[Musique] John Zorn – New Traditions in East Asian Bar Bands

Artiste : John Zorn
Titre de l’album : New Traditions in East Asian Bar Bands
Année de sortie : 1997
Label : Tzadik
Genre : Spoken Word, Jazz, Avant-Garde

On sait Zorn fasciné par les cultures orientales. On connaît également l’importance du conflit fertile entre tradition et modernité en Asie – au Japon en particulier. C’est presque sans surprise que l’on pourrait aborder cet album qui propose un concept original, à savoir utiliser une famille de langages dans des compositions pour en exploiter le timbre particulier. En d’autres termes : faire surgir la beauté de langues « exotiques » en mêlant voix et instruments. C’est loin d’être la première tentative dans ce domaine ; on pourrait par exemple parler de Paul De Marinis et de son Music As a Second Language, ou tout autre type de travail qui vise à recentrer le langage dans un contexte musical. Dans cette optique, pour chaque pièce, Zorn fait le choix de l’improvisation par duos, supervisant ainsi l’association texte/voix et musique en recourant à des amis interprètes, dont la réputation n’est plus à faire aujourd’hui. Avec New Traditions in East Asian Bar Bands, cherche-t-il à renouer à une tradition des contes, ou bien à réinventer une poétique moderne ? Dans quelle mesure voix et instruments se mêlent-ils, et quel en est le résultat ?

La première pièce, « Hu-Die » (1986), s’organise autour d’un texte en cinq tableaux rédigé par Arto Lindsay, l’utilisation de guitares électriques via Bill Frisell et Fred Frith, et la langue chinoise par l’intermédiaire de sa narratrice Zhang Jinglin. Les accords atmosphériques de l’excellent duo rappelle ce dont sont capables Jim O’Rourke et Loren Connors, avec quelques moments de gloire guitaristique. Leur jeu, très inventif et complémentaire, propose une improvisation très aérienne (à l’exception d’une ou deux sonorités orientales dans la dernière minute) à laquelle la voix grave et sensuelle, très féminine, se prête merveilleusement bien. Pourtant, là où cet univers tout en circonvolutions gracieuses pourrait être exalté, la narration tente trop souvent de se mêler à l’accompagnement. Ce chevauchement implique un changement de cadence et de timbre qui entre en conflit, là où tout est supposé vivre en harmonie.

 

La transition avec « Hwang Chin-Ee » (1988), seconde pièce du puzzle, est pour le moins brutale : la recherche sonore s’effectue cette fois dans la famille des percussions, avec Joey Baron et Samm Bennett aux baguettes. D’emblée, leur jeu se colore de divers sons – un paysage beaucoup plus dense et pertinent que la tentative de Keiji Haino, par exemple. En parallèle à ce duo de choix, la Coréenne Jung Hee Shin raconte un texte en vers de Myung Mi Kim. L’interaction entre les univers se fait ici beaucoup plus convaincante : la langue se fait plus espiègle, voire plus violente par moments. Le style est, c’est le cas de le dire, percutant. Une question se pose malgré tout : peut-on alors avancer que c’est davantage la narratrice qui séduit que la langue en elle-même ? …

La dernière pièce du triptyque « Quê Tran » (1990) renoue avec les jeux d’échos de la première, avec cette fois une paire de claviéristes, Anthony Coleman et Wayne Horvitz. En se basant sur une prose encore plus fouillée lue par une narratrice vietnamienne (Anh Tran), la composition tire un peu en longueur, malgré un agréable jeu de question/réponse entre les instruments et la voix. L’ambiance se fait également éthérée, fantomatique. Très calme, elle résonne comme une belle et longue prière de moine bouddhiste zen à nos oreilles occidentales. Voilà peut-être l’équilibre que cherchait Zorn dès le départ ? C’est en tout cas le morceau le plus abouti, la symbiose est réussie.

Cet album-concept possède de nombreux mérites. Outre l’intérêt d’une telle expérimentation, le talent de ses interprètes en fait un excellent catalogue de l’univers des possibles pour trois catégories d’instruments, à travers un superbe éventail d’improvisations. Pourtant, il trouve ses limites dans sa propre structure. Outre une alchimie moyenne en première partie, on peut regretter l’utilisation de voix exclusivement féminines dans ces projets atypiques ; peut-être afin d’apporter une touche de sensualité à un projet qui autrement, semblerait trop reproduire des émissions radiophoniques ? Ne boudons cependant pas notre plaisir, car au-delà de toute abstraction amphigourique, la redécouverte de ces langues est en elle-même un succès pour John Zorn, dont le caractère unique surprend au sein d’une carrière déjà très singulière.

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