Deleuze, Kurosawa et Dostoïevski

L’analyse des questions cinématographiques par Gilles Deleuze m’a toujours fascinée. L’auteur de L’image-mouvement et de L’image-temps se propose en mai 1987 de parler de l’acte de création et choisit de se pencher sur le cas de l’un des plus grands réalisateurs du siècle dernier, Akira Kurosawa. C’est un extrait très court, mais il en dégage une idée si frappante, si pertinente qu’il serait difficile de ne pas y adhérer. En voici une transcription, selon la tradition… Un tout petit peu de lecture philo pour la rentrée, ça ne peut pas faire de mal !

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Extrait de la conférence du 17/05/1987
« Qu’est-ce que l’acte de création ?
« 

Avoir une idée en cinéma, ce n’est pas avoir une idée ailleurs. Pourtant, certaines pourraient valoir aussi dans d’autres disciplines, être d’excellentes idées en roman ; mais elles n’auraient pas la même allure du tout ; et puis il y en a qui ne peuvent être que cinématographiques. Ça n’empêche pas, mais quand il s’agit d’idées en cinéma, qui pourraient avoir une valeur en roman, elles sont déjà engagées dans un processus cinématographique qui fait qu’elles sont vouées d’avance. Ce que je dis compte beaucoup, c’est une manière de poser une question qui m’intéresse : qu’est-ce qui fait qu’un cinéaste a vraiment envie d’adapter, par exemple un roman ? S’il en a envie, c’est parce qu’il a des idées en cinéma qui résonnent avec ce que le roman présente comme des idées en roman ; et là se font parfois, voire souvent, de très grandes rencontres. Il n’est pas question du problème du cinéaste qui adapte un roman notoirement médiocre, il peut en avoir besoin, cela n’exclut pas que le film soit génial. Bien qu’il soit intéressant de traiter de cela, la question est un peu différente, quand le roman est un grand roman et que se révèle cette espèce d’affinité, où quelqu’un a en cinéma une idée qui correspond à ce qui était l’idée en roman. Un des plus beaux cas, c’est celui de Kurosawa.

Pourquoi est-ce que Kurosawa se trouve dans une espèce de familiarité avec Shakespeare et avec Dostoïevski ? Pourquoi faut-il un Japonais pour cela ? Une réponse parmi mille autres possibles, qui touche aussi un peu la philosophie. Dans les personnages de Dostoïevski, ça peut être un petit détail, il se passe une chose curieuse très souvent. Généralement, ils sont très agités. Un personnage s’en va, descend dans la rue, comme ça, et dit : « Unetelle, la femme que j’aime, Tania m’appelle au secours, j’y vais, je cours… Tania va mourir si je n’y vais pas ». Et il descend son escalier, il rencontre un ami, ou bien il voit un chien écrasé et oublie complètement que Tania l’attend en train de mourir. Il se met à parler, comme ça et il croise un autre camarade chez qui il va prendre le thé ; puis tout d’un coup, il dit « Tania m’attend, il faut que j’y aille ». Qu’est-ce que ça veut dire ? Chez Dostoïevski les personnages sont perpétuellement pris dans des urgences, et en même temps qu’ils se trouvent devant ces questions de vie ou de mort, ils savent qu’il y a une question encore plus urgente, sans savoir laquelle. C’est ça qui les arrête. Tout se passe comme dans la pire urgence : « Il y a le feu, faut que je m’en aille » et je me disais : « Non-non, il y a quelque chose de plus urgent, je ne bougerai pas tant que je ne saurai pas ». C’est L’idiot. C’est la formule de L’idiot. « Ah mais vous savez, non-non, il y a un problème plus profond… Quel problème ? Je ne vois pas bien, mais laissez-moi. Tout peut brûler… Non, il faut trouver ce problème plus urgent ». Ce n’est pas de Dostoïevski que Kurosawa l’apprend. Tous les personnages de Kurosawa sont comme ça. Je dirais, voilà une rencontre, une belle rencontre.

