[Archives] John Coltrane – The Complete 1961 Village Vanguard Recordings

Comme annoncé dans le billet du deuxième anniversaire du blog, je vais commencer à publier d’anciennes chroniques sur ce blog, afin de conserver tous mes écrits sur une même adresse. Suite à la relance d’un ami mélomane, qui s’occupe de l’excellent blog de l’association Action Jazz, je profite de la date anniversaire du pape John Coltrane, qui aurait soufflé aujourd’hui ses 88 bougies, pour entamer la nouvelle section des Archives avec une très longue chronique sur une des compilations les plus essentielles de tous les temps.

Chronique publiée à l’origine le 11 novembre 2006

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Artiste : John Coltrane
Titre de l’album : The Complete 1961 Village Vanguard Recordings
Année de sortie : 1997
Label : Impulse!
Genre : Jazz modal, Avant-garde, Free jazz

Visuellement, cela saute aux yeux, cette édition de Impulse! constitue bien l’une des plus belles disponibles sur le marché. Le coffret est du genre luxueux : un boîtier noir en carton fin texturé, tranché par la plaque métallique du Village Vanguard, proposant en plus des quatre disques et de leur pochettes finement travaillées, un livret détaillé sur Coltrane, artiste jazz influent et perfectionniste jamais égalé. Un travail d’orfèvre qu’il faut souligner avant toute chose, puisque outre de superbes peintures exclusives, c’est une précieuse manne d’informations que nous délivre David A. Wild, la plume éclairée par des propos et anecdotes qui raviront certainement les plus fanatiques des admirateurs. Plus que tout autre, ce mérite du bel hommage se devait d’être souligné.

Cette édition de 1997 couple plusieurs volumes déjà parus auparavant. En effet, 22 titres composent la compilation, dont 5 inédits ; cependant, certains y trouveront une redondance, puisque pas moins de cinq titres existent en trois versions différentes. Les autres trouveront au contraire de la force… Normal, puisque le quartette mythique de Coltrane s’octroie sur ces enregistrements un second bassiste ainsi que le fameux Eric Dolphy, sans compter la participation de Bushell et Abdul-Malik… Faute de connaissances musicales pointues – petit percussionniste que je suis, je parlerai ici plus d’émotion et expliquerai davantage qui était Coltrane, plutôt que de disserter sur la technicité, dont je laisse les détails aux décortiqueurs exaspérants. Les prochaines lignes retranscrivent donc les balbutiements de mon esprit pendant les quatre heures et demie de musique qui s’offrent à moi. J’entre dans le prestigieux club de Greenwich Village…

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Disque I : le 1er novembre 1961

John Coltrane, Eric Dolphy, Ahmed Abdul-Malik, McCoy Tyner, Jimmy Garrison, Reggie Workman, Elvin Jones

Les quatre concerts étaient répartis sur cinq jours, du 1er au 5 novembre 1961. Le line up est sensiblement différent d’une prestation à l’autre, mais dans l’ensemble, la cohérence est bien évidemment préservée.

Autant le dire dès maintenant : voilà le disque qui a bouleversé ma vie de jeune amateur de jazz. Si j’ai été complètement sous le charme de A Love Supreme, ou bien encore extasié par Olé, là rien n’est comparable. Les performances sur scène me touchent particulièrement plus que les enregistrements studio ; par leur son, leur texture. Leur signification exacerbée par la force du jeu. Le rêve aussi, celui d’un instant T à porté de main, ici capture d’un concert de 1961. L’ambiance. Ce feu. La magie. Un fantasme épileptique qui débute par LE morceau qui m’arrache des larmes, India. Jamais morceau de jazz ne m’avait autant marqué émotionnellement dès la première écoute ! On ressent aisément les influences indiennes que Coltrane met en avant dans ses improvisations, on les intègre, elles nous percent la poitrine, et on en pleurerait. Une beauté aux accents tragiques, tant greffée d’éléments d’une culture orientale que l’on connaît riche. Imaginez : la profondeur d’une contrebasse, dans laquelle se plonge ici Abdul Malik et son luth oriental, brassés par le duo libéré de Coltrane et Dolphy, pour une interprétation d’exception du morceau d’ouverture. Pour les néophytes, il faut savoir qu’un tel exercice d’entrée de jeu demande une longue mise en bouche, comprenez une préparation assidue. Coltrane ne se séparait jamais de son instrument, il jouait tout le temps, et jusque dans les loges avant un concert, il continuait à vouloir se perfectionner, et il était fréquent de le voir entamer une prestation trempe de sueur. Parce que ce qui est capital chez Coltrane, c’est la dévotion à sa musique. A la fin de cette version inédite, bien maigres sont les applaudissements qui suivent, pour dix minutes de pur plaisir.

