[Musique] Fushitsusha – Hikari to Nazukeyo

Artiste : Fushitsusha
Titre de l’album : Hikari to Nazukeyo
Année de sortie : 2012
Label : Heartfast
Genre : Noise rock, psychédélique, expérimental

Plus de dix ans sont passés depuis le dernier album studio du groupe Fushitsusha. Depuis le décès de son bassiste attitré Yasushi Ozawa en 2008, Keiji Haino aura longtemps laissé planer le doute quant au devenir de son projet ; préférant multiplier les collaborations avec d’autres artistes comme Yoshida Tatsuya, il sera à l’origine de projets originaux tels que Seijaku. On aurait pu croire que c’en était définitivement fini de Fushitsusha – c’était sans compter son caractère protéiforme. Le millésime 2012 accueille justement le bassiste Mitsuru Nasuno (Altered States, Korekyojinn, Sanhedolin) ainsi que le fameux Ikuro Takahashi (Kousokuya, LSD March) à la batterie. Avec un tel line-up, Hikari to Nazukeyo est-il à la hauteur des espérances des fans ?

En premier lieu, les amateurs remarqueront la courte durée du disque, seulement 35 minutes – quand on sait que The Wisdom Prepared est constitué d’un unique morceau de plus d’une heure, on est en droit d’espérer la qualité à défaut de quantité. Que les fans se rassurent, Hikari to Nazukeyo a bien sa place dans la discographie de Fushitsusha, même si avant toute chose, on peut le qualifier de « surprenant ». Cette fois-ci l’album repose sur une dualité assez singulière, le coupant en deux parties assez distinctes.

À peine le premier morceau est-il lancé que l’on est saisi par la clarté du son et la mise en avant d’une ligne de basse derrière laquelle on imaginerait très bien Steve Albini aux consoles. Très présent dès les premières secondes, c’est Nasuno qui ravage tout l’espace sonore, bien aidé par une batterie bancale à souhait, jusqu’aux premiers cris de Keiji Haino. Une chose est sûre : du haut de ses soixante printemps, le bonhomme est toujours aussi en forme. Le morceau se base sur la mise en boucle d’un plan déstructuré, processus que l’on retrouve dans « Ore No Wake Mae ». Sur cette piste un peu plus longue, Haino plaque cette fois son jeu de guitare dissonant et son parlé-chanté dans une composition plus « sourde », où il est davantage question de riff que de larsen. Takahashi marque le tempo au charleston avant un final complètement barré du plus bel effet, dans une escalade-dégringolade bruitiste à souhait.

On comprend très vite que cette première partie de l’album propose une relecture du rock 60s à l’esthétique proche du projet Aihiyo, dans une optique complètement différente. La tendance se confirme avec l’exceptionnel « Shire Ru Toiukoto », dans lequel la symbiose du groupe évoque celle de Captain Beefheart & His Magic Band, que ce soit par le jeu de batterie proche de celui de John French, la basse d’un Roy Estrada sous acides, tout autant que la guitare décalée de Haino, flirtant avec les limites d’un noise-blues. Intitulée « Aredakeha », la quatrième piste ne fait qu’enfoncer le clou tout en étant plus proche du Fushitsusha typique, avec cet étirement de solos de guitare à la Hendrix bien mis en avant. En retrait, la section rythmique structure le morceau et le fait parfois résonner comme un titre des Rallizes Dénudés.

C’est avec le cinquième morceau « Chuushin No Ketsui 1 » que l’on passe à du Fushitsusha classique. Lancé par un gros riff drone et lancinant, suivi de larsens et de vrombissements Made in Purple Trap Factory, Haino nous aspire dans son habituel vortex de noise. Back to the 90s : un vrai bonheur… de courte durée. Après « seulement » sept minutes de pure noise, on a l’impression d’être coupé en plein trip psychédélique. Le réveil est pour le moins brutal ! On aurait bien vu ces distorsions traîner en longueur une dizaine de minutes de plus. Même remarque pour le sixième morceau qui développe pourtant une puissante ligne de basse, sourde et pesante, clairement surexposée dans le but de donner une atmosphère plus sordide, moins stridente que sur la précédente. La voix de Haino se met au diapason et se fait plus grave, tandis que la batterie se contente de marquer des grandes pêches sur ce violent mur de son.

