[Cinéma] Victor Sjöström – Körkarlen

Réalisateur : Victor Sjöström
Titre du film : Körkarlen
Année : 1921
Durée : 93 min
Genre : Drame, conte fantastique

Avec le succès international du film The Artist de Michel Hazanavicius, les cinéphiles espèrent voir un grand nombre de classiques du cinéma muet refaire surface. Dans la bouche de Jean Dujardin on retrouve ainsi Rudolph Valentino et Buster Keaton ; dans celle du réalisateur du film aux cinq Oscars, d’autres authentiques génies tels que Frank Borzage. Les années 1920 marquent en effet les débuts de l’âge d’or du cinéma hollywoodien, mais cette célébration du Made in America semble oublier que dans d’autres pays, le septième art lui aussi avait beaucoup mûri. En Europe, bien avant l’impressionnisme de Jean Epstein et le surréalisme de Luis Buñuel, alors que l’expressionnisme allemand va bientôt fleurir à travers l’œuvre de G. W. Pabst, un cinéaste suédois va proposer l’un des chefs-d’œuvre les plus influents du cinéma muet : Körkarlen, ou La charrette fantôme.

À cette époque, l’histoire du cinéma reste à écrire. Malgré leur succès populaire, la plupart des films n’ont pas véritablement de valeur artistique, mis à part le maître incontesté D.W. Griffith, auteur du sublime Intolerance qui fit suite au controversé La naissance d’une nation. C’est bien lui qui donne au cinéma ses lettres de noblesse et définit les films en leur donnant « leur forme et leur grammaire ». Père de l’emphase dramatique, il n’est pourtant pas le seul à avoir compris l’importance du visage humain qui demeure « la vérité ultime du cinéma » : c’est aussi un trait caractéristique du cinéma de Victor Sjöström, réalisateur suédois qui signe de nombreux films et devient très connu aux USA, notamment pour son film Ingeborg Holm.

C’est un an après un film griffithien par excellence (À travers l’orage) que sort Körkarlen, œuvre audacieuse à la structure narrative complexe et aux effets spéciaux saisissants. Victor Sjöström y est à la fois à la réalisation et à l’interprétation du rôle-titre, comme dans nombre de cours-métrages de comédies – on pense par exemple à Buster Keaton, ou encore à Charlie Chaplin qui considère Körkarlen comme le plus grand film qu’il ait vu, dès sa sortie en salles obscures. Pour mieux comprendre ce qui fait l’importance de ce film, commençons par le synopsis.

Selon une vieille légende suédoise, la dernière personne à décéder au douzième coup de minuit la veille du jour de l’An est condamnée à prendre les rênes de la charrette fantôme – au service de la Mort, et exercer son pénible labeur en emportant les âmes des morts dans ce tombereau traîné par un cheval spectral. L’histoire concerne plus particulièrement David Holm, un père de famille qui, sombrant dans l’alcool, devient un bon à rien violent et grossier dans une longue descente aux enfers. Une sœur de l’Armée du Salut, croyant à la bonté du pauvre homme, tentera de le guider vers la rédemption. Le personnage principal représente à la fois une confrontation entre le bien et le mal, le bonheur et la misère, l’allégresse et la mélancolie.

À première vue, voilà un scénario dickensien, proche du conte A Christmas Carol. Cependant, comme on peut l’imaginer, l’ambiance y est bien plus sombre et pesante. Le montage du film s’appuie sur de nombreux flashbacks qui contribuent à relancer l’intensité dramatique à de multiples reprises. Peu à peu, le spectateur comprend le parcours des personnages et leur histoire. C’est en soi une performance, même si les deux principales forces du film résident dans son universalité et ses innovations techniques.

L’histoire dépasse le simple cadre du conte suédois, et propose une expérience émotionnelle universelle, traduite par des séquences fortes et des images profondément marquantes. La manière dont Sjöström dépeint les personnages fait preuve d’une grande habileté dans la composition des scènes, ainsi qu’avec l’utilisation de gros plans précis aux qualités sculpturales, dont jouissent particulièrement les personnages principaux, Sjöström le premier. Ces images-affection dévoilent les multiples facettes d’un acteur tout bonnement remarquable.

