[Archives] Geinoh Yamashirogumi – Akira Symphonic Suite

Troisième archive, revue à la légère et un peu moins dispersée, qui redonne envie de se plonger dans le monde merveilleux d’Akira. Dommage que le LP original coûte un bras.

Chronique publiée à l’origine le 10 juin 2007

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Artiste : Geinoh Yamashirogumi
Titre de l’album : Akira Symphonic Suite
Année de sortie : 1988
Label : Invitation
Genre : Bande originale, electro-rock tribal, noh post-minimaliste

Chaque film est une expérience. J’adore les grands moments de cinéma qui vous transportent loin de votre banquette / fauteuil / canapé (biffer les mentions inutiles) et j’avoue avoir un faible pour le cinéma d’auteur japonais – bien que certains longs-métrages animés m’aient véritablement marqué. Seulement, passé le studio Ghibli, même en étant fan de BD et de toutes les techniques d’animation, je suis aux antipodes de l’otaku. Pas assez branché mangas pour me coltiner la collection complète du premier shōnen venu. Le cas d’Akira est tout à fait particulier dans mon petit monde : on dépasse le cadre de la bulle, on transpose sur grand écran un univers post-apocalyptique démesurément complexe et abouti. Et quand bien même le film de 1988 ne révèle que la partie visible de l’iceberg, il possède toutes les qualités du chef-d’œuvre : un scénario puissant, des thèmes mémorables et une bande originale à tomber par terre. Katsuhiro Ōtomo réussit à merveille sa propre adaptation cinématographique ? Soit. Mais parlons ici de la musique créée par Tsutomu Ōhashi aka Shoji Yamashiro, interprétée par le génial collectif Geinoh Yamashirogumi, qui a su se mettre au même niveau.

Certains ne comprennent pas l’intérêt seul d’une BO quand on connaît bien le film. Certes, l’œuvre n’est complète qu’en sa dimension audiovisuelle, mais ça n’empêche pas de séparer image et son, d’entamer un voyage purement cérébral et d’apprécier leurs qualités respectives. La perception sélective nous empêche parfois de capter des éléments autres que les thèmes récurrents. Ce qui est imperceptible à l’écran ressurgit dans nos oreilles ; et dans le cas d’Akira, on constate que rien n’a été bâclé ni laissé au hasard. L’OST existe en plusieurs éditions, les pochettes variant entre l’affiche originale et le symbole d’Akira. Comme à leur habitude, les Japonais proposent une suite symphonique et globalement, le schéma logique est respecté. Les dix morceaux correspondent au déroulement chronologique de l’intrigue et l’on commence par le magistral thème de « Kaneda » qui symbolise vraiment le film dans l’inconscient collectif. Une introduction parfaite du héros à la moto rouge sur variations de marimbas, claviers à percussions à résonance tribale qui donnent à Néo-Tokyo son côté sauvage et apocalyptique. La suite symphonique est d’ailleurs traversée par de nombreuses voix de marimbas et percussions diverses : glockenspiel, grosse caisse ou batterie électronique sont légion sous la plume de Yamashiro.

L’ensemble est régulièrement emmené par de solides structures rythmiques qui hissent la mélodie vers des sensations plus violentes, extatiques. Pratique usuelle de compositeur, des airs sont resservis lors de thèmes analogues évoquant par exemple Kaneda dans « Tetsuo ». Rien de bien original, mais dans la mise en pratique, c’est diablement efficace. Boucles percussives, frappes puissantes, l’ensemble de musiciens fusionne musique traditionnelle et innovation technique dans une œuvre atemporelle. « Battle Against Clown » illustre ceci dans un esprit d’écriture zappaïenne – avec ses roulements de rototoms in medias res – tandis que des nappes éthérées sont déposées sur ce tapis de percussions tribales, comme si le ciel devait bientôt rencontrer la terre. Néanmoins, la force de l’œuvre musicale ne repose pas uniquement sur la reprise de thèmes forts mais réside aussi dans des passages plus ambient (« Wings Over Neo-Tokyo ») sortant de l’ordinaire par l’apparition de chœurs (« Tetsuo »), jeux de voix en canon (« Mutation »), en écho (« Doll’s Symphony ») ou d’autres rites incantatoires japonais (« Shohmyoh »).

La dynamique rock et le tempo complexe du court « Exodus From The Underground Fortress » boostent un peu l’écoute avant les deux mastodontes finaux avoisinant la glorieuse quinzaine de minutes. Si « Shohmyoh » nous invite à une grande cérémonie, « Illusion » fait plus figure d’entrevue allégorique avec un bonze, troublée par une flûte agressive agitant l’ecclésiastique, qui finit sa méditation dans une transe folle. Faut-il prier pour son salut ? L’ultime morceau « Requiem » met tout le monde d’accord… et à genoux. Son introduction lourde, la litanie des chœurs précédant le clavecin avant l’orgue frénétique, puis cette procession incrédule scandant un air de fin des temps peut faire penser à la coda de la Fugue en ré mineur de Bach. Néo-Tokyo s’éteint peu à peu, bercé par des voix évanescentes et l’ultime vrombissement de grosse caisse, dernier battement de cœur du monstre urbain avant le néant. Dans le silence pesant revient alors en tête le thème marquant de « Tetsuo », au jeu syncopé du vibaphone bondissant et mystérieux, à l’orgue épique, aux percussions tribales. Le monument reste figé dans l’esprit, notamment au souvenir de l’apparition des voix, dont l’éclatement donne toute sa puissance à la composition, au thème voire à l’œuvre toute entière. Une apogée à vous donner des frissons.

