[Archives] Captain Beefheart & The Magic Band – Lick My Decals Off, Baby

Neuvième archive pour clore cette semaine intense avec rien de moins que mon disque préféré (ex-æquo avec le disque qui le précède). Je dois dire que celle-là m’a donné du fil à retordre à remanier. Je m’étais un peu perdu à la base, j’espère que cette fois le style est bon.

Chronique publiée à l’origine le 22 janvier 2007

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Artiste : Captain Beefheart & The Magic Band
Titre de l’album : Lick My Decals Off, Baby
Année de sortie : 1970
Label : Straight
Genre : Blues-rock expérimental, art rock, free-jazz

Dans un espace abstrait, où se mêlent cognitions et actes manqués, dans lequel s’ébattent gaiement neurones et axones, le cortex cérébral troque ses bonnes fonctions contre pléthore d’informations. Des souvenirs y croisent des fantasmes, des odeurs y rencontrent des textures et du son. A l’intérieur du crâne, la réactivité est rapide. Dans ce foutoir mémoriel, on s’active jour et nuit pour archiver les disques. Il faut classer. En pleine soirée mousse de cervelas, au sommet d’un gros tas de musiques, tentent de cohabiter un mec à la tronche de poiscaille et une bande de pingouins snobinards fêtant l’arrivée de 1970 façon garden party. Posés juste à côté d’une mixture bulbeuse inqualifiable, disproportionnée suite à une exposition prolongée à un trop plein de sons, ils applaudissent un occipital en ébullition. Ils occupent la première place d’un podium aux marches extensibles, la tête collée au plafond du système ventriculaire. Cette boîte crânienne, c’est donc du fast et du bulbous. C’est les deux mon capitaine.

Chez les autres en revanche, le voisinage s’excite. Message des esgourdes : « Comment on peut aimer ça ? Cette bouillie, ça rime à quoi ? Les mecs savent pas jouer, ça s’entend direct. Si tu veux mon avis, ils réinventent rien, à part l’art du pouêt-pouêt à la con. C’est un bœuf entre potes enregistré par un studio anarchiste, une musique d’intellectuel gauchot, ça vaut pas un kopeck. » Et les globes oculaires d’en rajouter une couche. « Ah, on les voit de loin, cette bande d’illuminés de la caboche… Ils ont fière allure, ces barbus, ces hippies avec leurs chemises à fleurs ! Et puis ce jargon limite pédant, art rock, free form, blues à interner… sans rire, quelle bonne blague. » Mais pour le père hypothalamus qui domine mon système nerveux central et traite ces données externes, c’est une bonne barre de rire qui vaut presque mieux qu’un steak de calmar. Même dans un sac en plastique, ces céphalopodes valent leur pesant de cacahuètes, d’ailleurs ce sont eux qui malaxent la pâte rose, non ? Au final, leurs axones sont les plus épais. Enfin, je me perds.

L’amateur du rock expérimental de Captain Beefheart ne serait qu’un geek contradictoire pour les prétendus détenteurs du bon goût. Loin d’être comme eux, ces fières vigies de l’horizon musical, il chercherait à se valoriser aux yeux des autres en écoutant l’inécoutable, campé obtusément sur ses positions. Ses interventions dithyrambiques seraient des élocutions aussi incompréhensibles que la poésie sonore de Don Van Vliet ou les toiles de Peacock Ink. C’est le danger des langages plus hermétiques que d’autres. Pourtant, Lick My Decals Off, Baby est peut-être le plus grand des disques avec son pachidermique alter ego de 1969 qu’il côtoie et challenge : que choisir, entre l’orgie musicale de quatre-vingt-dix minutes et sa version condensée, le nerveux album de 1970 ? Peut-on parler de duel de titans ? Pour ma part, c’est le cas. Impossible de dissocier ces deux albums, le dilemme engage la fusion, la différence se mute en cohésion.

Si Trout Mask Replica est un immense prisme, Lick My Decals Off, Baby est un kaléidoscope plus sombre, où l’extase d’un blues déjanté colle à la peau comme une décalcomanie qui démange. Des morceaux comme « Flash Gordon’s Ape » ou « Japan In A Dishpan » démontrent, s’il le fallait, le talent iconoclaste du groupe surréaliste qui parvient à réitérer l’exploit, à confirmer sa position. Encore plus intransigeant, moins épars, c’est un autre pavé finement sculpté jeté dans la mare pop. La seconde cerise sur un gâteau qui change de la tourte chevelue à la truite. La musique adopte la nature de la conscience : palpable, libre quand elle s’affranchit, mais définitivement hors de portée de toute définition ou concept, barrières sémantiques liberticides qui réduiraient cette forme d’expression unique en un simple pruneau sur une armoire. Ineffable, insondable et accrocheuse, la musique est difficile à résumer sur le papier. On ne ferait qu’une partie d’un tout, une gorgée d’un délicieux calice à boire… jusqu’à la lie.

