A venir : Les Chroniques du Néant, un voyage dans la discographie de Fushitsusha (1989-2003)

C’est un titre bien pompeux, je vous l’accorde. Pas le choix. Et encore, vous n’avez pas lu les textes qui vont suivre ! Très bientôt, je posterai chaque semaine une chronique de tous les albums sortis par Fushitsusha avant le décès de son bassiste attitré, Yasushi Ozawa. Ce sera l’occasion pour moi de réviser celle parue le 29 avril 2012 qui manquait de fluidité, mais surtout de parler plus longuement d’un groupe qui aura marqué mes oreilles au fer blanc depuis plus de dix ans. On m’a demandé à plusieurs reprises de faire un topo, une sorte de guide d’écoute qui remettrait en contexte leur musique. Le problème (?) c’est qu’il s’agit avant tout d’une affaire d’instinct, de sensations tout à fait personnelles.

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Haino ne fait pas dans la dentelle. Il possède un style qui lui est propre, et c’est justement là un de ses principaux attraits : pas besoin de prérequis pour profiter (ou non) de son art. Il faut juste aimer les guitares qui font du bruit… beaucoup de bruit, et se laisser emporter par le torrent. Et découvrir la multi-dimensionnalité de son projet connu dans la japanoise qui, étrangement, attire toujours plus de hipsters (Lady Gaga ou la Red Bull Academy, c’est à vous que je m’adresse). En attendant la parution d’un hypothétique vrai bouquin bien documenté sur le sujet, je vous souhaite par avance bonne lecture.

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[Archives] Aihiyō – Aihiyō

Huitième archive et on retrouve Keiji Haino, les années 90 et du blues électrique barré. Il y a de l’idée derrière ces publications, avouez.

Chronique publiée à l’origine le 24 juillet 2007

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Artiste : Aihiyō
Titre de l’album : Aihiyō
Année de sortie : 1998
Label : Tokuma Japan
Genre : Rock noise-blues expérimental carrément nippon

Plus modestement charpenté que Fushitsusha, Aihiyō est un projet inattendu qui s’inscrit dans une dynamique moins extrême, plus accessible et plus détendu qu’à l’habitude. Haino y expérimente avec humour ses qualités d’interprète bizarroïde, démontrant une capacité déconcertante à aborder différents styles sans dénaturer sa tambouille habituelle. Il arbore un visage éclectique au sourire sarcastique. Au-delà de la simple parodie, loin de craindre de s’en prendre aux indémodables, le performer nippon avance un registre plus décalé qu’expérimental. Alors, lancé comme un discobole, il envoie sa galette à la poursuite de divers genres quasi-sanctuarisés pour mieux les frapper de plein fouet : pop, post-punk et blues, tout passe à la moulinette. Si « My Darling Max » conserve la structure d’un tube FM classique de moins de trois minutes, « I Love You » en porte le message sur un joli poum-tchac d’Ikuro Takahashi. Keiji Haino révise et désosse allégrement le delta blues avec « Melancholy Wish », dynamite le rock propret et ses riffs saccadés (que l’on ne connaît que trop bien) avec « Why the Two of Us Here », mais n’oublie pas de confirmer son goût pour des morceaux plus doux, plus calmes – et plus longs – avec les superbes « Red Shoes » ou « Between Night and Morning ». Humour et beauté cohabitent avec « I Love You to Your Bones », morceau disloqué, criard et inécoutable dans le bon sens du terme. Aihiyō, c’est un bon point de départ pour découvrir Keiji Haino ! Une carte de revisite qui force les traits sans sacrifier des épisodes bruitistes nécessaires à la brillance du bonhomme.

[Archives] Butter 08 – Butter 08

Septième archive pour un disque injustement oublié, voire mal-aimé alors que vraiment, quand on est branché sur le rock 90s qui envoie chaud la patate, on ne peut qu’adorer.

