur éducation. Le message doit passer coûte que coûte : « On est comme eux… Qu’ils nous fassent pas des bêtises ». Une question se pose alors : un album peut-il être une expérience presque plus sociale que musicale ?

« Je les aime. »

Au-delà de toutes ces considérations purement théoriques, Colette Mâgny, je veux chaanter reste un acte musical intrigant, voire franchement intéressant, avec ses sifflets à coulisses et ses guimbardes-épinettes, dont un final atonal de toute beauté brute. C’est un peu la mélodie du bonheur, avec ses dissonances et ses limites propres. Les enfants s’amusent, ils ont l’occasion de s’exprimer, de chanter. L’album se paie même le luxe d’être poignant avec la chanson « Si je dis », une mise en musique de paroles d’un enfant ; Colette Magny en fait un blues envoûtant, semblant renouer avec des sentiments universels… Un chant du vécu, assez primaire, comme avant. Et si la grande dame avait vraiment réussi son coup ?

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