[Musique] Bobby Few – Rhapsody in Few

Vinyl-rip n°3 !

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Artiste : Bobby Few
Titre de l’album : Rhapsody in Few
Année de sortie : 1983
Label : Black Lion Records
Genre : Avant-garde jazz, soul jazz

A moins d’être amateur de jazz accompli, le nom de Bobby Few ne vous dit certainement pas grand-chose. Ce pianiste plutôt méconnu, natif de l’Ohio, possède pourtant des références imposant le respect : ami d’enfance d’un certain Albert Ayler (qu’il accompagnera plus tard sur Music Is the Healing Force of the Universe), remarqué très tôt par Ella Fitzgerald, il commence sa carrière dans les années soixante avant d’enregistrer rapidement un premier disque avec Booker Ervin, The In Between, début d’une longue suite de collaborations aux côtés de messieurs tels que Frank Wright, Archie Shepp et Roland Kirk. Installé à Paris depuis 1969, il participe à de nombreux festivals lors desquels il développe un jeu orienté free jazz, qui l’amène à travailler aux côtés de Steve Lacy dès les années 80. C‘est justement à cette période, dix ans après la sortie de son premier LP proposant déjà un premier jeu de mots (More or Less Few), que paraît Rhapsody in Few chez Black Lion Records.

Ce disque peu courant est distribué en 1983 sur le territoire français par Carrère ; pendant les 45 minutes affichées au compteur, le musicien américain parvient à distiller un jazz atypique plutôt accrocheur, en particulier sur « Dance All Night », qu’il interprète en trio avec Alan Silva et Muhammad Ali. Le reste de l’album (c’est-à-dire l’album dans sa quasi-totalité), dominé par la composition éponyme, donne à écouter Bobby Few en concert solo, en pleine expression de son art pianistique, laissant libre cours à sa palette de couleurs sonores. Sans jamais tomber dans l’étalage gratuit, malgré sa virtuosité, et dans la grande tradition des artistes explorant à fond leur instrument de prédilection, il semble chercher à en maîtriser la résonance. Même si Few ne révolutionne guère le genre musical en lui-même (est-ce vraiment le propos ?), chaque amateur pourra trouver ici un motif de satisfaction personnel. Pour ma part, je ne trouve pas ce disque exceptionnel, d’abord parce que l’enregistrement n’est pas optimal, et parce que la voix de Bobby Few me paraît trop limitée – l’accompagnement constant à la Glenn Gould tend malheureusement à m’agacer. Néanmoins, ses reliefs soul jazz dissonants ont su me marquer et rendre l’écoute agréable : « Everybody Has the Right to Be Free » est à ce titre un court moment de grâce.

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Google fête Clara Schumann

Petit billet rapide aujourd’hui, spécial doodle Google, qui célèbre le 193è anniversaire de Clara Schumann. Fille de Friedrich Wieck,  l’épouse du compositeur allemand Robert Schumann était elle aussi une prodigieuse pianiste, qui publia ses premières œuvres à l’âge de dix ans. Même si l’on connaît moins aujourd’hui son répertoire que son illustre époux, c’était une femme très connue en son temps. Grâce au label économique Naxos, il est pourtant facile de se laisser surprendre par sa musique, en particulier son Concerto pour piano op. 7, disponible sur ce très bon album, très bien interprété :

[Musique] Erik Satie – Gnossiennes et Gymnopédies

Compositeur : Erik Satie
Œuvre : Gnossiennes et Gymnopédies
Version : Reinbert de Leeuw (1995)
Label : Philips
Genre : Impressionnisme, musique pour piano

Jusqu’à maintenant, j’ai eu l’opportunité de découvrir les œuvres pour piano de Satie à travers quatre  interprètes majeurs : Anne Queffélec, Aki Takahashi, Reinbert de Leeuw et Aldo Ciccolini. Ce dernier est sans l’ombre d’un doute l’auteur des enregistrements-références : sa compréhension de la personnalité du compositeur et son jeu coloré transforment sa prestation en parfait regard sur le répertoire d’Erik Satie. Au-delà de l’aspect technique, son esprit espiègle se sache derrière chaque note. Pourtant, d’autres interprètes ont ma faveur pour certaines pièces. Dans le cas des Gnossiennes, je demande de Leeuw.