Qu’importe, c’était une autre époque, un autre milieu, et Coltrane lance son fameux Chasin’ The Trane, dont on doit le nom à la chasse de l’ingénieur son Rudy Van Gelder, pour capturer par micro un Coltrane extatique qui n’avait de cesse de se déplacer sur scène ! Dans cet exutoire mélodique, on retient surtout la folie des phrases musicales, qui entretiennent la magie pendant dix nouvelles minutes. Ce jonglage improbable de diverses gammes, sur différentes octaves, ferait sans nul doute un bon exercice aux saxophonistes les plus assidus. Difficile de ne pas être élogieux, bien que la version soit somme toute à peine exceptionnelle. Il laisse sa place au frénétique Impressions, dont on note forcément le dynamisme, une rapidité conduite par un Elvin Jones qui décidément, prend de plus en plus de place dans mon cœur. Écoutez ces roulements perlés, ces rythmes à la fois inscrits dans la musique mais aussi saccadés, ces triplés de caisse claire, l’énergie qui s’en dégage… Une preuve supplémentaire de la complémentarité du batteur avec Coltrane, qui entretenait humainement de bonnes relations avec Jones. Tout s’enchaîne donc très vite, et on arrive à Spiritual, cette intro mystérieuse qui installe une ambiance beaucoup plus reposante. L’atmosphère se fait plus lyrique, comme par quête de spiritualité, éblouie par des digressions en sons si suraigus qu’on a peine à les entendre. On se sent happé par la force tranquille de cet enregistrement, allégorie sonore d’une église dans laquelle les chanteurs de gospel laisseraient crier le saxophone de Coltrane, vécu d’une transe parcourue par les superbes soli de piano de McCoy Tyner. La basse en solo annonce la transition vers le premier thème, qui clôt cette magnifique version sur un decrescendo. Puis vient Mile’s Mode, soit à nouveau dix minutes de pur jazz modal, qui bizarrement, ne me font pas autant d’effet que les précédentes. Elles ne me font que frissonner. Coltrane – qui ne conclut  pas ici sa prestation du premier novembre – enchaîne par le chaleureux Naima, morceau baptisé du nom de sa première femme, qu’on ne présente plus puisque c’est un essentiel présent sur tous les best of dignes de ce nom. Intimiste conviendrait aussi, tant le jeu est marqué d’un tact particulier ; le solo de Dolphy est fantastique, le son de clarinette basse convenant parfaitement à cette atmosphère emprunte de douceur, brillamment développée par McCoy Tyner, qui nous mène peu à peu au dernier solo de Coltrane, sous forme de phrase musicale qui referme l’album sur une magnifique note d’apaisement.

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Disque II : les 1er et 2 novembre 1961 

John Coltrane, Eric Dolphy, Garvin Bushell, Ahmed Abdul-Malik, McCoy Tyner, Jimmy Garrison, Reggie Workman, Elvin Jones / Roy Haynes

Cette fois, le line up diffère quelque peu, puisque Bushell vient prêter main forte – avec force hautbois et contrebasson – au quartette, tout comme Roy Haynes qui remplacera Elvin Jones le temps d’une partie de soirée. On retrouve également quelques titres du premier disque.