Chronique publiée à l’origine le 2 septembre 2006

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Artiste : Butter 08
Titre de l’album : Butter 08
Année de sortie : 1996
Label : Grand Royal
Genre : Rock noise-blues alternatif à tendance nippone

Alors là pour cet album, j’ai cru au miracle. C’est vrai, rien ne me prédestinait à découvrir ce groupe éphémère à la face de plaquette de graisse ; car c’est un pur hasard que de m’être penché sur ce disque, probablement guidé par je-ne-sais quel Saint-Hubert, protecteur de la margarine et fondu des tartines du breakfast matinal. Autant vous prévenir tout de suite : Butter 08, c’est de la bombe ! En même temps, la présence des délicieuses japonaises de Cibo Matto et de Russell Simins – batteur du JSBX – derrière les fûts, ça explique pas mal de choses. D’ailleurs Mike D ne s’y trompera pas en recevant les démos. Il produira le groupe sur son label Grand Royal : merci, monsieur le Beastie Boy, car le disque tient toutes ses promesses de all-star combo. Voilà du bon punk blues alternatif, proche de Boss Hog, auréolé des voix de Yuka Honda et Miho Hatori qui font des ravages. Morceaux efficaces, soli de gratte bien garage, force brute et samples déglingués, tout ça fait tenir la structure. Bref, c’est purement rock ‘n roll. La plaquette entière se déguste de la même façon. Bien vite, on se rend compte que le long morceau de silence après « Butterfucker », c’est que l’album est fini. C’est triste. Ah oui, mais c’est pour ça qu’on a inventé la touche Replay.

[Archives] Oxbow – Serenade in Red

Cinquième archive, Oxbow. Hautement conseillé aux fans de Shellac, U.S. Maple, The Jesus Lizard voire Boss Hog ou Jon Spencer Blues Explosion. Si vous aimez le blues expérimental (ça existe), foncez.

Chronique publiée à l’origine le 28 novembre 2006

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Artiste : Oxbow
Titre de l’album : Serenade in Red
Année de sortie : 1997
Label : Crippled Dick Hot Wax!
Genre : Post-blues hardcore, rock expérimental

Un cri strident résonne, déchirant la nuit de lambeaux d’agonie. Pas de doute, le son d’Oxbow vous a vrillé les tympans pour la énième fois de la journée et vous commencez sérieusement à avoir des doutes sur vous-même. Les oreilles collées aux enceintes, le front en sueur, le cœur qui bat : que conclure d’une telle réaction ? Il se passe quelque chose dans votre tête. C’est dingue. Quelque chose de dingue dans votre tête. Oui. C’est fou. Fou. Je vous comprends. Depuis 1989, les concerts de ce groupe ont permis d’établir un diagnostic sans appel. Les musiciens sont des psychopathes qui se consument sur scène, de préférence dans une ambiance moite et poisseuse. Alors en même temps, comme Serenade In Red fait figure de référence dans la discographie de ce quatuor électrique de dérangés du ciboulot, ce n’est pas étonnant de ressentir tout ça. La violence est présente, pour autant on ne peut pas parler de brutalité. C’est là toute la contradiction. Il n’est d’ailleurs pas rare qu’on se trompe sur leur compte.

Comme le laisse présager le titre, Serenade in Red parle d’amour – seulement, il serait naïf de croire à du déballage de sentiments. Ce disque cathartique dépeint une des périodes sombres de la vie du chanteur, Eugene Robinson. Ancien boxeur actif pour un webzine pornographique, cette armoire à glace en bois d’ébène a tout du mauvais genre. En gros, on éviterait volontiers de le croiser tard le soir, au détour d’une ruelle. Si vous ne vous sentez pas au mieux en écoutant cet album, imaginez sur scène ce grand costaud vous regardant droit dans les yeux, la main dans le slibard, feignant de se masturber et psalmodiant des paroles cauchemardesques. Avouez que là, c’est le malaise. Sauf qu’en écoutant bien, c’est son chagrin féroce d’un amour déçu qu’il hurle ainsi à la mort, exacerbé par une musique sinueuse à la limite du rituel macabre. Poussant la voix dans ses derniers retranchements, accompagnés un instant de Marianne Faithfull, les cris dérangeants vous font tenir en apnée auditive, avant que la tension retombe un peu. Juste le temps de souffler.