Ce chef d’orchestre et compositeur néerlandais, contrairement à Ciccolini, offre une interprétation au tempo extrêmement lent – que certains qualifient sans raison de poussive, voire de neurasthénique. Or Takahashi propose une lecture sensiblement similaire où les Gnossiennes prennent une toute autre dimension ; c’est pourtant sous les doigts du pianiste amstellodamois que l’auditeur est invité à méditer dans une atmosphère plus hypnotique. L’idée de dissonance est présente, quoique plus éthérée. Reinbert de Leeuw paraît comprendre différemment l’écriture de Satie, en lui donnant à sa façon une beauté et une grâce qu’on ne retrouve que rarement – peut-être avec la Suite bergamasque de Debussy.

On pourrait condamner cet album sur divers motifs d’inculpation, qui vont du simple ennui à un détournement perverti des pièces pour en faire de la vulgaire musique de publicité. Certes, Satie est préparé à toutes les sauces, et le pauvre rosicrucien se retournerait dans sa tombe s’il venait à apprendre que son œuvre servait autant les bandes originales de films (Hugo Cabret) que la vente de yaourts allégés. Il me semble pourtant que la vision de Takahashi ou de Leeuw n’est pas fautive. C’est vrai pour toute forme d’art : on ne peut imaginer la musique de Satie d’un même sempiternel point de vue. Cela est d’autant plus vrai que le personnage de Satie, bien que bourru, était assez fantasque et n’aimait pas se prendre trop au sérieux – il suffit pour cela de se fier aux titres de ses compositions. Ne peut-on pas estimer que ce côté facétieux et désintéressé accepterait volontiers n’importe quelle interprétation, du moment que l’interprète partage l’esprit et la logique de la composition ? Certes, lui-même aurait pu penser que de Leeuw plonge dans le pathos ; mais je ne crois pas qu’il l’eût jugé de trop « sérieux ».

Étrangement, les commentaires s’inversent complètement quand il s’agit de la fameuse partition de Vexations, dont les annotations satiriques indiquaient à l’interprète qu’elle devait être jouée 840 fois d’affilée. Soit presque vingt heures de concert. En voilà une bien bonne blague ! Et pourtant, des compositeurs très sérieux comme John Cage ont décidé de prendre cela au pied de la lettre, suivis d’une légion de pseudo-intellectuels. Où est la vérité ? Impossible de savoir si l’art conceptuel est déjà en train de germer en 1893. En revanche, il me semble que certains sont bien prompts à juger de ce qui est juste ou déplacé, sérieux ou non.

Personnellement, je n’arrive pas à placer cette interprétation des Gnossiennes dans une quelconque catégorie. Ce natif des Pays-Bas est reconnu pour ses enregistrements magistraux de compositeurs modernes et contemporains : Messiaen, Ligeti, Kagel, Ustvolskaya, Birtwistle… Dès lors, quand il se lance dans les Vexations, joue-t-il en pensant à Satie ou à Cage ? De plus, ne devrions pas être suffisamment curieux et désireux d’explorer toutes les possibilités de n’importe quelle œuvre d’art ?

[Musique] Charles-Valentin Alkan – Esquisses, Op 63

Compositeur : Charles-Valentin Alkan
Œuvre : Esquisses, Op 63
Version : Steven Osborne (2003)
Label : Hyperion
Genre : Piano, Romantique

La période romantique a été marquée par la virtuosité de ses plus grands compositeurs. A l’ombre des chefs de file de ce mouvement, un ami de Chopin, admiré par Liszt, demeure aujourd’hui encore très méconnu ; et pourtant, à l’écoute, difficile de considérer Charles-Valentin Alkan sous un autre angle que l’un des grands génies du XIXe siècle. Bien que très peu joué, à cause de l’extrême difficulté de son répertoire, il fut surnommé le « Berlioz du piano ». Si certains de ses travaux ont été créés plus d’un siècle après leur composition, le travail acharné des pianistes du label britannique Hyperion n’est pas étranger à la redécouverte de ce personnage singulier.