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[Musique] John Zorn – Filmworks XXI: Belle de Nature & The New Rijksmuseum

Artiste : John Zorn
Titre de l’album : Filmworks XXI: Belle de Nature & The New Rijksmuseum
Année de sortie : 2008
Label : Tzadik
Genre : Bande originale, chamber jazz, minimalisme

Avec pas moins de vingt-quatre volumes de Filmworks à son actif, on comprend facilement quelle proportion prennent les compositions pour films dans la discographie éclectique de John Zorn. La plupart du temps, ce dernier parvient à regrouper ses travaux d’une manière intelligente, en leur donnant des lignes de force communes. C’est le cas de l’un des derniers albums de cette collection de bandes-sons, Belle de Nature & The New Rijksmuseum, sorti en octobre 2008, qui réunit deux ensembles de composition sous un même thème : revisiter le paysage sonore de deux genres musicaux tombés en désuétude.

En effet, ce vingt-et-unième volume semble nous offrir une différente perspective pour une musique de la Renaissance (Belle de nature) et la musique baroque (The New Rijksmuseum). La première partie de ce diptyque est jouée par un duo harpe/basse posant une base acoustique sur laquelle Marc Ribot plaque quelques accords électriques bien sentis, donnant l’impression d’une rencontre improbable entre John Dowland et Loren Mazzacane Connors. On ressent également une très forte touche « celtique », quand la guitare ne laisse pas échapper de magnifique soli (quoiqu’un peu hors contexte) notamment dans « Orties cuisantes ». Une osmose vraiment réussie, alchimie mélodique trouvée entre deux éléments pourtant disparates.

Le second tableau surprend également par son originalité. On jurerait cette fois assister à la redécouverte du clavecin  par un grand ponte de la musique répétitive, un Terry Riley cherchant ses marques dans les sonates de Domenico Scarlatti, pour le meilleur et… pour le pire. Malgré une belle orchestration et une section rythmique en forme (très bon Cyro Baptista, excellent Kenny Wollesen), l’anamorphose musicale ne fonctionne pas vraiment. Elle peine même à proposer quelque chose de vraiment neuf, et ce n’est pas la très jazzy coda « Completion » qui change la donne sur ce point. Ce qui est bien dommage, tant la suite Belle de Nature avait réussi son pari. On éprouve donc du mal à niveler ces deux projets, entre jazz de chambre inspiré et agréable musique de fond. Reste une certitude : les amateurs de jeunes rousses du type naturistes à Brocéliande seront ravis par la fraîcheur du packaging !

[Musique] John Zorn – Filmworks IV: S/M + More

Artiste : John Zorn
Titre de l’album : Filmworks IV: S/M + More
Année de sortie : 1997
Label : Tzadik
Genre : Bande originale, minimalisme, expérimental

Dans la famille des bandes-sons créées par John Zorn, je demande le quatrième volume de la série Filmworks. Proposant cinq compositions pour des films réalisés entre 1993 et 1995, son intérêt réside dans la démonstration des capacités de Zorn à jouer les bonnes cartes quand bien même les moyens sont dérisoires. L’inclusion de productions low-budget ne pénalise pas ce volume, même si on aura du mal à trouver un point commun entre chaque composition ; mais c’est un peu ce qu’on attend du patron de Tzadik… Nous surprendre à chaque coin de piste.

On commence avec « Pueblo », composition à l’ambiance western bien prononcée et au groove ultra-soigné de son all-star combo (les habitués type Ribot, Coleman ou Baron), et l’une des grandes favorites de son auteur. On s’imagine facilement en train de traverser un village mexicain déserté, une bande de vautours dessinant des cercles dans un ciel bleu percé par un soleil implacable. Est-ce là une lettre d’amour adressée à Ennio Morricone ? Difficile en tout cas de ne pas trouver cela répétitif au bout de quelques minutes, le thème variant très peu.

 

Pour la suite « Elegant Spanking », il faut imaginer un film lesbien érotique en noir et blanc – là encore un titre assez suggestif, n’est-ce pas ? Ici, Zorn opte pour des percussions en métal et bois (vibraphone, cloches, woodbells) ; un choix dicté par la nature du film, qui montre « suffisamment de peau à l’écran »… Exit donc les congas, bongos et autres djembés : le tout se joue en résonances, jusqu’aux roulements de cymbales qui closent cette musique douce, sensuelle, parfois marquée de légers accords dissonants.

« Credits Included » place Zorn aux manettes pour accompagner le documentaire de Jalal Toufic ; pour des raisons de budget, il manipule des sons préenregistrés. Au cours de cette dizaine de minutes, on passe d’une saturation bruyante à de courts silences troublés par des clusters de notes légères et syncopées. Le film capturant sur le vif le quotidien de jeunes libanais, on comprend l’utilisation de sonorités arabes, qui se font moins discrètes dans les dernières minutes. On pourra juger cette pièce un poil répétitive, contrairement à « Maogai », une suite et ses variations pour piano seul. Interprétées avec brio par Kyoko Kuroda, pianiste tokyoïte relativement connue de la scène alternative de la capitale nippone, on peut déplorer ici une qualité d’enregistrement loin d’être optimale. Cela n’est pas gênant en soi, on capture malgré tout la beauté fugace de l’ensemble. Quant à la nature du film, le secret reste bien gardé.

S/M + More finit sur un morceau plus long, « Lot of Fun for the Evil One », formé avec l’aide de David Shea à partir d’une sélection de vingt-cinq boucles sonores prises sur des disques aux origines obscures. Aux élucubrations d’Aleister Crowley succèdent des bruits de perceuse, ce qui n’est pas sans rappeler d’autres travaux comme « Beuysblock ». Cet essai transpire l’affaire vite réglée, pourtant la pièce se suit avec intérêt : coup de passe-passe zornien qui clôt ce volume des Filmworks avec dix minutes évocatrices des paysages sonores de Mark Morgan.