La musique adoucit généralement les mœurs, mais au sein d’Oxbow, on ne peut pas en dire autant. Des morceaux comme « Luna » ont un parfum jazzy prononcé ; mais l’instrumentation atypique, avec saxophone et trombone, donne davantage de relief aux instants pesants (« Insane Asylum »). Les rythmes percutants de Greg Davis et la basse dissonante de Dan Adams font décoller « Over » et « Lucky », tandis que le piano détraqué de Niko Wenner suffit à pardonner l’absence de guitare. « Killer » sonne comme un monument de perversité. Serenade in Red, c’est la menace d’une ombre rampante, un hybride bâtard de blues vénéneux et de post-hardcore glaçant, de la « musique pour adultes » cradingue à réserver aux avertis. Une porte d’entrée idéale sur le monde merveilleusement absurde, théâtral et poétique d’Oxbow.

Réflexions sur Keiji Haino (déc. 2007)

En fouillant dans les méandres de mon disque dur, je suis retombé sur un texte dont j’avais complètement oublié l’existence, intitulé « L’électron libérateur ». Premier bloc d’un prétendu essai visant à offrir des clés de compréhension sur l’art de Keiji Haino… Que d’ambition hagiographique ! Dans l’état, il illustre à merveille mes nombreux projets avortés par manque de temps ou par simple découragement. Après plusieurs années passées à prendre la poussière numérique, ce document finit par être publié car malgré ses défauts et possibles imprécisions, il avait fait l’objet d’une mûre réflexion. J’avais 21 ans.

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L’électron libérateur

 

Keiji Haino voit le jour à Chiba en 1952. Après une première expérience de groupe infructueuse, il forme le combo free jazz Lost Aaraaff. Alors âgé de dix-neuf ans, il apporte au groupe ses premiers grincements de guitare et met sa voix au profit de mélodies fantomatiques. Fort de cette expérience, il multiplie les projets, fonde Fushitsusha en 1978, trois ans avant de lancer sa carrière solo avec Watashi Dake? (1981), son premier LP. Il explorera alors tous les sons possibles et révélera sa passion pour The Doors, Blue Cheer, mais aussi pour toutes ces musiques féodales qui hantent l’esprit de son jeu. Il demeurera parmi la musique toute sa vie, de ces premiers pas à seize ans dans un groupe de reprises des Raveonettes jusqu’à ses projets plus récents ; jamais figé, recherchant toujours l’évolution, l’innovation, sa brillante carrière solo continue encore de fasciner bon nombre d’amateurs. Du haut de sa cinquantaine bien mûre, il continue de vouer son âme entière à son art à lui, imperturbable.

De l’ombre à la lumière

Comment définir Haino ? La personnalité de cet artiste est profonde, mais on tend à le catégoriser. So, Black Is Myself… Pourquoi cet amour prononcé du noir ? Il semble lui-même n’être qu’une ombre. Personnage mystérieux à l’apparence antéchristique et hermaphrodite, il questionne les sceptiques. C’est bien connu, l’inexplicable, le surnaturel, l’inconnu perturbe l’esprit humain, on cherche à rationaliser son comportement par des connaissances établies afin de restaurer l’équilibre dérangé par des données dissonantes. Cependant, Haino ne se limite pas simplement à donner une image de lui-même ; celle-ci donne des indices sur son caractère, son point de vue, sa pensée. Haino reflète à l’extérieur ce qu’il est à l’intérieur, ainsi que les perspectives qu’offrent sa perception de l’outil sonore. Car Keiji Haino se définit surtout par son art, pure déstructuration de la musique.

Avec le monde sonore, couleurs et formes sont la base de notre perception. Ces trois données sont au cœur d’une même réflexion : la musique ne se percevrait que comme des sons maîtrisés par une pratique théorisante se basant sur les accords et les gammes, les cours et les partitions. Ainsi a-t-on donné une forme à la musique, chromatisé ses énergies et béatitudes. Il n’est donc pas anodin que Haino choisisse d’abord de retirer la couleur, c’est-à-dire les sensations bloquées dans une sphère liberticide, avant de tenter de changer la forme, ou proposer une nouvelle lecture de la musique. L’artiste a constamment conceptualisé le but de la musique concrète (travailler le son brut) en s’affairant à déconstruire les instruments, faisant vrombir une vielle à roue comme une guitare électrique et sa guitare électrique comme une déferlante de bruits. Un projet colossal qui débute par la mise en avant d’une couleur, qui n’en est pas une : le noir. Pessimisme, violence, mort ? Absence de couleur, néant ? Il s’agit là de ne pas se méprendre sur le but précis d’un tel choix. Si Keiji Haino se drape de ténèbres, ce n’est pas pour plaire aux fans de black metal. C’est par pure continuité conceptuelle.

