[Musique] Johannes Hieronymus Kapsberger – Libro Quarto D’intavolatura Di Chitarone

Compositeur : Johannes Hieronymus Kapsberger
Œuvre : Libro Quarto D’intavolatura Di Chitarone
Version : Rolf Lislevand (1993)
Label : Astrée
Genre : Musique baroque, Luth

Plus j’avance dans mes écoutes, plus je comprends ce qui m’affecte particulièrement dans la musique. Au fil de mes découvertes, j’arrive à cerner les éléments spécifiques qui parviennent presque à chaque coup à retenir mon attention, sans que je m’en aperçoive vraiment, inconsciemment. Une fois de plus, c’est à la lumière de la musique baroque que se révèle une confirmation de mes goûts : j’aime être transporté hors du temps. Retirer toute notion de temporalité, si cela est possible, doit être l’horizon d’un artiste s’il désire emporter son public dans d’autres sphères. Dans ce sens, la musique acousmatique est efficace. L’héritage de la musique concrète – ce travail opéré directement sur des bandes de musique, c’est un peu faire oublier à la fois le temps et l’espace en se consacrant à l’instant présent, palpable (et concret, donc). D’autres styles de musique peuvent également y parvenir, de manière détournée ; et c’est encore plus fort quand cela nous vient d’il y a plus de trois cents ans.

Ce n’est pas un hasard si Johannes Hieronymus Kapsberger, du fin fond de son XVIIe siècle, parvient encore aujourd’hui à surprendre. Les amateurs de compositions pour luth, en particulier période Renaissance, connaissent certainement l’un de ses grands vulgarisateurs en la personne de Paul O’Dette. Ce spécialiste de la musique ancienne aux nombreux enregistrements de référence embrasse les plus grands, de John Dowland au baroque tardif de Bach. Pourtant, avec cet enregistrement du label Astrée qui présente le quatrième livre de tablatures pour chitarrone de Kapsberger, c’est à un certain Rolf Lislevand que l’on doit une délicieuse lecture des travaux du compositeur germano-italien. L’ensemble de ces morceaux rappelle à certains égards le « primitivisme » folk de John Fahey ; toutes proportions gardées. Pourtant l’écoute renvoie sensiblement à des compositions plus modernes, d’autant plus que ce disque présente une musique qui, à l’époque, devait être considérée comme expérimentale. Ne riez pas, l’interprète principal n’hésite pas à confier que « si ses inventions avaient été du goût du grand public, on aurait peut-être pu signaler l’apparition d’un Karlheinz Stockhausen ou d’un Chick Corea vers la fin du XVIIIe siècle ». Vous en doutez ? Écoutez la ‘Colascione’ et comparez-la à une session acoustique d’un groupe des années 70… Vous serez surpris.

En une heure de programme, Lislevand livre une présentation complète des différentes facettes de Kapsberger. Car malgré la virtuosité que ce dernier met au service de l’instrument, son emploi de structures étranges semble parfois d’une qualité douteuse. La recherche d’un jeu fleuri en arpèges aux épines harmoniques trahit une certaine excentricité, un goût pour l’exotisme oriental non dissimulé. On constate cependant avec amusement que les bizarreries de l’époque sont aujourd’hui tout à fait acceptables, pour peu que l’on soit éclectique : les sonorités métalliques, parfois sourdes, feraient presque oublier les ornementations caractéristiques de la Renaissance. Si ‘Kapsberger’ ou ‘Bergamasca’ s’animent comme des danses aux sonorités arabes, le fameux ‘Colascione’ (du nom de l’instrument utilisé sur ces trois pistes) parvient à brouiller complètement les pistes. Et n’allez pas voir ici un choix arbitraire des interprètes : leurs partis pris proviennent d’une recherche musicologique sur laquelle l’art pictural a eu un impact déterminant. C’est ainsi que la présence de la percussion renforce, sous la plume de Kapsberger, la notion de modernisme de ses pièces pour chitarrone. Sans aller jusqu’à Kottke, voilà bien une collection de tablatures en avance sur son temps.

Ce genre d’albums permet de relativiser la notion d’innovation en un évènement purement accidentel. Tout cela rappelle forcément cette lettre que Kandinsky adressa à Schoenberg, le 18 janvier 1911 : « Et la dissonance picturale et musicale « d’aujourd’hui » n’est rien d’autre que la consonance de « demain » » (source). L’idéal d’un artiste est-il alors de ne plus créer pour le temps présent, mais pour les siècles à venir ? Cela ne mènerait-il pas au sacrifice d’une idiosyncrasie naturelle ? Si désormais, un musicien ou un compositeur cherche davantage à opérer un travail chirurgical des sons, laissons au temps sa place de seul juge. Peut-être la musique commence-t-elle à connaître cette aporie bien connue des beaux-arts : un héritage phonographique en écho à la fameuse toile « Cockaigne » de Vincent Desiderio.

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