Cette seconde page d’histoire, qui va durer 70 minutes au total, est ouverte par le Brasilia de la veille qui recouvre un bon quart de l’enregistrement. Le bassiste Reggie Workman a joué pour beaucoup dans la composition de ce morceau d’excellence qui nous donne une bonne idée de l’inspiration étendue de Coltrane ; le passage qui marque alors est sans conteste le solo de basse de la quatorzième minute, cette dissonance monstrueuse de groove – qui ne peut pas manquer de faire dodeliner du chef l’auditeur pris au jeu, avant d’en arriver à l’expression free de son art. Le reste est délicieux de musicalité, et le temps passe si vite qu’on est presque surpris que le concert enregistré s’achève alors que Coltrane relance le « thème A » pour indiquer la fin du morceau de près de vint minutes. On en voudrait toujours plus, mais quel final ! La lecture se poursuit par le concert du lendemain, dont l’opening track est Chasin’ Another Trane. Et là on commence à comprendre l’intérêt de ce Complete 1961 Village Vanguard Recordings : chaque titre est important, même ceux qui sont joués plusieurs fois. J’irais même jusqu’à dire surtout eux, car Coltrane et son band nous offrant des versions différentes, c’est laisser le plaisir de la (re)découverte intact. Cette version-là est étirée (elle double presque de temps), et laisse donc plus de place encore à l’improvisation. De la vie, de la joie, de la folie : jusqu’au bout, de l’entrain qui fait mentir les détracteurs de la musique de Coltrane, qui fourchaient de leur langue le terme « anti-jazz » pour qualifier une musique qu’ils jugeaient nihiliste. Le détail a son importance, puisque le quartette (fortifié) ira même à interpréter une autre version ce même soir !… Mais pour l’heure, et pour mon plus grand plaisir, voici venir la seconde version d’India. LA seconde version, qui renforce encore plus le point que je viens de soulever. Comparée aux trois autres de ce coffret, cette version du chef-d’œuvre sonne encore plus indienne, comme le promet cette introduction magnifique au luth oriental, qui demeurera en fond pendant la quasi-totalité du morceau, comme leitmotiv sur lequel chercher de nouvelles bases de jazz. Petite parenthèse à ce propos… Le Trane avait ses idoles, mais aussi de solides repères, il apprenait autant en pratiquant son instrument qu’en écoutant les autres jouer : son côté perfectionniste dévoué intégralement à la pratique de son saxophone. Dolphy est un musicien hors pair, et je crois vraiment que son aventure au Village Vanguard a été un élément de plus dans la construction musicale de Coltrane, qui le considérait alors comme une référence sur laquelle évoluer. Parmi ces expériences, India est un de ses morceaux qui ont tissé des liens entre lui et Dolphy. Ce qui prouve une fois de plus que Coltrane était un éternel insatisfait, loin de se considérer comme un génie… Revenons-en à l’enregistrement qui se poursuit par un nouveau Spiritual – la transition est immédiate. Version très différente de la première, plus énergique, même si les bases structurelles restent les mêmes, et on s’étonne d’une telle endurance. Softly as in a Morning Sunrise est ensuite jouée, une reprise d’un opéra de Romberg, laissant libre expression à la virtuosité de McCoy Tyner, avant que l’explosion free ne prenne le pas comme superbe montée en puissance. Le second disque se clôt donc à mi-parcours, et la tentation est trop forte pour ne pas y succomber : il faut savoir comment se finit cette seconde date !

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Disque III : les 2 et 3 novembre 1961

John Coltrane, Eric Dolphy, McCoy Tyner, Jimmy Garrison, Reggie Workman, Elvin Jones

Le troisième disque s’annonce particulièrement dynamique, puisqu’on retrouve donc Chasin’ The Trane, la plus longue et vive des trois versions du coffret, comme un des trois dernières pistes correspondant au 2 novembre. D’ailleurs, voilà encore un élément clef qui fait de cet objet un formidable moyen de comprendre concrètement le côté un peu fou de Coltrane, du moins son côté libre ; en effet, il est clair que sa propension à étirer les versions de ces grands hymnes était un trait de caractère à prendre en compte (cf. la version d’une heure de My Favorite Things de la version complète du Live in Japan). Jusqu’à la fin de sa vie (à 41 ans), Trane avait développé une aptitude inouïe à transformer des titres comme My Favorite Things vers une progression toujours plus free, toujours plus extrême. Qu’est-ce qui peut amener un homme à aller si loin dans une quête de sonorité la plus poussée ? Peut-être que Coltrane désirait tout simplement se repentir de ses vieux démons… sa jeunesse marquée par les drogues, substances qui lui procuraient un bonheur factice, héroïne dont il avait besoin pour supporter la pression du milieu et celle du travail acharné de son instrument. Après une cure draconienne et brutale, Trane pouvait à nouveau réintégrer le quintette de Miles Davis, un évènement capital dans sa vie, puisqu’il marque le début de sa quête de spiritualité et de la sonorité la plus avancée. C’est d’ailleurs après le magnifique Greensleeves et l’extraordinaire version d’Impressions qui mettent un point d’orgue magistral au second concert, que nous avons droit au morceau qui embrasse ce concept, déjà présent sur les deux précédents disques, Spiritual. Une nouvelle fois on s’aperçoit de l’évolution au jour le jour des interprétations de chaque morceau, toujours plus loin, toujours plus fort, toujours… plus. Il est suivi d’un Naima une nouvelle fois sublime, démontrant que Coltrane savait jouer de tout et qu’il n’était pas qu’un « homme à l’esprit anti-musical » – tout comme le I’m Old-Fashionned de Blue Train. A noter qu’avant de rencontrer Alice, Naima (soit le prénom black muslim de Juanita Austin Grubbs) avait été l’un des éléments moteur de la reconversion de Coltrane, de sa reconstruction positive : c’est donc un hommage qu’il rendait à sa belle, avant que leur relation ne se détériore. Et quel hommage ! Sur ce disque la version a quelque chose de plus accrocheur que les précédentes ; cela est peut-être du à l’effet de contraste que génère la transition rapide avec le dernier titre de ce troisième volet, Impressions, toujours aussi vif, extasié, épileptique et forcené, une performance de plus d’un quart d’heure qui laisse sans peine imaginer un Coltrane vidé, complètement épuisé par les efforts concédés pour l’accomplissement de son art.

