[Musique] Alain Goraguer – La planète sauvage

Artiste : Alain Goraguer
Titre de l’album : La planète sauvage
Année de sortie : 1973
Label : Pathé
Genre : Bande originale, space rock, jazz funk

D’une certaine manière, les bandes originales de film sont un genre de concept album. Ce n’est pas le cas pour toutes – mais après tout, n’entretiennent-elles pas une cohérence narrative ? Ne partagent-elles pas une même vision, n’évoquent-elles pas des images, voire une iconographie ? Ne racontent-elles pas une histoire, comme celle de Melody Nelson, disque considéré comme le premier album conceptuel ? Acceptons cette idée. Force est de constater qu’une limite se dessine immédiatement. Cette ligne, c’est la notion de thème musical lié à une civilisation ou à un personnage. La plupart des bandes-sons n’y échappent pas, même les plus réussies, à l’exception bien sûr des compilations d’œuvres classiques comme dans le cas de Barry Lyndon (1975). La bande originale du film d’animation La planète sauvage (1973) de René Laloux, signée Alain Goraguer, n’échappe pas à la règle.

Fort d’une cinquantaine années de carrière, Goraguer a composé plus de 90 bandes originales, aussi bien pour des courts-métrages que des films, qu’il s’agisse de cinéma ou de dessins animés. C’est néanmoins pour son travail avec René Laloux sur Les escargots (1965) et La planète sauvage (1973) que l’on connait ce compositeur sur le plan international. Avec ce dernier, Goraguer opte pour une fusion jazz-funk typique de l’époque, un genre de space rock qui mettrait en avant la dimension hypnotique des dessins de Roland Topor. Pour ce faire, quoi de mieux que les variations sur un même thème ? On retrouvera ainsi tout au long de cet album celui de la « Déshominisation », qui entretient une vague ressemblance avec une version connue de la séquence de Requiem « Dies Irae ».

Cet air entêtant se métamorphose à de nombreuses reprises. D’abord interprété aux claviers, puis repris en cordes frottées (« La Longue Marche »), on le redécouvre notamment par le timbre de flûtes dans de nombreux morceaux (« Ten et Tiwa », « Abite ») à travers des orchestrations plus ou moins subtiles (« Mort de Draag », « La Cité des Hommes Libres ») ou de chants féminins (« Mira et Ten », « Méditation des Enfants »). L’empreinte du thème est omniprésente, même si les arrangements psychédéliques dissimulent sa présence, notamment dans la première partie freak-out de « L’Oiseau », un morceau atmosphérique et atonal, dans lequel souffle un vent de liberté.

De manière générale, les guitares électriques prennent leur envol sur une section rythmique au groove irrésistible, rappelant parfois les créations de Jean-Claude Vannier pour Serge Gainsbourg et Brigitte Fontaine à la fin des années 60. Dès lors, est-ce un hasard de parler d’une sensualité envahissante ? Les pédales wah-wah cohabitent avec des effets bulles de savon, tandis que le générique ne nous épargne guère de sous-entendus avec ces soupirs féminins du « Générique » qui s’intensifient dans « La Femme ». Le meilleur exemple reste néanmoins un morceau ouvertement explicite, « Strip-Tease », dont le voluptueux saxophone nous emmène loin dans la lascivité soul-jazz que Goraguer exploite avec talent.

À l’instar de cette composition, certaines délaissent complètement le thème principal pour casser l’ambiance suave et lancinante du film et mieux marquer des évènements et autres péripéties. Cette bande-son prend alors une toute autre envergure. Si les morceaux dédiés à Ten sont du pur psyché-délice aux accents pop, le « Conseil des Draags » brille d’un lustre baroque par sa flûte traversière accompagnée simplement d’une guitare acoustique et d’un clavecin. Dans un registre plus sombre, « Attaque des Robots » pose un univers inquiétant, menaçant, métallique, grâce à une utilisation plus mesurée des instruments. Enfin, « Les Fusées » posent un tempo de valse stellaire, bancale, à la limite d’une musique de cirque désaccordée.

Le charme impérieux de cette bande originale repose sur les variations d’un thème fort, dressant un portrait sonore du film. Sa dimension érotique est portée par des arrangements psychédéliques plus ou moins rythmés, autant de morceaux très courts dont la coda appelle souvent un point d’orgue, en guise d’élan vers une impulsion renouvelée à chaque composition. La musique confère à La planète sauvage une force de caractère, une abstraction conceptuelle qui guide le spectateur vers une immersion totale dans cet univers fantastique bariolé, pour lequel le film obtiendra le Prix Spécial du jury à Cannes en 1973.

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