A venir : Les Chroniques du Néant, un voyage dans la discographie de Fushitsusha (1989-2003)

C’est un titre bien pompeux, je vous l’accorde. Pas le choix. Et encore, vous n’avez pas lu les textes qui vont suivre ! Très bientôt, je posterai chaque semaine une chronique de tous les albums sortis par Fushitsusha avant le décès de son bassiste attitré, Yasushi Ozawa. Ce sera l’occasion pour moi de réviser celle parue le 29 avril 2012 qui manquait de fluidité, mais surtout de parler plus longuement d’un groupe qui aura marqué mes oreilles au fer blanc depuis plus de dix ans. On m’a demandé à plusieurs reprises de faire un topo, une sorte de guide d’écoute qui remettrait en contexte leur musique. Le problème (?) c’est qu’il s’agit avant tout d’une affaire d’instinct, de sensations tout à fait personnelles.

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Haino ne fait pas dans la dentelle. Il possède un style qui lui est propre, et c’est justement là un de ses principaux attraits : pas besoin de prérequis pour profiter (ou non) de son art. Il faut juste aimer les guitares qui font du bruit… beaucoup de bruit, et se laisser emporter par le torrent. Et découvrir la multi-dimensionnalité de son projet connu dans la japanoise qui, étrangement, attire toujours plus de hipsters (Lady Gaga ou la Red Bull Academy, c’est à vous que je m’adresse). En attendant la parution d’un hypothétique vrai bouquin bien documenté sur le sujet, je vous souhaite par avance bonne lecture.

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[Musique] Neil Young – Time Fades Away / On the Beach / Tonight’s the Night (NYPJ #03)

Troisième série de mini-critiques de la discographie signée Neil Young. On peut dire que là, ça envoie du lourd. Comme on dit : âmes sensibles s’abstenir !

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Time Fades Away (1973)

Réclamé en version CD par les fans du monde entier, mais renié par Neil Young pour qui ce disque rappelle des souvenirs particulièrement atroces, Time Fades Away est le premier album live sorti par l’artiste, un document à la croisée des chemins qui constitue le premier volet d’une trilogie sombre. Provenant presque tous de sources différentes, les enregistrements inédits annoncent plus ou moins la couleur. Découvert très tôt dans mon parcours youngien, ce disque m’a tout de suite paru assez malsain, malgré la présence de douces et belles ballades comme « Journey Through the Past » ou « Love in Mind ». C’est d’ailleurs tout à fait exceptionnel de voir ce sentiment partagé par beaucoup. En multipliant les écoutes, on peut aller jusqu’à ressentir sur les morceaux électriques que le groupe était sur le point de flancher. Une vraie réussite dans l’échec : « Time Fades Away », « Yonder Stands the Sinner » ou « Don’t Be Denied » possèdent tous cette même noirceur d’âme préfigurant le déchirement de Tonight’s the Night. Même si « The Bridge » n’est clairement pas mémorable, « L.A. » et dans une moindre mesure « Last Dance » sont des compositions fortes d’une tournée catastrophique, arrosée de tequila et ponctuée par l’overdose fatale de Danny Whitten. Il faudra attendre 1979 pour avoir à nouveau la possibilité d’écouter d’autres concerts officiels de Neil Young… une fois les blessures cicatrisées.

On the Beach (1974)

Né dans les années 80 et ne faisant donc pas partie des fans de la première heure, je n’aurai pas connu l’avarie du cinquième album de Neil Young, réédité en disque compact pour la première fois en 2003, quelques deux années à peine avant ma découverte du loner. Impossible de savoir si j’aurais été, moi aussi, dérouté par la nature inattendue de cet opus singulier, marquant le début de sa seconde période discographique (1972-1979). Derrière une pochette surprenante, énigmatique, le songwriter canadien donne naissance à des compositions enregistrées dans la foulée de sa tournée la plus éprouvante, sonnant comme un coup d’estoc porté à son image proche du hippidom. Torturés, personnels et mélancoliques à l’image de Young debout sur la plage, ne possédant parfois de « blues » que le nom, les morceaux s’enchaînent, dévastateurs. L’entrain de « Walk On » cède très tôt sa place à des textes désespérés (« On the Beach »), désenchantés (« Vampire Blues ») voire rageurs (« Revolution Blues », grand favori de Johnny Rotten), sans jamais lasser ni délaisser, qualités essentielles des meilleurs compagnons de route. En dehors du temps, le disque laisse une empreinte de plus en plus marquée au fil des écoutes, avec son final grandiose : « Ambulance Blues », flèche intimiste géniale qui marque le cœur au fer blanc du vague à l’âme. Je ne compte plus le nombre de fois où, dans les moments sombres et difficiles, cet album magique a su me donner un réconfort, un soulagement, une bouffée d’oxygène.

