[Musique] Junko Ueda – Satsuma-biwa

Junko Ueda - Satsuma-biwa

Artiste : Junko Ueda
Titre de l’album : Satsuma-biwa
Année de sortie : 2009
Label : Arion
Genre : Musique japonaise, Heykyoku, Shōmyō

Les traditions se perdent, disent les anciens. C’est une vérité amère sur bien des plans. Au Japon, la place qu’occupe la musique traditionnelle est atypique ; bien qu’elle soit une expression forte de l’identité de la nation, elle a beaucoup souffert de l’occupation américaine dans les années 50 – une période difficile, comme en témoignent bon nombre de films de la nouvelle vague japonaise. Les soldats occidentaux n’hésitaient pas à comparer l’art musical japonais aux miaulements de chats soumis à la torture. L’influence de la pop culture la décennie suivante n’a pas aidé, la mode des « group sounds » (The Spiders, The Tigers et autres Mops) accélérant le processus de mutation de hogaku à yogaku. Conséquence directe : certains instruments tendent à disparaître, n’intéressant qu’une population vieillissante qui n’a pas forcément les moyens de se les offrir, du fait de leurs tarifs prohibitifs. Parmi eux, le biwa est un exemple bien représentatif de ce pénible constat.

Il existe plusieurs types de biwa, sorte de luth japonais, instrument piriforme à cordes frottées proche des ûd arabe et pipa chinois. On dénombre précisément six modèles, correspondant à diverses périodes de l’histoire du Japon. Comme le nom du disque l’indique, il est ici question du satsuma-biwa, originaire de la région du même nom. Typique de la période Edo, réservé en particulier à la récitation épique, ce luth possède quatre cordes que l’on frotte avec un large plectre qui pouvait autrefois servir d’arme. Cependant, Junko Ueda joue ici avec une version cinq cordes de l’instrument (tsuruta-biwa), créée par son éminent professeur, la musicienne Kinshi Tsuruta – l’un des derniers grands interprètes du biwa, au même titre que les biwa hoshi, ces joueurs aveugles semblant sortir tout droit d’une époque médiévale lointaine, tels que Yamashika Yoshiyuki.

Pour exprimer la vivacité et l’émotion des compositions, le jeu du biwa est fait de multiples techniques adaptées à son anatomie spécifique. L’attention est portée à la résonance du son. Ainsi, les joueurs de biwa utilisent le vrombissement sawari, où la corde résonne directement sur la frette. Le son est frappé par le plectre, puis maintenu ou étouffé. Le timbre de l’instrument s’enrichit considérablement avec ces variations. À la manière de l’art de son mentor, la musique de Junko Ueda dépasse le cadre austère de l’instrument traditionnel en diversifiant sa palette sonore.

Si Junko Ueda a travaillé avec l’ensemble de flûtes du musicien danois Wil Offermans, qui est ici à la prise de son, l’album ressemble à un retour aux sources. Jouées dans le style de Kinshi Tsuruta, les deux premières compositions interprétées par Ueda sont un hommage de disciple à professeur en même tant qu’une présentation de son style tsuruta-ryû. Un souffle épique traverse ses deux Heikyoku, qui narrent l’histoire des Heike – épopée décrivant la courte prospérité d’un clan avant une guerre fatale qui les mena à la ruine. Ces réflexions sur les relations de cause à effet et la précarité de la vie humaine trouvent leur sommet tragique avec « Dan-no-Ura ». Le triptyque « Yoshitsune » est quant à lui traité de manière singulière : question de moyens ou choix artistique, ce morceau destiné à être interprété à plusieurs est ici joué en solo dans un style très dépouillé.

Le choix de la troisième pièce du disque peut paraître s’éloigner de cette relation « maître à élève », puisqu’il s’agit d’un morceau créé en 1973 par le légendaire compositeur Toru Takemitsu, dont Ueda est spécialiste. Ce serait oublier là encore l’empreinte de Tsuruta, qui fit sensation en 1967 lors de la création de la pièce November Steps à New York. L’influence occidentale est très perceptible dès que l’on met en relation ce « Voyage » avec les deux pistes précédentes : le chant bouddhiste shōmyō est beaucoup moins présent, la recherche se tournant davantage vers une question d’ensemble. Pour cette composition, Takemitsu invente une notation graphique sous forme de tablature qui indique la façon de jouer ; le résultat obtenu est une technique de contrepoint, avec variations de thèmes et de rythmes. Dans ce troisième morceau de choix du répertoire biwa, trois instruments sont disposés de gauche à droite, celui du milieu entamant un monologue pendant que les deux autres l’accompagnent à l’archet.

Par sa nature, l’album Satsuma-biwa se fait passeur d’une tradition presque perdue, sans pour autant négliger l’apport d’œuvres plus récentes. Preuve supplémentaire que la musique contemporaine, loin d’être une machine systématiquement destructrice, cherche parfois à mieux exposer le présent à travers la lumière du passé. Reste à savoir si la radicalité des changements intervenus pendant le XXe siècle ne prive certaines pratiques musicales de leurs auditeurs pour ne plus s’adresser qu’aux ethnomusicologues les plus curieux.

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