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Disque IV : les 3 et 5 novembre 1961

John Coltrane, Eric Dolphy, Garvin Bushell, Ahmed Abdul-Malik, McCoy Tyner, Jimmy Garrison, Reggie Workman, Elvin Jones

C’est avec bonheur que je laisse tourner cette ultime galette du quartette de légende. Même si les titres présents ont déjà tous été joués plusieurs fois, je ne peux qu’être admiratif des deux versions de India qu’il propose ! Qui ne retient pas cette sensation de dialogue qui sans mot, arrive à se donner du sens et à partager ? Je ne vais pas disserter davantage sur ces titres que sont Mile’s Mode ou Spiritual, bien que ce soit avec plaisir qu’on les découvre avec une prise alternative de Greensleeves, courte reprise plutôt enjouée d’un air traditionnel. Les mélomanes l’auront compris,  plus que jamais, l’intérêt se place dans les variations de soir en soir, bien que le dernier concert ne représente qu’une très légère partie du coffret, plaçant ce 5 novembre 1961 dans le domaine de l’anecdotique, bon gré mal gré. Cependant, peu à peu l’extase cède sa place à une certaine mélancolie, au fur et à mesure que l’immense Spiritual – plus de vingt minutes ! – annonce la fin d’un héritage unique, renforçant l’ampleur de sa beauté, bouillonnante de plénitude. Lorsque cette dernière heure d’enregistrement s’éteint, l’émotion est au rendez-vous, et la prise de conscience est immédiate : Coltrane était un homme exceptionnel, une force de la nature. Rien ne laisse présager devant une telle furie que l’univers coltranien s’effondrera six ans plus tard ; cela prévaut d’ailleurs pour ses ultimes enregistrements, dans lesquels le Trane devenu un bonhomme de 120 kilos ne laissant transparaître nulle fatigue, alors que ses prestations sont de purs délires à la liberté extrême, preuve s’il en faut que la musique avait permis à cet homme de vivre, tant au niveau corporel que spirituel.

L’avantage sur de tels enregistrements, c’est la qualité exceptionnelle qui les caractérise, réunissant ainsi les meilleures conditions possibles pour favoriser l’impact d’un héritage si énorme qu’il est difficile d’essayer d’en définir la portée. Tout ce qu’on peut dire, c’est que lorsque ce quatrième disque se finit, on se sent hors du temps, dans un espace que rien ne peut toucher… « Saint John Coltrane » a bel et bien mérité sa sanctification dans nos cœurs… Dépassant la simple expérience et bénéficiant d’une édition exemplaire, cet écrin essentiel renferme un inestimable diamant à quatre faces qui enflamme le jazz à la lumière de son écoute : bouleversants de beauté, de génie et de dévotion, ses carats, plus que mille et un mots, expriment la grandeur d’un destin d’exception. Merci Impulse. Merci monsieur Trane. Je me sens vivant !

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[Musique] Colette Magny – Visage-Village

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Artiste : Colette Magny
Titre de l’album : Visage-Village
Année de sortie : 1977
Label : Le Chant du Monde
Genre : Chanson, poésie, avant-garde jazz

La notion d’album-concept n’est pas aussi étendue qu’on pourrait le croire. Dans les années 70, en France comme ailleurs, c’est un terme biaisé dont l’intérêt quasi-exclusif ne concerne guère que les productions pop-psychédéliques à tendance prog. On parle volontiers d’album-concept pour toute la vague de disques parus au début de cette décennie : le sacro-saint Histoire de Melody Nelson de Gainsbourg, mais également La Mort d’Orion de Manset, ou les créations d’Igor Wakhévitch. Mais on parle bien peu des autres genres musicaux, plus acoustiques ou moins hallucinés – et cela semble être encore le cas encore aujourd’hui. Fait étrange, Colette Magny en a pourtant signé quelques-uns, contemporains aux autres précités : Feu et rythme (1970), Répression (1972), Transit (1975) et Visage-Village (1977). Si le désaveu des trois premiers peut s’expliquer pour cause de format « trop » libre, Visage-Village demeure un disque vraiment étonnant, méritant une attention toute particulière. C’est peut-être même l’un des plus beaux de Colette Magny, qui fleure bon la campagne, les chardons et le fumier.

