[Traductions] Lost Keaton – Film Notes Partie 2/2 (Kino, 2012)

Suite et fin des notes sur les courts-métrages Educational. Comme vous pourrez le constater, actuellement certaines vidéos manquent à l’appel pour compléter le programme. N’hésitez pas à me prévenir si l’un des courts-métrages devient disponible sur YouTube.
Merci de respecter mon travail et de ne pas vous approprier mes traductions. C’est par pure volonté d’échange que je mets ces écrits à votre disposition. Contactez-moi pour tout autre renseignement.

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THE TIMID YOUNG MAN [Educational 6107]
Sortie : 25 octobre 1935

The Timid Young Man possède un intérêt avant tout historique. C’est la seule et unique fois que Buster Keaton se retrouve dans un film réalisé par le grand Mack Sennett. Dans une autobiographie quelque peu fantasque, Le roi du comique (King of Comedy), Sennett inclut le nom de Keaton dans la liste des grandes stars dont il a assuré la carrière. Dans les mémoires de Keaton, Slapstick (My Wonderful World of Slapstick), ce dernier souligne au contraire que « S’il y a bien un type qui n’a jamais bossé pour Mack Sennett… c’est moi, Buster Keaton. C’est une erreur courante vu le nombre de comédies de Roscoe Arbuckle dans lesquelles je suis apparu, juste après qu’il ait cessé de travailler avec Sennett. » En 1935, leur heure de gloire était passée, Sennett allant bientôt s’installer en préretraite ; mais le film sera réalisé à l’amiable et proposera des gags qui conviendront à chacun des deux hommes.

Par exemple, un chien passe par hasard à côté de Buster, en pleine partie de pêche. Celui-ci lui donne à manger des pois sauteurs mexicains ; en voyant l’animal se mettre à effectuer des saltos arrière, Buster se demande quel effet aurait cette nourriture sur les poissons. Comme on peut s’y attendre, juste après avoir lancé un pois dans le lac, un poisson se met à bondir hors de l’eau. Buster n’a plus qu’à s’installer sur la rive avec un filet pour cueillir le fruit hyperactif de sa pêche. A l’instar des toutes meilleures scènes de Buster, le sketch est un vrai bonheur, même s’il n’apporte rien à l’histoire.

On peut également voir dans The Timid Young Man la seule apparition de Stanley J. Sandford dans un film de Keaton. Né en 1894, cet acteur des studios Hal Roach a commencé sa carrière au cinéma en 1910, en pleine adolescence. Aujourd’hui, on le connaît surtout pour pas moins de vingt-trois rôles aux côtés de Laurel et Hardy, de Scandale à Hollywood (45 Minutes from Hollywood, 1926) à C’est donc ton frère (Our relations, film de 1936 avec Lona Andre). A l’origine amené à jouer le shérif dans le classique Laurel et Hardy au Far West (Way Out West, 1937), il sera remplacé par Stanley Fields pour des raisons encore obscures. Sandford est également célèbre pour ses rôles dans Le cirque (The Circus, 1928) et Les temps modernes (Modern Times, 1936) de Chaplin, et pour avoir incarné l’un des trois mousquetaires, Porthos, dans Le masque de fer de Douglas Fairbanks (The Iron Mask, 1929). Souvent crédité sous son surnom affectif « Tiny » Sandford, on écorchera souvent son nom en oubliant d’écrire le premier « d ».

TROIS PRÉTENDANTS [Educational 6109]
Sortie : 3 janvier 1936

Le scénario de Trois prétendants est quasi-inexistant et ne justifie en rien le rôle de vieux scout endossé par Buster, si ce n’est une excuse dans le but de montrer son talent pour allumer un feu de camp. Cela le mène néanmoins à proposer un numéro comique avec un tuyau d’incendie. Il s’agit du plus vieux gag du cinéma – la base du gag de L’arroseur arrosé (1896), court-métrage généralement admis comme le tout premier film de comédie – mais Buster parvient à tirer son épingle du jeu avec des permutations amusantes. Il en fera même une variation une bonne trentaine d’années plus tard, dans Sergeant Dead Head (1965).

 L’apparition au générique de Lona Andre et de Fern Emmet témoigne de la nature des courts-métrages Educational, produits d’un visage peu reluisant et moins faste de l’usine à rêves. Les deux actrices ont joué dans des films d’exploitation minables des années 1930, qui malgré leur caractère sociologique fascinant, faisaient partie des productions les moins recommandables issues de Poverty Row. Ainsi, Lona Andre apparaît dans le thriller sur le thème de l’avortement de Willis Kent, Rare Suicide (1937), et dans le film sur la prostitution de J.D. Kendis, Slaves in Bondage (1937). Fern Emmet, quant à elle, endosse le rôle « central » d’une voisine indiscrète dans un film-leçon sur la drogue, Assassin of Youth (1937).