Lorsqu’il se charge de retirer la couleur à la musique, il explore à fond le chromatisme d’un mode pour mieux s’adresser à nos sensations. Il fait tout virer au noir le plus profond. Les notes s’étirent, se contractent, ne s’épuisent jamais ; elles résonnent comme dans un choeur de cathédrale en ruine. La voix apparaît, fantômatique, presque gothique ; souvent de longues plaintes donnent naissance à des vociférations spasmiques. La musique atteint un état de transparence, sans perdre sa vie, sa puissance ou sa beauté : elle atteint un état éthéré, incolore, comme surgissant d’un puits sans fond, un tonneau des Danaïdes sur lequel on tendrait l’oreille, stupéfaits que de rien puisse jaillir un peu de tout. L’écoute attentive est essentielle, le deep listening de Pauline Oliveros trouvant un écho chez Haino.

Changer la forme ne nécessite pas moins de travail dans cette démarche extrême. De manière générale, la musique expérimentale est multiple et offre des déconstructions plus que palpables. Elle est concrète et immédiate. L’histoire de la musique ne manque pas de pionniers en la matière. Captain Beefheart aura donné ses lettres de noblesse à ce que l’on appelle le freeform : la forme d’expression libre, sans limite, si ce n’est celle du blues dans laquelle elle se développe. Nous ne sommes pas si loin de l’harmolodie d’Ornette Coleman, grand pape du free jazz. Glenn Branca redessinera dès 1981 les contours de l’instrument appelé guitare électrique, en l’employant dans une optique classique ; non pas dans le sens que lui donnerait Yngwie Malmsteen, consternant de technicité pure, mais à la recherche d’un nouveau type de symphonies modernes. Que fait Keiji Haino ? A l’instar de Derek Bailey, il improvise, expérimente, retourne dans tous les sens le jeu de guitare, mais aussi celui de tout autre type d’instrument passant à sa portée. Il pousse l’improvisation libre aux limites de ses capacités, comme en témoigne l’enregistrement de 1982 avec les Doo-Dooettes et un certain Rick Potts. La folie est plus qu’au rendez-vous. Les structures s’emmêlent, cherchant à créer du neuf à partir d’un grand vacarme organisé.

Malgré tout, les formes de la musique sont multiples dans leurs contours, et Haino l’a bien compris. Quand il s’attaque aux structures mélodiques, il fait la lumière sur un autre univers sonore. Dans le sien, la dissonance est impératrice, tout autant que le silence. Solitaire, il en use comme base de son brut sur laquelle sculpter du neuf. En groupe, sa démarche peut prendre une envergure formidable. Avec Aihiyo, ses idées sont calquées sur du matériel existant, les reprises de diverses chansons sont limitées. Dans sa formation la plus connue, Fushitsusha, il installe durablement son art comme un discours récursif et parvient à opérer une vraie magie sur le son.

Un fragment d’universel

Techniquement, Haino ne se contente pas de donner des grands coups de mediator dans ses cordes. Sa guitare, tout comme sa voix et tout autre instrument qu’il utilise en extension de son corps ne considèrent pas le son comme une fin, dans toute sa non-forme, sa non-couleur et son non-sens. Du négatif du terme, en émerge un kaléidoscope d’influences, des musiques féodales au blues du Mississippi. Keiji Haino fait naître sa musique de la même recette : les ingrédients ou la préparation peuvent varier, mais sa démarche est toujours quasi-identique. Il peut ainsi brouiller les pistes avec un patchwork de sons traditionnels, comme en témoigne son premier album. L’ambiance n’est pas à la saturation. Les expérimentations orientales révèlent la nature troubadouresque, bien que noire, d’un soliste maniant une Fender comme un koto. La rythmique des morceaux fait écho aux contes et légendes rapportées par les anciens joueurs de luth, avec ce morceau de bois qui faisait l’originalité agressive du son – pour des oreilles occidentales tout du moins. A ce jeu, la guitare prend la clarté de la voix du conteur et oscille entre diverses racines blues. Cette vision se retrouve partout dans son jeu guitaristique, depuis Affection (1992) jusqu’à Black Blues (2004) : entre les différents albums, la force de cet artiste se démontre par sa capacité à renouveler l’expérience de façon différente.