Tonight’s the Night (1975)

Enregistré avant la sortie du précédent album, Tonight’s the Night ne sort qu’en 1975 par crainte des maisons de disques d’afficher trop tôt le visage sombre d’un chanteur-compositeur complètement brisé par la vie. Cet hommage vibrant à Danny Whitten et Bruce Berry, « morts pour le rock ‘n’ roll », exprime le plus directement du monde tout le chagrin et la douleur de Neil Young, qui s’excuse par avance de ses compositions trop personnelles pour un large public (« Désolé. Vous ne les connaissez pas. Ça ne veut rien dire pour vous. »). Exhalant alcool et drogue, le disque se met à tourner et commence ainsi une lecture youngienne de ce qui s’apparente au spleen et à l’idéal, une épreuve majeure comme rite initiatique, d’où le phénix canadien renaîtra plus tard de ses cendres. En compagnie des Santa Monica Flyers, le loner signe des chansons tristes, poignantes, déchirantes, parmi lesquelles « Speakin’ Out », « Borrowed Tune » – reprise assumée jusque dans le texte de « Lady Jane » des Stones ; la voix ne tenant qu’à un fil, il semble même éprouver des difficultés infinies à boucler des titres comme « Mellow My Mind » ou le fabuleux « Tired Eyes ». Coincé presque à mi-chemin de l’album, dans l’étau formé par les deux superbes parties alpha et oméga du titre éponyme, « Come On Baby Let’s Go Downtown » est à peu près le seul bol d’air que propose l’album, un moment rock capté en 1970 au Fillmore East avec Whitten au chant. Le reste n’est que fragilité, une ménagerie de verre prête à éclater. Perle noire, disque terrible, implacable de bout en bout, Tonight’s the Night restera l’un des points culminants de la carrière de Neil Young.

[Musique] Jeph Jerman / Tim Barnes ‎– Matterings

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Artistes : Jeph Jerman & Tim Barnes
Titre de l’album : Matterings
Année de sortie : 2015
Label : Erstwhile
Genre : Électroacoustique, field recordings

Une salle obscure. Je monte un escalier en colimaçon, mes pas accompagnés de bruits inquiétants. Les rouages d’une forge d’enfer se font entendre. La tête tourne, les oreilles sifflent de plus en plus. Le sang me monte à la tête, les battements du cœur s’accélèrent à mesure que mon corps s’enfonce dans le virage infini. J’entrevois une issue menant vers la pluie providentielle. Je sors. Tout se mélange dans la course des nuages inquiétants. Où suis-je ? Le grand air me donne le vertige. Je marche tant bien que mal sur l’herbe mouillée. Au silence des machines, succède le son de sirènes, stridentes. Je titube et trouve un appui sur une pierre taillée en biseau. La main posée dessus, j’ai le vague sentiment de communiquer avec la terre. Une relique d’un temps ancien, proto-électronique qui, l’espace d’un moment, me rappelle à quoi ressemble le chant des oiseaux. Je commence à y voir plus clair. Silence se fait. A présent, je perçois distinctement les éléments qui m’entourent, jusqu’au vol de mouches près d’un étang. Pour rien au monde, je ne voudrai être ailleurs. Mes pieds s’élèvent, j’ai la sensation de flotter. En me concentrant, j’arrive à écouter les sons transportés par le vent, venus de très loin. Il me suffit de fermer les yeux pour ne plus entendre que ça : le tintement de cloches célestes. La paix ! Mais bientôt, l’ascension verticale me mène trop haut. La mécanique s’emballe, l’angoisse m’étreint, je manque d’oxygène. Je sombre dans un chaos stratosphérique et m’évanouis. A mon réveil, j’ai regagné mon point de départ. Mon expérience cosmique m’a épuisé, et rien ne me paraît plus important maintenant que de faire le vide. Je reviens sur mes pas jusqu’à l’édifice ancestral ; ce dernier s’effrite à mon contact pour n’être plus qu’un amas de petites pierres insignifiantes, roulant jusque vers mes orteils. Mon existence erratique n’a pas de but, et cette prise de conscience me foudroie. Je veux revenir dans les entrailles du monde, claquer la porte salvatrice derrière moi. L’étrange tour originelle m’accueille à nouveau en son sein et me donne à voir la vérité redoutée, ma nature de prisonnier, de cobaye éternel. Un grand symbole se répète partout sur les murs : des cercles imbriqués, petits et grands. Tous ont l’air de vouloir s’échapper. Tous sont retenus, les uns aux autres, comme un jeu d’évasion qui tourne mal. Ironie ultime de la forme parfaite, condamnée à vivre dans un espace déterminé. La volonté n’y fait rien. Plus je regarde ces formes, plus elles se resserrent en forme de nœud coulant. Quelque part, la forge reprend de l’activité, mais peu m’importe la marche du monde. J’ai trouvé ma place.