Le temps passe mais ne semble pas éroder cette sculpture sonore d’une richesse absolue. Quand on y réfléchit, sa modernité tient dans la volonté de déstructurer les formes, de penser autrement les battements du cœur, de prendre à contre-pied les poncifs. Cet album indispensable n’a rien perdu de sa verve, de sa provocation. Œuvre d’un tyran génial, fruit d’une intense réflexion et du travail colossal de Drumbo, Ed Marimba et Zoot Horn Rollo, voici un véritable pilier de marbre du fondamentalisme ubuesque.

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Réédition de « Lick My Decals Off, Baby » à l’occasion d’un nouveau coffret CD « Sun, Zoom, Spark »

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Flash info… Encore une bonne nouvelle pour les fans de Captain Beefheart ! Lick My Decals Off, Baby, magistral album longtemps épuisé en CD, fait l’objet d’une réédition pour un splendide coffret Rhino, offrant pour la toute première fois les remasterisations des disques cultes couvrant la période 1970-1972. On retrouve donc les fameux The Spotlight Kid et Clear Spot, mais également en bonus une sélection de 14 chutes de studio complètement inédites faisant l’objet d’un quatrième disque. Parmi elles, des versions alternatives de « Dirty Blue Gene », « Alice in Blunderland » et « Best Batch Yet », des instrumentaux (« Your Love Brought Me To Life ») ou encore un early mix de « Nowadays a Woman’s Gotta Hit a Man ». Que du bonheur en perspective !

Prévu pour le 10 novembre 2014, il semblerait que l’objet ait pris un peu de retard puisqu’il est toujours introuvable en magasin. Les gourous du format analogique peuvent également compter sur un coffret vinyle qui s’annonce luxueux, même si pour cela il faudra débourser le double de la version CD (c’est-à-dire une soixantaine d’euros). Espérons pour les plus petites bourses qu’on pourra retrouver ces enregistrements sur disques séparés dans un futur proche…sunzoomsparkLP

[Archives] Captain Beefheart & His Magic Band – Trout Mask Replica

Deuxième archive pour ce blog, certainement l’une de mes toutes premières chroniques pour un album que je place encore et toujours au sommet de la création musicale : Trout Mask Replica, disque intemporel et absolument délicieux signé par ce diable de Captain Beefheart, sans qui le Magic Band n’est pas grand-chose… et vice-versa.

Chronique publiée à l’origine le 1er septembre 2006

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Artiste : Captain Beefheart & His Magic Band
Titre de l’album : Trout Mask Replica
Année de sortie : 1969
Label : Straight
Genre : Rock expérimental, art blues, free jazz, spoken word

Dites-moi, qu’est-ce qui peut bien pousser quelqu’un à s’offrir cet album à la pochette rougeâtre, cadrant un type affublé d’un drôle de masque qui aurait l’air de vous chuchoter un secret se transmettant de bouche de truite à oreille de truite ? Quelle peut-être la réaction de cette personne à l’écoute du joyau que renferme cet écrin peu conventionnel ? Que se passe-t-il alors dans sa tête une fois le disque lancé ? Autant de questions qui divisent en deux parties le monde de ceux qui ont déjà écouté cet album. Vous ne pouvez pas y être indifférent.

Don Van Vliet, aka Captain Beefheart, est un de ses artistes dits arty des années 70 à avoir bouleversé la vision la musique. Cette façon de voir et de façonner la musique, le jeune Van Vliet ne l’a pas créée de toute pièces : en réalité, il découvre dès son plus jeune âge les bases de ce qui deviendra plus tard ce blues psyché expérimental, en faisant tourner des vyniles de rhythm ‘n’ blues de l’époque dont il partage l’écoute avec son grand compagnon, un certain Frank Zappa. En témoignent ses premiers travaux avec son Magic band, le Safe As Milk de 1967, où l’on sent déjà que les sonorités blues sont plus que teintées de pyschédélisme. Strictly Personnal, étape de transition, met en évidence que le groupe cherche à chatouiller les limites du blues pour mieux les transgresser. Il faudra attendre l’année qui suit pour que Captain Beefheart en arrive à son apogée.