Commençons par rappeler un truisme. La représentation de la campagne ne se définit pas simplement par une nature terrienne ; elle peut être aérienne, envolée, poétique. Loin des cités urbaines et de leur progressisme galopant, les vastes étendues de terres cultivables côtoient les communes séculaires. Vu du ciel, le paysage est un gigantesque trompe-l’œil à ravir les poètes aux envolées lyriques. « Plus on s’approche, plus c’est le foutoir »… L’apparente uniformité des terres flatte le désir, voire la volonté esthétique de l’homme ; mais comme le souligne très justement Colette Magny, à l’observer de plus près, à notre échelle, la campagne est un chaos de mauvaises herbes et de richesses malodorantes, parties intégrantes du processus de renouvellement de la nature. Il n’est donc pas étonnant de voir la chanteuse engagée s’insurger ici contre les « mains pensantes » qui charcutent la terre par le remembrement et son impact éco-paysager, destiné à satisfaire nos plus basses pulsions apolliniennes.

Ces pulsions sont-elles d’ailleurs fondées ? Car la ruralité n’invite pas seulement à l’apaisement, à venir à la rencontre du bon gueux qui rôde de Richepin ou d’Elzéard Bouffier. Sa poésie peut être crue. Et dans la bouche de Colette Magny, la peinture musicale d’un village peut se faire licencieuse, même si la chanteuse n’en omet pas la force empathique, son visage. Ainsi, une fête de campagne permet la rencontre des épidermes, les vagins vivants y croisant les sexes en amiante, « pour la fureur et pour la baise ». Dans le même temps, on reste capable de sérénité voire d’émerveillement devant les arbres morts qui annoncent le grand spectacle de l’hiver, « extraordinaire quand les bêtes se terrent, quand il y a l’air de rien y avoir, et que tout existe ». C’est de tout cela qu’il s’agit sur cet album de 1977. Un sujet certes moins brûlant que les précédentes vindictes à tendance rouge de Magny ; même si elle ne se reconnaissait dans aucun parti politique, serait-ce là l’effet de Soljenitsyne et de son Archipel du Goulag ?

Pour blâmer le cancer qui ronge la campagne, Colette Magny use autant de l’essence brûlante du free jazz que du tempo d’une valse-musette bancale, sans trop servir de flonflons. Elle parvient à replacer le blues dans une ruralité, certes plus moderne mais toujours solidement ancrée, quitte à finir l’album par des chants hystériques. C’est pourtant avec l’accordéon que Visage-Village s’offre une identité musicale franche, justement dans la tradition des albums conceptuels : ce timbre si particulier change radicalement sa résonance par une répétition de motifs, de couleurs, de formes musicales. À travers lui, Magny évoque en tout cas la perte de repères due à la transformation des paysages. Identité perdue ? Dans Répression, on trouve les prémices de cette uniformisation concrète et utilitariste par le remplacement des pavés (dangereux) par du bitume (inoffensif et plat), cherchant évidemment à pointer du doigt l’uniformisation des esprits à une pensée unique et docile…

Moins personnel que Melocoton (1965) ou Kevork ou le délit d’errance (1989), ce disque est pourtant empreint d’un fort sentiment de vécu. C’est une pure merveille de chanson française, accessible, à la fois tangible et évanescente, qui a le don magique de s’incruster peu à peu dans l’esprit de ceux qui prendront avec raison le temps de la redécouverte. Nul besoin d’univers fantastique pour briller. Cette création en collaboration avec Lino Léonardi et le groupe Dharma semble couler de source, comme une évidence. Méconnu et mésestimé, Visage-Village est un dernier coup d’éclat avant les années 80, période moins prolifique de la carrière de Colette Magny.

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[Musique] Ned Rothenberg – Ryu Nashi / No School

Artiste : Ned Rothenberg
Titre de l’album : Ryu Nashi / No School: New Music for Shakuhachi
Année de sortie
: 1997
Label : Tzadik
Genre : Improvisation, Musique traditionnelle, jazz

Amateurs de musique traditionnelle japonaise en quête de nouvelles sensations, cet album est pour vous. Pourtant, Ned Rothenberg semble inconnu au bataillon des adeptes du gagaku. Ce natif de Boston habitué des instruments à bois s’entoure ici d’autres musiciens occidentaux afin de proposer sa vision de la musique pour shakuhachi, cette flûte en bambou dérivée du xiao chinois. A juste titre, on pourrait craindre que l’âme de l’instrument se perde dans un détournement trop brutal – après tout le disque est signé chez Tzadik ; pas de panique, Rothenberg traite ce sujet avec respect. Les sceptiques seront rassurés de savoir que cet instrumentiste génial a suivi les enseignements de deux maîtres en la matière : Katsuya Yokoyama et Goro Yamaguchi. Ce dernier avait collaboré avec Judo Notomo, « Trésor National Vivant » au Japon (la plus haute distinction artistique en son pays), sur un enregistrement de 1984 édité par Auvidis. Une musique superbe, malheureusement bridée par la mauvaise qualité technique de la prise de son.