[Musique] Neil Young – Live at the BBC / Harvest / Journey Through the Past (NYPJ #02)

Second épisode de mini-critiques consacrées à Neil Young. Un bootleg, un disque d’or et un album méconnu.

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Live at the BBC (1971) [bootleg]

Même si beaucoup de mélomanes évaluent un artiste par ses performances live, il est plutôt rare de découvrir son plein potentiel via un simple bootleg. Ce concert de 30 minutes enregistré le 23 février 1971 à la BBC est pourtant un de mes premiers contacts avec Neil Young… Une performance forte, puissante, dévastatrice. C’est à cet instant que je me suis littéralement imprégné de sa musique. Depuis l’ouverture à l’antenne avec le déchirant « Out on the Weekend » jusqu’à l’entraînant « Dance, Dance, Dance », l’expérience m’a marquée de bout en bout. La posture voûtée, la voix fébrile, l’humour entre chaque morceau, le loner enchaîne nouveaux morceaux à paraître sur son prochain album : de futurs grands classiques comme « Old Man », « Heart of Gold » et « A Man Needs a Maid » dans des versions intimes, poignantes, captées sur le vif. Il faudra attendre de nombreuses années avant de pouvoir profiter du concert à Massey Hall donné deux mois plus tôt. Pour beaucoup de fans, c’est cette prestation télédiffusée qui sera longtemps la référence, un sommet artistique de Neil Young dont l’impact est renforcé par l’aspect visuel du document. Pour moi, l’expérience de la découverte demeure insurpassable et reste gravée dans mon cœur aux côtés d’un autre enregistrement pirate dont j’ai malheureusement perdu la trace.

Harvest (1972)

Meilleure vente de l’année 1972 aux Etats-Unis, devenu un classique parmi les classiques avec son lot de chansons cultes, Harvest n’a pourtant pas grand-chose à voir avec l’aspect touchant que j’aime retrouver chez Neil Young. Par sa production trop léchée voire emphatique – la pompeuse présence du London Symphony Orchestra sur « A Man Needs a Maid » et « There’s a World » – ce disque est la preuve que de bonnes compositions et qu’un bon interprète ne font pas nécessairement un excellent album. Bien sûr, il serait injuste d’en parler avec trop de sévérité, mais aujourd’hui encore j’ai du mal à comprendre comment on peut le considérer comme le sommet discographique du chanteur canadien. Il y a un manque d’équilibre là-dedans, une hétérogénéité (notamment quand on passe de « Heart of Gold » à « Are You Ready for the Country? »). Autre élément à charge, le jeu assez plat des Stray Gators sur « Alabama » ou « Words », qui ne parviennent pas à exploser le quatrième mur comme le feraient les membres du Crazy Horse. Heureusement, les tubes de l’époque sont tous là, en particulier le magnifique « The Needle and the Damage Done » capté lors d’un concert à UCLA. Mais ça n’empêche pas d’être ennuyé par un fait : beaucoup se contentent d’écouter en boucle cet unique album, qui ne démontre en rien toute la puissance émotionnelle que peut atteindre Neil Young.