 

Ce qui reste gravé dans la mémoire, ce sont autant ces portraits réalistes que l’imagerie fantastique qui les accompagne. Omniprésente dans cette légende faustienne, elle donne naissance au plus expérimental des premiers films suédois, proposant des innovations visuelles spectaculaires nécessitant un grand souci minutieux. De nombreuses techniques ont été mises au point : marquage au centimètre près de la place et de la pose d’un personnage, chronométrage des scènes et réutilisation des bobines – jusqu’à quatre fois pour tourner une même scène. Un travail pénible qui explique les longs mois de postproduction précédant la sortie du film en salles. Le résultat en vaut la peine, le surnaturel étant doté d’une présence fantomatique jamais vue auparavant.

« On photographiait d’abord un fond qu’on utilisait comme bande film à travers la caméra. Ensuite, les fantômes étaient filmés avec un fond neutre, pour que tout soit équilibré de telle façon que le regard du fantôme, parlant à une vraie personne dans le même environnement au même moment, puisse rencontrer les yeux de son interlocuteur. […] Les fantômes devaient être transparents, pour que les chaises et les tables situées derrière eux puissent être visibles à travers eux ; mais ils devaient quand même être obscurcis par le mobilier qui se tenait devant eux. » – V. Sjöström

Körkarlen est aussi le film de chevet qui inspira la carrière de l’un des plus grands réalisateurs du cinéma mondial, Ingmar Bergman, qui l’aura vu plus d’une centaine de fois au cours de sa vie – de quoi calmer les sceptiques en attente d’un nouvel argument d’autorité. Pour lui, Sjöström est autant le père du cinéma suédois que son mentor personnel. Une figure paternelle aux conseils précieux, qui a su aider Bergman à prendre confiance en lui à ses débuts, pionnier d’une « grande tradition » du cinéma suédois. Car en effet, on note de nombreuses similarités entre les créations des deux cinéastes, et l’influence profonde de l’une sur l’autre.

Ce qui saute aux yeux, c’est la transcendance du réalisme par l’introduction de fantômes et autres apparitions. Dans Körkarlen comme dans Le septième sceau, la Mort possède un visage humain ; sa présence est métaphorique, personnifiée. Son caractère est implacable. Elle est également reconnue par un personnage féminin dans les deux cas, perçue comme une révélation. On retrouve également les thèmes du remords et de la culpabilité, emprunts d’une dimension spirituelle et d’un ton religieux comme dans La source ; la psychologie des personnages perce l’écran. L’âme humaine est confrontée à un monde sombre où règne l’imaginaire, dans une période « fin de siècle », qui n’est pas sans rappeler certaines scènes de Fanny et Alexandre.

Même si leur première collaboration date de 1950 avec Vers la joie, Les Fraises sauvages consacre définitivement cette union, quelques années avant la disparition de Sjöström. Bergman découvre l’homme sous toutes ses formes : méticuleux, critique envers lui-même, grincheux voire colérique, cherchant à repousser ses limites. Une personnalité complexe à l’endurance impressionnante, à laquelle il a fallu se confronter, afin de le brider pour qu’il délivre une performance exceptionnelle, une palette d’émotions que l’on retrouve dans Körkarlen, auquel un hommage est directement rendu au sein du film.

En effet, le personnage principal est effrayé à l’idée de faire face à son passé, lors d’un voyage entrepris dans une voiture, la « charrette » des temps modernes. De la même manière, la scène du rêve dans Les Fraises Sauvages se situe dans une rue vide et dans un silence complet, jusqu’à l’arrivée du carrosse qui, percutant le lampadaire, présente à son personnage sa propre dépouille. Le son surgit dans un grincement strident, semblable à celui suggéré par la charrette fantôme qui vient chercher l’âme de David Holm, à peine sortie de son corps.

Vous l’aurez compris, Körkalen est un chef-d’œuvre intemporel dans lequel chaque détail compte. Si son influence sur le cinéma suédois est comparable à l’effet papillon, il s’agit d’abord d’une belle histoire à portée universelle, avec des personnages auxquels on peut aisément s’identifier. Au sein de ces dimensions multiples, les acteurs reflètent des conflits et des émotions d’une force extraordinaire. Les personnages s’intègrent parfaitement à leur espace, hallucinatoire et réaliste à la fois. Un film en avance sur son temps, à l’influence aisément comparable au Metropolis de Fritz Lang.

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