CHEF D’ORCHESTRE MALGRÉ LUI [Educational 6111]
Sortie : 21 février 1936

Parodie de l’émission radiophonique Major Bowes Amateur Hour (ancêtre des programmes télévisés type The Gong Show), Chef d’orchestre malgré lui est un tour de force humoristique mettant largement en scène le talent de Buster en matière de danse et de slapstick. Même si Buster Keaton participe à la création de séquences et autres gags dans presque chacun des films dans lesquels il apparaît, ce court-métrage est pour lui une opportunité rare de briller à l’écran. La scène de bagarre avec le chef d’orchestre était un sketch récurrent qu’il exécutait avec son père dans sa jeunesse. Chose relativement peu surprenante, Les rivaux de la pompe et Chef d’orchestre malgré lui ont été les seuls courts-métrages Educational pour lesquels Keaton a investi du temps.

[vidéo non disponible]

L’AS DU FEU [Educational 7103]
Sortie : 21 août 1936

Un véritable sentiment de liberté s’échappe de L’as du feu, qui laisse beaucoup de place à la comédie purement physique dans diverses scènes. Buster réutilise entre autres des gags d’anciens films : Malec l’insaisissable (The Goat, 1921), Les trois âges (Three Ages, 1923) et L’opérateur (The Cameraman, 1928). Le court-métrage possède également une ressemblance troublante avec His First Flame (1927) d’Harry Langdon. Avec son scénario largement épuré de toute complication, L’as du feu procure essentiellement à Buster de longues séquences d’action, ainsi que le genre de retournement de situation (d’ anti-héros complet) qui avait si bien fonctionné dans la plupart de ses anciens classiques muets. Arthur Jarrett, qui joue ici le rôle du capitaine, travaillera à nouveau dans un court-métrage Educational, mais pas en tant qu’acteur. Il coscénarisera Le magicien trois mois plus tard.

LE CHIMISTE [Educational 7108]
Sortie : 9 octobre 1936

Le chimiste déborde d’action et d’énergie avec son lot de gags visuels, un rythme peut-être influencé en partie par l’homme derrière la caméra, Al Christie, qui était le grand rival de Sennett à l’époque du cinéma muet. C’est d’ailleurs la seule fois que le réalisateur travaillera avec Buster Keaton. Donald McBride fait également une apparition ; ce drôle de numéro a joué dans Panique à l’hôtel (Room Service, 1938), Sept ans de réflexion (The Seven year Itch, 1955) et bien d’autres films à succès.

[vidéo non disponible]

LE MAGICIEN [Educational 7110]
Sortie : 20 novembre 1936

Non seulement l’idée de faire de Keaton un assistant de magicien est bonne, mais en plus la majorité du film bénéficie largement d’une absence de dialogues. Dans ses meilleurs moments, Le magicien rappelle au spectateur le bon souvenir d’un des plus grands courts-métrages de Buster : Frigo fregoli (The Play House, 1921), où il semait le chaos dans les coulisses d’un théâtre de vaudeville. Le scénario de ce film est bien pensé, à la différence de la plupart des courts-métrages tournés à cette période qui tendent à s’essouffler, peinant à atteindre la fin des deux bobines assignées.

CANDIDAT À LA PRISON [Educational 7117]
Sortie : 8 janvier 1937

Scénariste sur tous les courts-métrages réalisés en 1937, Paul Girard Smith avait déjà travaillé avec Keaton sur les films Ma vache et moi (Go West, 1925) et Buster millionnaire (Sidewalks of New-York, 1931). Pour le coup, le côté « cheap » des films Educational est un plus pour Candidat à la prison : après tout, les bureaux de rédaction et les prisons ne sont pas vraiment connus pour leur faste.

 On reconnaît bien le style de Keaton dans la scène du double uniforme. Elle inspirera même une variante du gag dans Mon héros (A Southern Yankee, 1948), version renouvelée du Mécano de la Général avec Red Skelton dans le rôle principal. Pour ce film, Keaton écrira une scène où Skelton marche entre les lignes de front d’une bataille en pleine guerre de Sécession, sans qu’aucun camp ne lui tire dessus. Une bourrasque révèle le « truc » : son uniforme est divisé en deux parties, moitié Union moitié Confédération, un drapeau à double face entretenant l’illusion.

 Au début du film, Buster voit une pancarte dans une vitrine d’un bijoutier « Vous trouvez la fille. On vous trouve la bague ». La scène rappelle un sketch du court-métrage de Keaton datant de 1921, Malec l’insaisissable (The Goat). Un bon gag vaut toujours la peine d’être réutilisé. Le scénario semble bien exister cette fois : Candidat à la prison inspirera un remake chez Columbia intitulé Heather and Yon, sorti en 1944 avec Andy Clyde.