Journey Through the Past (1972)

Selon un vieil adage, les stars du rock ne devraient jamais toucher à une caméra. Il semblerait que le premier film réalisé par Neil Young, Journey Through the Past, ne fasse pas exception à la règle. C’est peut-être la raison pour laquelle cette bande originale n’est pas vraiment tenue en haute estime par les fans ? Je l’ai moi-même négligée jusqu’à récemment, car le disque n’a jamais été réédité en CD. Pourtant à l’écoute, en dehors de tout visionnage du documentaire, il est facile de relever un certain nombre de bons points. D’abord, l’enchaînement de deux pistes du Buffalo Springfield en ouverture avec trois morceaux live de CSNY – dont une très bonne version de « Ohio ». Si l’ensemble paraît parfois un peu poussif, notamment sur « Are You Ready for the Country? », on se délecte avec plaisir de la perle de l’album, un « Southern Man » rageur. Une version de « Alabama » retravaillée pour le film précède de façon similaire un « Words » long de 15 minutes. Certes, le son est parfois bien faible, mais une remasterisation pourrait bien corriger ce problème. En fait, outre l’anecdotique « Let Me Call You Sweetheart », c’est la face D qui pâlit vraiment en comparaison du reste, trustée par le prêchiprêcha et la chorale insupportable du Tony & Susan Alamo Christian Foundation Orchestra. Elle explique presque le désintérêt quasi-général pour ce double disque surprenant mais disparate sorti dans l’ombre de Harvest.

[Musique] Herbert Distel – Railnotes

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Artiste : Herbert Distel
Titre de l’album : Railnotes (Die Reise / La Stazione)
Année de sortie : 2003
Label : HatHut Records
Genre : Musique concrète, field recordings

Quand j’étais tambour, une pièce me fascinait bien plus que les autres. C’était « Le train » de Dante Agostini. A travers une juxtaposition de rythmes complexes, s’entrecroisant et s’enchâssant, les instruments reproduisaient le son d’une locomotive à vapeur ; merveilleusement ingénieux, le morceau s’inspirait d’une source sonore brute, d’un bruit « impur » (et non d’une idée musicale) à émuler dans le but de générer une composition originale et aboutie. Les pulsations de ce cœur mécanique, battues sur les peaux tendues des tambours, rendaient parfois difficilement perceptible le tempo, tant les accents et ornements fichés çà et là se plaçaient à cheval sur les mesures. Le touche-à-tout Herbert Distel semble avoir ressenti, lors d’un trajet reliant Zurich à Berne, la même intuition que le batteur d’origine italienne, dans un esprit de musique concrète, en créant « Die Reise » (1984-85).

Cette première pièce composée pour la radio n’est évidemment pas sans rappeler Pierre Schaeffer et sa célèbre « Étude aux chemins de fer » (1948), œuvre décriée par les compositeurs sériels en son temps. L’hommage certain rendu au compositeur français partage ici le souci de faire surgir la beauté des bruits, par la transformation d’une source audio en espaces sonores étendus – de fait, nombreux sont ceux à procéder ainsi. Les similarités s’arrêtent pourtant là. Par analogie, on pourrait dire que L’Arrivée du train en gare de la Ciotat des frères Lumière est à Schaeffer ce que Démolition d’un mur est à Distel. Le Suisse nous propose autre chose qu’un simple document ou qu’une manipulation semblable à celles de Nakajima, et pousse son concept aussi loin que Bernard Parmegiani et son « Natura sonorum » de 1975. Le train à suivre serait-il celui de la pensée ?

Les structures se faisant et se défaisant lentement invitent à un voyage mental, quand bien même elles soient fondées sur un voyage physique. Et dans la tête d’Herbert Distel, la technologie et la nature ne doivent faire plus qu’un ; les battements machinaux deviennent aussi organiques que le chant des cigales de Toscane, et inversement. Comme l’écrit Peter Niklas Wilson : « Un processus subliminal s’opère, à partir de sons réalistes d’une voie ferrée vers un espace sonore intérieur, au sein duquel les pulsations du train et des cigales sont abstraits, dématérialisés et transformés en installation sonore » – mentionnant au passage le travail d’Alvin Lucier. Ce qui est fort bien résumé. Distel applique d’ailleurs cette même approche à la seconde pièce radiophonique présente sur cette compilation, « La Stazione » (1987-90).