Évidemment, ce jeu n’oublie pas de se teinter d’une portée religieuse. Bien qu’antithétiques au zen et au calme souverain de Bouddha, ses exploits scéniques ecstatiques sont souvent précédés d’un calme avant la tempête, un univers plus intimiste, emprunt de contemplation. Méditation, recueillement, solitude : une foi musicale loin de tout précepte dogmatique. Du simple musicien itinérant, Haino se tranformerait en une sorte de Hoïchi sans oreilles, interprète de ses propres légendes au sein d’un temple. Une ombre parmi les ombres d’un manoir délaissé par un clan, esprit errant d’un temple-écho à l’impression de vide fantastique.

Décliné en groupe ou collaboration musicale, un tel caractère ne peut qu’avoir une influence majeure. Il est certes intéressant de travailler seul, mais quand on cherche à diversifier les timbres dans une optique plus large, à ouvrir littéralement ses idées sur une autre échelle, la synergie de plusieurs éléments est un bon moyen de d’accoucher de nouvelles sonorités. Dans le cadre de l’avatar Fushitsusha, le but de la formation est avant tout la compréhension de la démarche d’expression libre, qui ne doit être déterminé en aucune sorte par la pratique usuelle : en ce sens, la technique est largement mise de côté. Seule la cohésion des sons compte : vitale, elle est au cœur du projet. L’artère principale de ce protoplasme est son approche libre, où l’énergie est captée puis relâchée par les sons à leur place respective. Malgré son esthétique rock, Fushitsusha possède l’essence jazzistique d’un Sonny Sharrock, tout en gardant comme base la notion de souffle. L’improvisation est un exercice nécessitant des idées claires, un calme olympien, la respiration se doit d’être calme. Elle est le poumon qui cimente les structures des compositions. Le concept harmolodique de Coleman prévaut. Ce rock modal empruntant ses idées tantôt au blues, tantôt à la musique japonaise, pose plusieurs questions : peut-on cautionner des artistes dont la valeur ne repose absolument pas sur la technique, mais sur la capacité d’écoute et de symbiose ? Des autodidactes proches de l’art brut sont-ils capables d’évoluer ?

Tout est une question de point de vue. Pour l’auditeur, tout semble déstructuré et faire beaucoup de bruit pour rien. Le résultat n’est pourtant pas un hasard. Les débuts de Fushitsusha s’effectuent sur un terrain moins glissant, moins chaotique. Mais l’ensemble reste concerné par les grandes lignes de la musique free. Chacun est libre de faire ce qu’il veut, s’il écoute les autres et participe à l’effort de création collective. C’est le collectivisme nippon à l’échelle musicale. On recherche les sons à exploiter individuellement, on en fait le tour sans pour autant jouer dans son coin. Au Japon, une célèbre école d’art enseignait cette Voie du Son à de nombreux jeunes musiciens japonais, comme autant de disciples d’un dojo singulier. Les différents membres de Fushitsusha ont tous ce point commun : l’apprentissage par autodidaxie. Car pour trouver du nouveau sans se passer de l’authentique, l’inconscient ne doit pas mécaniser les mouvements, ni figer la recherche qui doit rester active. Que peut donc bien lier le trio protéiforme, si ce n’est pas la technique ? Keiji Haino base les compositions du groupe sur la respiration, fondement des atmosphères électriques, des accélérations rythmiques, des festivals de sons et bruits. Les échanges et relations entre musiciens s’accordent ainsi de manière tacite, sur une toute autre donnée que la pulsation.