Chez les mélomanes avertis, Alkan est surtout apprécié pour ses Douze Etudes de l’opus 39 (en particulier le concerto et la symphonie pour piano seul), et sa Grande Sonate « Les Quatre Âges », qui affiche parfois jusqu’à huit voix simultanées, imposant à la partition un code couleurs pour en faciliter le déchiffrage. Notre intérêt se porte ici pour un programme en alternative à la noblesse extatique de ses opus majeurs, dont la publication souffla les 150 bougies en 2011 : les Esquisses, Op 65. Soit 48 petites pièces pour piano, faussement naïves, dépassant rarement la minute trente. L’idée d’exploration tonale est une nouvelle fois omniprésente, la notion de cycle poussée à l’extrême : chacun des quatre livrets de douze pièces propose une progression particulière, et ce toujours depuis une tonalité en do majeur ou mineur.

Sous son apparente simplicité, ce recueil offre une suite de concepts subtils proposant un large éventail stylistique, où le lyrisme cède volontiers sa place à de petites scénettes ironiques. Le raffinement du « Odi profanum vulgus et arceo » tranche avec la « Fantaisie » du Livret II digne d’une étude de Chopin, qui ravira également les amateurs de prouesses techniques. Un regard est posé à la fois sur le passé et l’avenir ; certaines formes rendent hommage au baroque français (Rameau et Couperin), tandis que d’autres annoncent l’expressionisme de Moussorgski. L’écriture de ces morceaux à croquer semble former une charnière entre le romantisme et les expérimentations du début du vingtième siècle, préfigurant ainsi la musique d’Erik Satie.

Avec cet enregistrement, Steven Osborne confirme son statut de grand interprète. Sa performance exceptionnelle des Esquisses se pose en parfait complément de sa version des Préludes de Debussy, la maîtrise de la partition alliant subtilité et élégance. Au fil de cet album, le voyage qu’il entreprend semble gravé dans l’air. Il débute comme une Nocturne, dans un rêve, pour s’achever avec un postlude titré « Laus Deo », sorte de louange mystique qui s’évanouit au son de cloches, pour mieux laisser en suspens cette œuvre à la beauté crépusculaire.

[Musique] Karl Berger – Strangely Familiar

Artiste : Karl Berger
Titre de l’album : Strangely Familiar
Année de sortie : 2010
Label : Tzadik
Genre : Jazz, Piano, Impressionnisme

Peu connu du grand public, Karl Berger est pourtant un claviériste de talent, capable de composer et d’arranger une œuvre musicale donnée. Dans le cercle des initiés, son nom est associé au Creative Music Studio de Woodstock, qu’il fonde en 1972 avec sa femme (Ingrid Sertso) ainsi que son ami proche, le légendaire Ornette Coleman. Malgré de nombreux albums à son actif, notamment Transit (1986) avec Dave Holland et Ed Blackwell à la section rythmique, peu de place a été laissée à son expression purement pianistique. C’est aujourd’hui chose faite avec Strangely Familiar, un récital composé de dix-sept pièces miniatures pour piano seul. Ici, pas d’effusion de notes ; nous sommes très loin de l’abondance du free jazz et des rythmiques hard bop des jam sessions de son Stone Workshop Orchestra :

En fait, cet album fait d’abord penser aux travaux impressionnistes signés Erik Satie : à son écoute, surgissent des réminiscences des « Ogives » et autres « Gymnopédies ». Mais il serait injuste de parler d’une pâle copie de « chip tunes », comme on dit outratlantique. Par l’utilisation de certaines couleurs, Berger arrive à doter cette petite musique de nuit d’un parfum de jazz ; chaque miniature se développe de manière naturelle, presque organique. On pourrait autant penser à des esquisses signées Debussy qu’aux ballades sonores du Open, to Love de Paul Bley. De bout en bout, cette collection de petites pièces pour piano seul se laisse savourer sans s’essouffler. Une musique sereine et vivante à la fois, recommandée à tout amateur de piano qui se respecte.