La qualité de son exceptionnelle de Ryo Nashi / No School constitue en soi un gros avantage, l’occasion de profiter pleinement du timbre singulier de l’instrument. Ce serait pourtant gageure que de nier le talent des interprètes et croire que les expérimentations négligent tout un héritage culturel ; en témoigne « Naki Tokoro Nite », seule composition du disque à laquelle participe une artiste japonaise, Yoko Hiraoka (voix et shamisen). A travers elle résonne un tanka vibrant : « Nippon ni sumi/Nippon no kuni no/Kotoba mote/Iu wa ayaushi/Waga omou koto » (« Il est dangereux/De vivre au Japon et dire/Dans la langue/Du peuple japonais/ce que je ressens »). En contrepoint, la troisième composition, propose quant à elle une excursion sonore où le violon alto de Stephanie Griffin tente de recouper la texture sonore du duo de flûtes formé par Riley Lee et Ned Rothenberg. Très évocateur, ce rapprochement entre deux instruments si éloignés rappelle, par moments, certaines œuvres atonales de Sofia Gubaidulina – toutes proportions gardées. Un point de vue résolument plus extérieur sur l’utilisation du shakuhachi, mais toujours très élégant et raffiné ; un sentiment qui s’affirme à mesure que l’on avance dans cet univers. Toute déférence gardée envers les maîtres d’un art séculaire, Ned Rothenberg arrive ainsi à convaincre dans son appropriation de l’instrument. En somme, voici un art de la flûte japonaise, revu sans être corrigé.

NB : Ceux qui recherchent une musique plus expérimentale que japonisante, plus agressive dans son utilisation du bambou, pourront se tourner vers Ganryu Island, album issu de la collaboration entre John Zorn et Michihiro Sato.

[Musique] John Zorn – New Traditions in East Asian Bar Bands

Artiste : John Zorn
Titre de l’album : New Traditions in East Asian Bar Bands
Année de sortie : 1997
Label : Tzadik
Genre : Spoken Word, Jazz, Avant-Garde

On sait Zorn fasciné par les cultures orientales. On connaît également l’importance du conflit fertile entre tradition et modernité en Asie – au Japon en particulier. C’est presque sans surprise que l’on pourrait aborder cet album qui propose un concept original, à savoir utiliser une famille de langages dans des compositions pour en exploiter le timbre particulier. En d’autres termes : faire surgir la beauté de langues « exotiques » en mêlant voix et instruments. C’est loin d’être la première tentative dans ce domaine ; on pourrait par exemple parler de Paul De Marinis et de son Music As a Second Language, ou tout autre type de travail qui vise à recentrer le langage dans un contexte musical. Dans cette optique, pour chaque pièce, Zorn fait le choix de l’improvisation par duos, supervisant ainsi l’association texte/voix et musique en recourant à des amis interprètes, dont la réputation n’est plus à faire aujourd’hui. Avec New Traditions in East Asian Bar Bands, cherche-t-il à renouer à une tradition des contes, ou bien à réinventer une poétique moderne ? Dans quelle mesure voix et instruments se mêlent-ils, et quel en est le résultat ?

La première pièce, « Hu-Die » (1986), s’organise autour d’un texte en cinq tableaux rédigé par Arto Lindsay, l’utilisation de guitares électriques via Bill Frisell et Fred Frith, et la langue chinoise par l’intermédiaire de sa narratrice Zhang Jinglin. Les accords atmosphériques de l’excellent duo rappelle ce dont sont capables Jim O’Rourke et Loren Connors, avec quelques moments de gloire guitaristique. Leur jeu, très inventif et complémentaire, propose une improvisation très aérienne (à l’exception d’une ou deux sonorités orientales dans la dernière minute) à laquelle la voix grave et sensuelle, très féminine, se prête merveilleusement bien. Pourtant, là où cet univers tout en circonvolutions gracieuses pourrait être exalté, la narration tente trop souvent de se mêler à l’accompagnement. Ce chevauchement implique un changement de cadence et de timbre qui entre en conflit, là où tout est supposé vivre en harmonie.

 

La transition avec « Hwang Chin-Ee » (1988), seconde pièce du puzzle, est pour le moins brutale : la recherche sonore s’effectue cette fois dans la famille des percussions, avec Joey Baron et Samm Bennett aux baguettes. D’emblée, leur jeu se colore de divers sons – un paysage beaucoup plus dense et pertinent que la tentative de Keiji Haino, par exemple. En parallèle à ce duo de choix, la Coréenne Jung Hee Shin raconte un texte en vers de Myung Mi Kim. L’interaction entre les univers se fait ici beaucoup plus convaincante : la langue se fait plus espiègle, voire plus violente par moments. Le style est, c’est le cas de le dire, percutant. Une question se pose malgré tout : peut-on alors avancer que c’est davantage la narratrice qui séduit que la langue en elle-même ? …