Dans la théorie, cela fonctionne, mais en pratique ? Fushitsusha semble être parvenu à conserver cette ligne directrice dans le temps, à travers différents membres dont le célèbre Yasushi Ozawa. On peut essayer de retracer le parcours de cette entité via la discographie officielle. Les premiers temps, la mélodie suit le schéma blues sans s’y conformer ; on écoute les premiers live avec une impression de Black Sabbath no wave. Jusqu’en 1990, les concerts se baseront sur des thèmes et des soli rageurs de guitare, comme si les Rallizes Denudes jouaient sur un tempo ralenti ; une première incarnation qui atteint la perfection sur le double-LP live de 1989, première sortie officielle sur PSF. Le début des années 1990 marquerait un changement dans les objectifs du groupe, comme en témoigne le DVD du concert de 1991 : Fushitsusha serait un power trio ardent se basant sur l’agressivité pure, la déstructuration méthodique du rock dans un torrent de noise. C’est à partir de Pathétique (1994) que les compositions commenceraient à varier, de les complexifier davantage. Avec une esthétique plus mâture, les albums suivront en parallèle les recherches guitaristiques de Haino en solo, jusqu’à le faire jouer de la batterie sur Origin’s Hesitation (2001).

Cependant, cette vision est trop étroite. Le caractère changeant de Fushitsusha classe le groupe davantage comme un moyen pour Keiji Haino de tenter une multitude d’expérimentations au large spectre. En fait, il est l’occasion d’un brassage des multiples facettes du performer nippon, s’étalant sur plusieurs heures, entre danse et musique : petites percussions et vielle à roue, chants a capella et guitare électrique… Les limites du rock psychédélique, de l’affirmation d’un héritage nippon sont dépassées et ne laissent vibrer qu’un seul élément, l’artiste lui-même. Serait-il imprudent de comparer Haino à un samouraï cosmique des temps modernes ? L’artiste semble ne remplir aucun rôle tout en étant capable d’endosser n’importe lequel. De fait, imaginons-le un instant comme tel. La Voie du Son serait son but. L’art de la guerre, il en aurait fait sa propre Bible sonore. Ne pourrait-il pas camper un rônin solitaire, sans maître… ni Dieu ? Un fils du nihilisme, un anarchiste musical qui ne tomberait pas dans le spectre de la violence inutile, un multi-instrumentiste désarticulé qui ni paraîtrait pas comme un vulgaire pantin à tout dogme. Keiji Haino, un électron libre… un électron libérateur.

Un concert inédit Fushitsusha / Peter Brötzmann de 1996 à paraître en coffret 3CD

Grande nouvelle ! Fin avril 2014, un live-mastodonte réunissant le noise-rock du groupe culte Fushitsusha et le free jazz allumé de Peter Brötzmann verra le jour chez Utech Records, label américain spécialisé dans les productions underground. Presque vingt ans plus tard, l’occasion nous est donnée de découvrir plus de trois heures de musique atypique, à dévorer sans compter !

Fushitsusha Brötzmann Nothing Changes 2014

Infos directement puisées sur le site web du label Utech Records.

Nothing Changes No One Can Change Anything, I Am Ever-Changing Only You Can Change Yourself
-URCD087-
Enregistré à l’Université Hōsei de Tokyo, le 26 avril 1996

Aucun groupe n’a jamais sonné comme Fushitsusha. Il existe bien entendu des antécédents à leur torrent musical dense et virulent, pareil à un grondement instinctif : on pense d’abord à Blue Cheer, ou au Jimi Hendrix de 1970 – une fois abandonné son art de la mise en scène des précédentes années au profit d’une musique plus intense – mais personne n’a jamais fait autant exploser le rock que le power trio formé par Keiji Haino, Yasushi Ozawa et Jun Kosugi. Vêtus de noir, impassibles et stoïques, le bassiste et le batteur nippons bâtissaient des échafaudages branlants de rythmes qui, quand Haino s’invitait guitare à la main, prenaient l’allure de structures immenses d’où jaillissaient des tornades de bruit pur sur un public médusé, qu’il soit japonais, américain ou européen. Cette musique improvisée n’existait pas sans but, Haino cherchant à démontrer que les chemins empruntés par celui qui cherche à atteindre la pureté ne cessent jamais d’évoluer. Les morceaux pouvaient durer à peine trois minutes, ou durer plus d’une heure et quart. Ils pouvaient se développer autour de riffs précipités proches du punk-rock, ou s’assembler presque imperceptiblement dans une lenteur éthérée, comme un brouillard s’élève du sol. Ils pouvaient être furieux, explosifs, ou terriblement tristes.