Alors qu’en 1969, le monde découvre le puissant hard blues de Led Zeppelin, la réplique du masque de truite soulève bien des questions, car jamais avant, on n’avait entendu une telle fusion improbable : blues déjanté, absence de tempo prédéfini, ryhtmique indomptable, cacophonie à la rage créatrice surplombée par la voix unique de Beefheart, éructant avec la folie d’un schizophrène des textes dadaïstes – complètement barré. Les 28 pistes de l’album sont d’une force brute, navigant entre blues expérimental et free jazz – les improvisations de Van Vliet à la clarinette donnant encore plus de profondeur et de puissance d’impact à cette musique imprévisible.

Ce changement soudain n’est pourtant pas du à un simple éclair de génie : il faut remercier Zappa, qui tapis dans l’ombre, a capturé ces neuf heures de pure création dans ses studios personnels. Sans cela, peut-être n’aurions-nous jamais connu tel embrasement exultatoire, qui précède le non-moins génial Lick My Decals Off Baby, sorte de condensé de Trout Mask Replica, malheureusement non réédité depuis 1991 et donc, very hard to find.

Un condensé, oui ! Car il est vrai qu’avec près d’une heure et demie (!) de programme, beaucoup ont souvent tendance à vouloir zapper quelques pistes. Bien leur en prend ? Que nenni ! Chaque morceau est une perle. Si malgré vos efforts, cela reste inécoutable, ou trop long, mieux vaut faire une pause et retenter le coup plus tard.

En espèrant qu’après, à tous ceux qui vous disent que ce truc est kitchissime et que ça ne va nulle part, vous leur répondez : Ah! stupide, Trout Mask Replica, c’est juste un des meilleurs albums de tous les temps.

PS : La camisole de force n’est pas fournie.

Le meilleur album de tous les temps, en mieux

Trout Mask Replica 2013

Depuis le décès de Don Van Vliet en décembre 2010, toutes les occasions sont bonnes pour parler de Captain Beefheart, des multiples avatars de son Magic Band et de leurs créations musicales qui ont marqué plusieurs générations. C’est ce qu’on appelle le devoir de mémoire. Tout aussi important, l’effort éditorial qu’un label se doit de proposer aux fans endeuillés afin d’oublier ce triste évènement et d’en tirer quelque chose de positif. Dans cette logique, la famille Zappa avait déjà sorti en 2012 la première version de Shiny Beast (Bat Chain Puller), un album perdu depuis 1976. Une belle initiative, malheureusement en demi-teinte car uniquement disponible en téléchargement, la version CD chez Vaulternative Records n’étant pas véritablement officielle.

En ce début d’année 2013, il semblerait que ce soit au tour de l’argument choc de faire son apparition : je parle bien sûr du remaster d’un album légendaire. Sorti à l’origine en 1969, décrit par Rolling Stone comme l’album « le plus extravagant et le plus audacieux de l’année », Trout Mask Replica s’est taillé au fil des années une réputation d’ovni musical jamais démentie, devenant un véritable mythe du rock psychédélique. Choquant, hilarant, déconcertant, unique : les superlatifs ne manquent pas pour qualifier ce disque qui ne cessera jamais de diviser ses auditeurs. Aux dernières nouvelles pourtant, selon FZT, le disque écouté depuis si longtemps avec ferveur par des millions de fans (oui, j’ose cette emphase à peine déguisée) semblerait n’être qu’une version du pauvre.

« Ici à l’UMRK, nous avons pu déterminer que le master de Trout Mask Replica avait été endommagé à un moment donné dans le long cours de son orbite. »

En gros, les cuistots du studio personnel de Frank Zappa se sont certainement rendus compte de l’état déplorable de la bande exploitée depuis quelques années et ont attendu l’opportunité idéale pour en parler dans un contexte favorable. Ainsi, un nouveau master a été créé avec la participation de Bob Ludwig pour tenter de proposer ce que la famille Zappa appelle déjà la version « ultime » de ce disque singulier.  Bien que la nouvelle se soit répandue dès le 1er avril sur la toile, cette réédition de Trout Mask Replica ne semble pas être une mauvaise blague puisque le disque est déjà en précommande avec une date de sortie fixée le 6 mai prochain. De quoi faire ce qu’il vous plaît, en particulier casser les oreilles des voisins.