La dernière pièce du triptyque « Quê Tran » (1990) renoue avec les jeux d’échos de la première, avec cette fois une paire de claviéristes, Anthony Coleman et Wayne Horvitz. En se basant sur une prose encore plus fouillée lue par une narratrice vietnamienne (Anh Tran), la composition tire un peu en longueur, malgré un agréable jeu de question/réponse entre les instruments et la voix. L’ambiance se fait également éthérée, fantomatique. Très calme, elle résonne comme une belle et longue prière de moine bouddhiste zen à nos oreilles occidentales. Voilà peut-être l’équilibre que cherchait Zorn dès le départ ? C’est en tout cas le morceau le plus abouti, la symbiose est réussie.

Cet album-concept possède de nombreux mérites. Outre l’intérêt d’une telle expérimentation, le talent de ses interprètes en fait un excellent catalogue de l’univers des possibles pour trois catégories d’instruments, à travers un superbe éventail d’improvisations. Pourtant, il trouve ses limites dans sa propre structure. Outre une alchimie moyenne en première partie, on peut regretter l’utilisation de voix exclusivement féminines dans ces projets atypiques ; peut-être afin d’apporter une touche de sensualité à un projet qui autrement, semblerait trop reproduire des émissions radiophoniques ? Ne boudons cependant pas notre plaisir, car au-delà de toute abstraction amphigourique, la redécouverte de ces langues est en elle-même un succès pour John Zorn, dont le caractère unique surprend au sein d’une carrière déjà très singulière.

[Musique] John Zorn – 50⁹ The Classic Guide To Strategy Volume Three

Artiste : John Zorn
Titre de l’album : 50⁹ The Classic Guide To Strategy Vol. Three
Année de sortie : 2004
Label : Tzadik
Genre : Improvisation libre

Suite aux concerts donnés en septembre 2003 à l’occasion de son cinquantième anniversaire, John Zorn lance l’idée d’éditer une série d’enregistrements sur Tzadik. Les onze volumes des 50th Birthday Celebration Series rassemblent un florilège de groupes et d’artistes proches de lui : Milford Graves, Fred Frith, Mike Patton, Yamataka Eye, Susie Ibarra pour ne citer qu’eux. Si l’un des plus fameux disques de cette série est sans conteste celui enregistré avec sa formation Electric Masada, le neuvième volume de la série présente le saxophoniste seul en scène, libre de jouer de son instrument de prédilection.

Intitulé The Classic Guide To Strategy Volume Three, ce concert est l’occasion pour John Zorn de poursuivre les deux premiers volumes éponymes sortis en vinyle dans les années 80 sur un label obscur, avant leur réédition bienvenue en 1996. Cette fois, les improvisations et expérimentations ne doivent pas leur nom à des artistes japonais mais forment un « Fire Book » en cinq parties. Zorn se limite également au saxophone alto. Ceux qui ont l’habitude d’écouter les assauts stridents du maestro savent déjà ce qui les attend : de longs soli étirés sur trois quarts d’heure où l’instrument souffle, crie, piaffe, grogne et crache à l’envi, dans la lignée de performers tels qu’Albert Ayler ou Kaoru Abe. Certes, si on le compare à ses aînés, ce concept ne possède rien de bien original, mais là n’est pas la question. Car le patron de Tzadik est présent quand il s’agit d’avancer les bons arguments à coups de anches.

En effet, les très bonnes idées que Zorn pioche au gré de cette séance quasi-masturbatoire font mouche, même si un tel disque demeure avant tout réservé à un public averti, qui a appris à apprécier autant John Coltrane que Peter Brötzmann. Pourtant à en juger les ovations du public, cette performance habitée rencontre un franc succès. On pourra bien sûr dire qu’il prêche des convaincus, mais pourquoi ne pas tenter l’expérience ? Surtout que pour ne rien gâcher, la qualité d’enregistrement est telle qu’on jurerait avoir le pavillon de l’instrument collé juste à l’oreille : ça décoiffe sa maman dans le genre jazz-noise intempestif.

[Musique] John Zorn – The Bribe

Artiste : John Zorn
Titre de l’album : The Bribe – Variations and Extensions On Spillane
Année de sortie : 1998
Label : Tzadik
Genre : Jazz d’avant-garde expérimental

Comme évoqué dimanche dernier, piocher un disque dans la galaxie John Zorn n’est pas chose aisée. À raison, les amateurs recommanderont certainement l’écoute de Naked City, sorti en 1990, album-phare du saxophoniste américain. Ceux qui recherchent une porte d’entrée tout aussi agréable et grisante ne se tromperont pas en choisissant The Bribe comme terrain de jeux musicaux. L’album promet l’un des disques « les plus éclectiques et stimulants » sortis par Zorn – et on peut dire que le line-up promet effectivement beaucoup : on y retrouve notamment Zeena Parkins (harpe), Anthony Coleman (piano), Christian Marclay (platines) et de temps à autre Ikue Mori aux machines. Restez calés dans vos sièges les amis, car l’affiche de ce soir colle une sacrée claque.