Cette fois, on se concentre davantage sur les espaces topiques délimitant l’idée de trajet ferroviaire : les gares. Cette œuvre polyptyque, sorte de mini-opéra substituant son livret par des annonces mises en boucle (enregistrées à Milan) et des orchestrations lointaines, comme en filigrane, cherche à brouiller la frontière entre réalité et imagination. Au-delà du monde froid dans lequel Distel semble nous inviter dans cet ambitieux programme, mon esprit n’oublie pas de rendre visite à Agostini et son morceau de Grand Prix National. Dans ma rêverie, je m’amuse à comparer « Le train » avec « Die Reise », sans doute parce qu’ils empruntent tous deux aux codes du minimalisme, en portant une rythmique en avant… mais selon un traitement différent, pour des résultats radicalement opposés.

[Archives] Captain Beefheart & The Magic Band – Lick My Decals Off, Baby

Neuvième archive pour clore cette semaine intense avec rien de moins que mon disque préféré (ex-æquo avec le disque qui le précède). Je dois dire que celle-là m’a donné du fil à retordre à remanier. Je m’étais un peu perdu à la base, j’espère que cette fois le style est bon.

Chronique publiée à l’origine le 22 janvier 2007

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Artiste : Captain Beefheart & The Magic Band
Titre de l’album : Lick My Decals Off, Baby
Année de sortie : 1970
Label : Straight
Genre : Blues-rock expérimental, art rock, free-jazz

Dans un espace abstrait, où se mêlent cognitions et actes manqués, dans lequel s’ébattent gaiement neurones et axones, le cortex cérébral troque ses bonnes fonctions contre pléthore d’informations. Des souvenirs y croisent des fantasmes, des odeurs y rencontrent des textures et du son. A l’intérieur du crâne, la réactivité est rapide. Dans ce foutoir mémoriel, on s’active jour et nuit pour archiver les disques. Il faut classer. En pleine soirée mousse de cervelas, au sommet d’un gros tas de musiques, tentent de cohabiter un mec à la tronche de poiscaille et une bande de pingouins snobinards fêtant l’arrivée de 1970 façon garden party. Posés juste à côté d’une mixture bulbeuse inqualifiable, disproportionnée suite à une exposition prolongée à un trop plein de sons, ils applaudissent un occipital en ébullition. Ils occupent la première place d’un podium aux marches extensibles, la tête collée au plafond du système ventriculaire. Cette boîte crânienne, c’est donc du fast et du bulbous. C’est les deux mon capitaine.

Chez les autres en revanche, le voisinage s’excite. Message des esgourdes : « Comment on peut aimer ça ? Cette bouillie, ça rime à quoi ? Les mecs savent pas jouer, ça s’entend direct. Si tu veux mon avis, ils réinventent rien, à part l’art du pouêt-pouêt à la con. C’est un bœuf entre potes enregistré par un studio anarchiste, une musique d’intellectuel gauchot, ça vaut pas un kopeck. » Et les globes oculaires d’en rajouter une couche. « Ah, on les voit de loin, cette bande d’illuminés de la caboche… Ils ont fière allure, ces barbus, ces hippies avec leurs chemises à fleurs ! Et puis ce jargon limite pédant, art rock, free form, blues à interner… sans rire, quelle bonne blague. » Mais pour le père hypothalamus qui domine mon système nerveux central et traite ces données externes, c’est une bonne barre de rire qui vaut presque mieux qu’un steak de calmar. Même dans un sac en plastique, ces céphalopodes valent leur pesant de cacahuètes, d’ailleurs ce sont eux qui malaxent la pâte rose, non ? Au final, leurs axones sont les plus épais. Enfin, je me perds.