L’ultime morceau de Hikari to Nazukeyo résume parfaitement la dualité de ce disque hors normes. La basse déboule dans le morceau de manière agressive et rappelle les grands moments de Visqueen du groupe américain Unsane. Les grincements de guitare sont calqués par-dessus, Haino martyrisant sa guitare pour nous offrir son « sacre du tympan ». Dans cette tornade de noise, il en profite pour placer quelques sursauts au doux parfum 70s, comme s’il se rappelait de ses vinyles de Blue Cheer. « Chuushin No Ketsui 2 » se referme comme il a commencé, basse et batterie vrillant une dernière fois nos petites oreilles de fans.

En résumé : Hikari to Nazukeyo offre un grand plaisir de courte durée. Ceux qui préfèrent les longues cavalcades électriques de Keiji Haino pourraient bien être déçus. Pour les autres, ce serait dommage de passer à côté de ce nouvel album, ne serait-ce que pour le troisième morceau, dans la lignée d’un U.S. Maple tokyoïte.

Si vous avez les moyens de vous l’offrir, merci de soutenir le travail des artistes en passant par le mail order de Volcanic Tongue, Improvised Music from Japan ou PSF Modern Music. Bien que je vous le propose en libre téléchargement dans les commentaires, merci de bien vouloir effacer l’album une fois « essayé ».

English review

More than ten years after the latest Fushitsusha studio album, here comes Hikari to Nazukeyo, which stands as quite unique a release even in the band’s discography. Indeed, featuring Mitsuru Nasuno (Altered States, Korekyojinn, Sanhedolin) on bass guitar and Ikuro Takahashi (Kousokuya, LSD March) on drums, there are two sides to this album. From tracks 1 to 4, there is a strong 60s-70s rock flavor to it, remembering Jimi Hendrix guitar work as much as Captain Beefheart’s Magic Band symbiosis. The last three tracks can be referred to as “classic” Fushitsusha, although they are a bit on the short side. Anyway fans will dig it and eat their heart (fast) out with this excellent noise-psychedelia delight, showing (if ever needed) that time doesn’t seem to hold grasp on Keiji Haino – save the color of his hair.

Please buy Hikari to Nazukeyo if you can afford it, Volcanic Tongue probably being your best option. You will find a download link in comments, but please remember to erase the files once you’ve tried this fantastic album.

Publicités

13 réflexions sur “[Musique] Fushitsusha – Hikari to Nazukeyo

  1. Pas encore écouté, mais je crois que je vais faire durer le suspens quelques jours de plus et attendre de recevoir l’album physique

  2. Thank for this review and the link!!!
    I agree with you: there’s definitely something special about it.
    Track3 does sound like cap. beefheart 🙂

  3. Merci pour cette chronique japassionnée ! 🙂
    35 minutes, ça ne me gène pas du tout, surtout quand on voit les forces en présence ! L’impact d’un simple son, sa fulgurance, durent l’espace d’un presque « non temps », rien, sauf l’éclat instantané du rayon sonore qui transperce pupille et cœurs, les convainc et les assujettit. Le temps d’un coup de foudre. Keiji est pour moi un troubadour de l’apocalypse, sa présence ne pourrait même n’être qu’instantanée, qu’on la penserait vie entière…
    dom

  4. Une telle prose est agréable à lire, cher dom 😉 Keiji Haino – tout comme notre Valentin Clastrier national – fait partie de ces artistes hors du temps, qui savent « se faire » musique. On peut les dire innovants ou précurseurs, mais c’est si réducteur… 🙂

  5. Sinon, c’est de l’over bombinette cet album, cette sorte de primitive rock minimaliste décalé, Shellac n’est pas si loin non plus, surtout si Albini est à la prod ! 🙂 Un grand merci pour le plan Benji ! 🙂

  6. Héhé je trouve également l’album excellent 🙂 Par contre attention, je me suis peut-être mal exprimé, mais Albini n’est pas à la prod – bien que ça en donne fortement l’impression, un peu comme dans « Origin’s Hesitation » on a le sentiment que ça vient d’une veine « occidentale ». C’est pour cela qu’on pense doublement aux groupes rock US, qu’ils soient des années 70 ou des années 90 😉

  7. Pingback: Première bougie pour OTBT = LRD « Triple-Play  | «oFF tHE bEATEN tRACK(LIST)S

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s