À l’origine, ces trois programmes enregistrés en 1986 sont destinés à accompagner autant de pièces radiophoniques, puis une pièce de théâtre dans la foulée. Hors des cartons, cette archive se révèle être une véritable aubaine pour les amateurs de pots-pourris musicaux, avec ses vingt-six pistes qui partent tous azimuts. De l’intro jazzy de la première partie « Sliding on the Ice », on passe ainsi d’expérimentations électro-acoustiques à de la musique de jeux vidéo, de la fusion jazz-rock style Zappa semblant se dégonfler sur une musique de film soft pour mieux partir à nouveau en sucette, et des samples cartoonesques qui précèdent d’autres expérimentations bien senties. Le rythme est enlevé, les pistes assez courtes. On respire, ça bouge.

Si la seconde partie, « The Arrest », paraît plus sombre et moins éclatée  – en particulier par la présence d’un morceau plus atmosphérique d’une douzaine de minutes, rien ne semble cependant échapper à la règle de la digression. Quand la troisième partie « The Art Bar » entame son thème rétro de film noir, chaud et humide – bref agréable, rien ne indique que ce chemin nous mène à du rock un peu cliché en guise d’introduction à davantage de manipulations sonores. En bref, l’amateur retrouve tout au long du disque ce qui caractérise la musique de John Zorn, mélange habile de groove, d’improvisation et de dissonances, avec le coup du chapeau habituel – Morricone, Herrmann, Stalling.

Tout se fait ainsi dans une urgence vaudevillesque. On passe du coq à l’âne en évitant la chute d’enclumes dans une énergie de tous les instants. Ce fourmillement d’idées n’en est pas moins un kaléidoscope de timbres et de sonorités qui offre de très belles découvertes, au-delà du simple plaisir d’écoute. Si John Zorn ne propose pas toujours des trésors cachés, The Bribe s’avère être un must-have pour tous les zorniens.

[Musique] John Zorn – Filmworks XXI: Belle de Nature & The New Rijksmuseum

Artiste : John Zorn
Titre de l’album : Filmworks XXI: Belle de Nature & The New Rijksmuseum
Année de sortie : 2008
Label : Tzadik
Genre : Bande originale, chamber jazz, minimalisme

Avec pas moins de vingt-quatre volumes de Filmworks à son actif, on comprend facilement quelle proportion prennent les compositions pour films dans la discographie éclectique de John Zorn. La plupart du temps, ce dernier parvient à regrouper ses travaux d’une manière intelligente, en leur donnant des lignes de force communes. C’est le cas de l’un des derniers albums de cette collection de bandes-sons, Belle de Nature & The New Rijksmuseum, sorti en octobre 2008, qui réunit deux ensembles de composition sous un même thème : revisiter le paysage sonore de deux genres musicaux tombés en désuétude.

En effet, ce vingt-et-unième volume semble nous offrir une différente perspective pour une musique de la Renaissance (Belle de nature) et la musique baroque (The New Rijksmuseum). La première partie de ce diptyque est jouée par un duo harpe/basse posant une base acoustique sur laquelle Marc Ribot plaque quelques accords électriques bien sentis, donnant l’impression d’une rencontre improbable entre John Dowland et Loren Mazzacane Connors. On ressent également une très forte touche « celtique », quand la guitare ne laisse pas échapper de magnifique soli (quoiqu’un peu hors contexte) notamment dans « Orties cuisantes ». Une osmose vraiment réussie, alchimie mélodique trouvée entre deux éléments pourtant disparates.

Le second tableau surprend également par son originalité. On jurerait cette fois assister à la redécouverte du clavecin  par un grand ponte de la musique répétitive, un Terry Riley cherchant ses marques dans les sonates de Domenico Scarlatti, pour le meilleur et… pour le pire. Malgré une belle orchestration et une section rythmique en forme (très bon Cyro Baptista, excellent Kenny Wollesen), l’anamorphose musicale ne fonctionne pas vraiment. Elle peine même à proposer quelque chose de vraiment neuf, et ce n’est pas la très jazzy coda « Completion » qui change la donne sur ce point. Ce qui est bien dommage, tant la suite Belle de Nature avait réussi son pari. On éprouve donc du mal à niveler ces deux projets, entre jazz de chambre inspiré et agréable musique de fond. Reste une certitude : les amateurs de jeunes rousses du type naturistes à Brocéliande seront ravis par la fraîcheur du packaging !