L’amateur du rock expérimental de Captain Beefheart ne serait qu’un geek contradictoire pour les prétendus détenteurs du bon goût. Loin d’être comme eux, ces fières vigies de l’horizon musical, il chercherait à se valoriser aux yeux des autres en écoutant l’inécoutable, campé obtusément sur ses positions. Ses interventions dithyrambiques seraient des élocutions aussi incompréhensibles que la poésie sonore de Don Van Vliet ou les toiles de Peacock Ink. C’est le danger des langages plus hermétiques que d’autres. Pourtant, Lick My Decals Off, Baby est peut-être le plus grand des disques avec son pachidermique alter ego de 1969 qu’il côtoie et challenge : que choisir, entre l’orgie musicale de quatre-vingt-dix minutes et sa version condensée, le nerveux album de 1970 ? Peut-on parler de duel de titans ? Pour ma part, c’est le cas. Impossible de dissocier ces deux albums, le dilemme engage la fusion, la différence se mute en cohésion.

Si Trout Mask Replica est un immense prisme, Lick My Decals Off, Baby est un kaléidoscope plus sombre, où l’extase d’un blues déjanté colle à la peau comme une décalcomanie qui démange. Des morceaux comme « Flash Gordon’s Ape » ou « Japan In A Dishpan » démontrent, s’il le fallait, le talent iconoclaste du groupe surréaliste qui parvient à réitérer l’exploit, à confirmer sa position. Encore plus intransigeant, moins épars, c’est un autre pavé finement sculpté jeté dans la mare pop. La seconde cerise sur un gâteau qui change de la tourte chevelue à la truite. La musique adopte la nature de la conscience : palpable, libre quand elle s’affranchit, mais définitivement hors de portée de toute définition ou concept, barrières sémantiques liberticides qui réduiraient cette forme d’expression unique en un simple pruneau sur une armoire. Ineffable, insondable et accrocheuse, la musique est difficile à résumer sur le papier. On ne ferait qu’une partie d’un tout, une gorgée d’un délicieux calice à boire… jusqu’à la lie.

Le temps passe mais ne semble pas éroder cette sculpture sonore d’une richesse absolue. Quand on y réfléchit, sa modernité tient dans la volonté de déstructurer les formes, de penser autrement les battements du cœur, de prendre à contre-pied les poncifs. Cet album indispensable n’a rien perdu de sa verve, de sa provocation. Œuvre d’un tyran génial, fruit d’une intense réflexion et du travail colossal de Drumbo, Ed Marimba et Zoot Horn Rollo, voici un véritable pilier de marbre du fondamentalisme ubuesque.

[Archives] Aihiyō – Aihiyō

Huitième archive et on retrouve Keiji Haino, les années 90 et du blues électrique barré. Il y a de l’idée derrière ces publications, avouez.

Chronique publiée à l’origine le 24 juillet 2007

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Artiste : Aihiyō
Titre de l’album : Aihiyō
Année de sortie : 1998
Label : Tokuma Japan
Genre : Rock noise-blues expérimental carrément nippon

Plus modestement charpenté que Fushitsusha, Aihiyō est un projet inattendu qui s’inscrit dans une dynamique moins extrême, plus accessible et plus détendu qu’à l’habitude. Haino y expérimente avec humour ses qualités d’interprète bizarroïde, démontrant une capacité déconcertante à aborder différents styles sans dénaturer sa tambouille habituelle. Il arbore un visage éclectique au sourire sarcastique. Au-delà de la simple parodie, loin de craindre de s’en prendre aux indémodables, le performer nippon avance un registre plus décalé qu’expérimental. Alors, lancé comme un discobole, il envoie sa galette à la poursuite de divers genres quasi-sanctuarisés pour mieux les frapper de plein fouet : pop, post-punk et blues, tout passe à la moulinette. Si « My Darling Max » conserve la structure d’un tube FM classique de moins de trois minutes, « I Love You » en porte le message sur un joli poum-tchac d’Ikuro Takahashi. Keiji Haino révise et désosse allégrement le delta blues avec « Melancholy Wish », dynamite le rock propret et ses riffs saccadés (que l’on ne connaît que trop bien) avec « Why the Two of Us Here », mais n’oublie pas de confirmer son goût pour des morceaux plus doux, plus calmes – et plus longs – avec les superbes « Red Shoes » ou « Between Night and Morning ». Humour et beauté cohabitent avec « I Love You to Your Bones », morceau disloqué, criard et inécoutable dans le bon sens du terme. Aihiyō, c’est un bon point de départ pour découvrir Keiji Haino ! Une carte de revisite qui force les traits sans sacrifier des épisodes bruitistes nécessaires à la brillance du bonhomme.