Si Kurosawa peut adapter Dostoïevski, c’est au moins parce qu’il peut dire : « J’ai une affaire commune avec lui ». Un problème commun, ce problème-. Les personnages de Kurosawa sont exactement dans la même situation, ils sont pris dans des situations impossibles. « Ah oui, mais attention, il y a un problème plus urgent : il faut que je sache quel est ce problème. » Peut-être que Vivre est un des films de Kurosawa qui va le plus loin dans ce sens ; mais tous les films de Kurosawa vont dans ce sens. Les sept samouraïs, ça me frappe beaucoup, parce que tout l’espace de Kurosawa en dépend. C’est forcé que ce soit une espèce d’espace ovale, battu par la pluie, enfin peu importe, ça nous prendrait trop de temps. Là-aussi on tomberait sur la limite de tout qui est aussi un espace-temps. Dans Les sept samouraïs, ils sont pris dans la situation d’urgence, ils ont accepté de défendre le village, et d’un bout à l’autre, ils sont travaillés par une question plus profonde. Elle sera dite à la fin par le chef des samouraïs, quand ils s’en vont. « Qu’est-ce qu’un samouraï ? » Non pas en général, mais à cette époque-là. A savoir, quelqu’un qui n’est plus bon à rien. Les seigneurs n’en ont plus besoin et les paysans vont bientôt savoir se défendre tous seuls. Pendant tout le film, malgré l’urgence de la situation, les samouraïs sont hantés par cette question, qui est digne de l’idiot : « Nous autres samouraïs, qu’est-ce que nous sommes ? »

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[Livres] Schopenhauer – L’Art d’avoir toujours raison

Auteur : Arthur Schopenhauer
Titre : L’Art d’avoir toujours raison (1864)
Année de parution : 1983
Éditeur: Fayard
Collection : Mille et une nuits

Comme tout un chacun, il vous est forcément arrivé de tomber sur une personne qui, lors d’une discussion ou d’un débat, n’hésitait pas à employer tous les moyens à sa disposition pour que l’on accepte qu’il ait raison quand bien même il soit dans le tort le plus complet. Avouez-le, c’est assez agaçant. Le plus souvent, on préfère couper court à la conversation afin d’éviter que le ton ne monte trop vite. Après tout, le but d’un dialogue, c’est l’échange, pas la confrontation, n’est-ce pas ?

A en croire Schopenhauer, cet éminent penseur allemand du XIXe siècle, la dialectique classique telle qu’on la connaît depuis Platon n’est pas forcément adéquate. Car la vérité importe peu : l’homme est malhonnête, vaniteux, obstiné et ne dispose pas toujours d’une capacité de réflexion suffisante. C’est sur ce constat-là que repose L’Art d’avoir toujours raison, petit livret ne dépassant pas la soixantaine de pages, qui définit ce que le philosophe appelle la « dialectique éristique » (Die Kunst, Recht zu behalten). Le premier paragraphe permet au lecteur de comprendre immédiatement sont point de vue, la nature du concept exposé :

« La dialectique éristique est l’art de disputer, et ce de telle sorte que l’on ait toujours raison, donc per fas et nefas (c’est-à-dire par tous les moyens possibles). On peut en effet avoir objectivement raison quant au débat lui-même tout en ayant tort aux yeux des personnes présentes, et parfois même à ses propres yeux. »

Cette vision assez singulière et pessimiste de l’homme permet à Schopenhauer d’exposer, non sans sarcasme, une série de 37 stratagèmes permettant aux disciples de cette dialectique de ressortir vainqueur d’une discussion, quoi qu’il en coûte. Ainsi, empruntant parfois des idées aristotéliciennes, l’auteur propose de jouer avec les mots pour parvenir à une réfutation par refus de la conclusion, employer de faux prémisses, perdre son interlocuteur dans un flot de questions ; l’interroger sur un sujet annexe ou détourner le sens de ses mots, quitte à le mettre en colère ; voire pousser le bouchon en admettant envers et contre tous que ses arguments vont en notre faveur.

L’intérêt d’un tel essai sur la controverse n’est pas tant un mode d’emploi pour améliorer son égo. C’est en revanche une lecture très utile qui permettra à ses lecteurs de mieux s’armer contre les cuistres ; ceux-là qui n’hésiteraient pas à détourner l’attention par diversion ou à gagner les faveurs des personnes présentes, en proclamant leur triomphe avant l’heure. Voire en ultime ressort, l’attaque directe de son interlocuteur ad personam.

Je ne peux que vous conseiller d’aller faire un tour sur une page web qui résume parfaitement les exemples de la dialectique éristique. C’est pour ma part un livre que j’aime potasser de temps en temps. Chacun pourra trouver une utilité à cette lecture.