Malgré la volonté (voire l’avidité) de Keiji Haino à collaborer avec de nombreux musiciens issus de divers milieux, peu d’interprètes ont réussi à égaler l’énergie fulgurante de Fushitsusha. L’un des seuls à avoir été capable de résister à la force du groupe en plein effort s’avère être le saxophoniste allemand Peter Brötzmann, qui rejoint le trio japonais sur cet unique concert épique de trois heures, enregistré à l’Université Hōsei de Tokyo le 26 avril 1996, et disponible pour la première fois via ce coffret triple-CD. Au fil des années, Brötzmann et Haino ont enregistré plusieurs albums ensemble ; pendant la semaine de ce même concert, ils donnèrent naissance à Evolving Blush and Driving Original Sin, ainsi qu’à Double Agent(s): Live in Japan Volume Two en compagnie du batteur Charles Hayward. Cependant le coffret Nothing Changes No One Can Change Anything, I Am Ever-Changing Only You Can Change Yourself est un document unique dans les discographies respectives de Fushitsusha et de Peter Brötzmann. Jamais le trio n’avait sonné ainsi. Entre le premier et le second disque, de longs passages quasi-rituels de batterie et de basse non-accompagnée cèdent leur place à une psalmodie et à des hurlements gutturaux, tapissant de manière presque pré-linguistique les mélodies du saxophoniste, tandis que Kosugi semble tenter de réduire en morceaux son kit de batterie. Sur le troisième disque, le groupe martèle un riff blues des familles qui n’est pas sans rappeler le concert à Toronto du Plastic Ono Band, et ramasse l’ensemble en authentique festival noise/garage-rock dans les trois dernières minutes de la performance.

Fushitsusha Brötzmann Flyer 1996
Les albums live de Fushitsusha sont nombreux : Live et Live II, les deux coffrets double-CD sortis chez PSF qui ont projeté le groupe au rang de divinités de l’underground ; Gold Blood ; Withdrawe, This Sable Disclosure Ere Devot’d ; The Wound That Was Given Birth To Must Be Greater Than The Wound That Gave Birth ; I Saw It! That Which Before I Could Only Sense, etc. Chacun d’entre eux capture un moment crucial d’une expérience musicale unique qui suit encore son cours. Cela dit, Nothing Changes No One Can Change Anything, I Am Ever-Changing Only You Can Change Yourself est peut-être le témoignage le plus pesant, le plus puissant voire le plus beau de tous. Ce concert est devenu légendaire au sein des cercles d’initiés depuis le début, il y a 18 ans de cela. Le 26 avril prochain, il sera enfin édité pour tous ceux qui n’ont pas pu vivre cette expérience à l’époque.

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Pour ce coffret limité à 1000 exemplaires, la pochette illustrée par le peintre Denis Forkas Kostromitin permettra de ranger les disques dans leurs enveloppes en papier noir, qui se glisseront dans des emplacements gravés. Une reproduction du flyer original faisant la promotion du concert sera également incluse, tandis que des textes signés Alan Cummings seront proposés dans un livret à trois volets. L’enregistrement a été masterisé par James Plotkin pour une clarté et une puissance sonore optimales.

Fushitsusha récidive !

La journée d’hier n’a pas été uniquement marquée par la sortie d’un nouveau blockbuster au pays de l’Oncle Sam ; les fans de rock underground tokyoïte ont eux aussi eu droit à un nouvel opus dans la discographie du groupe Fushitsusha. Bon d’accord, la date de sortie officielle, c’est le 18 septembre, et mon introduction est foireuse. Qu’importe. Une nouvelle fois, c’est le mystérieux label Heartfast qui s’est occupé de la sortie de cet album, Mabushii itazura na inori (まぶしい いたずらな祈り). Peu d’informations ont filtré jusqu’ici. Même du côté de PSF ou du site poisonpie, bien connu des fans de Keiji Haino, pas grand chose à se mettre sous la dent. Une chose est sûre : le line-up ne change guère, contrairement à la formation actuelle. Peut-être un indice sur une éventuelle date d’enregistrement, plus tôt dans l’année ? Quant à la pochette, on sait désormais que 2012 sera l’année pendant laquelle Fushitsusha sera passé à la couleur.

La tracklist est visible ici.