[vidéo non disponible]

DITO [Educational 7119]
Sortie : 12 février 1937

Alors qu’il considère loin d’être médiocres les courts-métrages sonores de Buster Keaton, Leonard Maltin estime que Dito est l’un de ses plus mauvais, principalement à cause du dernier gag réalisé avec les filles nous tournant le dos. Malgré une taille et des vêtements similaires, ainsi que la réaction évidente de Keaton, tout aurait mieux fonctionné en voyant les visages. Le coupable, comme d’habitude, c’est le manque d’argent. Le budget ne permettait qu’un plan d’avions tirant des remorques, pas celui d’une exposition multiple montrant des jeunes filles aux visages identiques. Le film fait donc pâle figure par rapport à Frigo fregoli (The Play House, 1921), court-métrage proposant toute une série de sketches tournant autour de deux jumelles, dans lequel Keaton avait eu l’ambition d’expérimenter l’exposition multiple, se démultipliant jusqu’à devenir un orchestre au grand complet.

LA ROULOTTE D’AMOUR [Educational 7201]
Sortie : 26 mars 1937

La roulotte d’amour est le chant du cygne de Keaton au sein de la société Educational, qui fera d’ailleurs faillite en 1939. C’est peut-être la raison pour laquelle on y voit tant d’amis et de proches. Pas moins de trois membres de la famille de Keaton jouent un rôle ici, en compagnie du fidèle Bud Jamison et bien sûr d’Al St. John, l’ancien compagnon de route de Keaton depuis ses films avec Arbuckle.

 Le plus surprenant avec La roulotte d’amour, malgré la présence d’autres scénaristes, c’est sa ressemblance avec un court-métrage d’Arbuckle, Fatty groom (The Bell Boy, 1918). Certains gags sont utilisés à l’identique, par exemple le chariot décoiffant un chapeau ou encore le cheval refusant de tirer un ascenseur. Dans Fatty groom, la victime au couvre-chef n’était autre que le père de Buster, Joe (le seul à ne pas apparaître dans La roulotte d’amour), tandis que Keaton lui-même se faisait coincer la tête dans l’ascenseur et atterrissait sur des bois d’élan. Même si son rôle était alors essentiellement celui d’acteur, Keaton est rapidement devenu l’assistant réalisateur de Roscoe Arbuckle ; et à l’époque de liberté qu’était celle du cinéma muet, personne ne se souciait d’où venaient les gags, du moment qu’ils étaient drôles.

C’est peut-être parce qu’il ressemble tant à Fatty groom que La roulotte d’amour fonctionne aussi bien, donnant libre cours à la farce. L’inclusion de Myra, Louise et Harry est un vrai bonheur. Avec son allure sévère, sa pipe en terre et son franc parler du sud, Myra aurait eu sa place dans Li’l Abner. C’est pourtant Louise qui, trois ans plus tard, fera son apparition aux côtés de son frère dans la première adaptation cinématographique du comic strip au long cours créé par Al Capp. En fait, Mack Sennett (qui les avait certainement vues dans Palooka from Paducah) avait fait jouer un rôle de « plouc » à Myra et à Louise dans Way Up Thar (1935), court-métrage musical marquant la première apparition de Joan Davis à l’écran, et incluant le groupe de chanteurs The Sons of the Pioneers, comptant parmi eux le jeune Roy Rogers. Louise et Myra ont joué dans d’autres courts-métrages Educational : on les retrouve toutes les deux dans The Brain Busters (1936) avec Vince Barnett et Billy Gilbert. Louise a également un rôle dans Trimmed in Furs (1934), avec John Sheehan – et non Harry Langdon (pour une quelconque raison, ce film est souvent cité dans la filmographie de Langdon).

 De son côté, Harry Keaton fait son apparition dans le court-métrage des Trois Stooges, Uncivil Warriors (1935) ainsi que dans The Peppery Salt, petit film de 1936 tourné par Andy Clyde : deux productions Columbia, plusieurs années avant que Buster ne rejoigne l’équipe de tournage. Toujours chez Columbia, Harry apparaît comme figurant dans le long-métrage de Frank Capra, La course de Broadway Bill (Broadway Bill, 1934). Ironie du sort, Alice Lake fait également partie des figurants de ce film, après avoir côtoyé le grand frère d’Harry dans de nombreux courts-métrages d’Arbuckle. En 1935, Harry devient la doublure de Jack La Rue dans After the Dance, avec Nancy Carroll ; il jouera également le rôle d’un gangster dans Behind the Evidence, avec Norman Foster. Harry tient sans doute son rôle le plus important pour un long-métrage dans Desert Mesa (1935), le moins cher des westerns à petit budget, une production Security Pictures Corporation qui place son persnnage, « The Killer », tout en bas de la liste des dix acteurs du film.

Dans l’ensemble, La roulotte d’amour est tout à fait réjouissant, une belle façon pour Buster Keaton de mettre un point final à son travail avec la société Educational. Bien qu’il n’ait pas été toujours très enthousiaste sur chacun des seize courts-métrages réalisés pendant ces trois années, ce film lui permet néanmoins de finir en beauté.   □ B.M.

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