[Musique] Sofia Gubaidulina – Seven Words

Compositeur : Sofia Gubaidulina
Œuvre : Seven Words
Version : Münchener Kammerorchester, dir. Poppen (2002)
Label : ECM New Series
Genre : Musique moderne, musique sérielle

Je me souviens avoir discuté avec un ancien professeur de danse il y a quelques temps. Ce collectionneur éclectique, juste pour mettre son vis-à-vis sur le grill, n’hésite pas à parler d’Hildegard von Bingen, d’Ornette Coleman ou du label ECM en guise de premier contact. Après cette mise au test, nous avions échangé quelques idées sur la musique en général. Nous en sommes arrivés à partager une vision de la musique occidentale : malgré toutes les évolutions que celle-ci a connues depuis les œuvres anciennes, elle opère une sorte de cycle dont la révolution semble se compléter en ce moment-même.

Autrement dit, après avoir connu des époques et des styles différents, depuis la tempérance de Bach jusqu’à la musique stochastique de Xenakis, il semblerait que le futur de la composition (et même de l’improvisation) réside dans le passé. J’en veux pour preuve les travaux de certains compositeurs, comme Arvo Pärt, qui renouent avec une tradition séculaire et proposent plus de simplicité, vont à l’essentiel, tout en offrant une alternative aux opuscules anonymes et autres cantiques oubliés depuis des siècles. Sans pour autant remonter jusqu’aux Carmina Burana (dont je conseille l’excellente version du Clemencic Consort plutôt que l’œuvre de Carl Orff), l’influence de la musique ancienne, et plus particulièrement médiévale se ressent sur la démarche de certains artistes ; de notre Valentin Clastrier national à l’électron libre Keiji Haino, les instruments anciens sont source de sonorités oubliées auxquelles il est possible de donner un second souffle.

A sa façon, Sofia Gubaidulina semble s’inscrire dans cette tendance en redonnant vie à des instruments méconnus. Cette compositrice russe, véritable figure de proue de la musique contemporaine, n’a cessé d’écrire des pièces étonnantes depuis le coup de pouce d’un certain Chostakovitch. Atonale et sérielle, proche des compositions de Webern, sa musique possède un charme propre, avec une sensibilité proche de la tradition orthodoxe. Une dimension sacrée qui se savoure dans l’instant, avec par exemple la superbe Symphonie en douze mouvements ‘Stimmen… Verstummen’, ou sa vision des ‘Sept Paroles’ (du Christ en croix) qui nous intéresse ici. Un sacré pari étant donné l’héritage des compositions de Schütz et de Haydn, les seules ayant résisté à l’outrage du temps ; mais ce que propose la compositrice est différent. Elle privilégie le son à la parole pour retranscrire l’agonie de cet épisode biblique lourd de sens, sans pour autant opter pour la facilité de l’iconoclasme.

C’est ici que l’instrumentation et sa mise en valeur conceptuelle prend toute son ampleur : la pièce est écrite pour violoncelle, bayan et cordes. De cette façon, Gubaidulina restaure le dualisme religieux par la symbolique que suppose l’association du violoncelle et de cet accordéon russe. Tout comme Raphaël opposa un Platon le doigt pointé vers le ciel et un Aristote désignant la terre (L’Ecole d’Athènes), le premier évoque la transcendance de la musique savante, tandis que l’autre renvoie à l’immanence de la musique populaire. Ces deux instruments antithétiques parviennent pourtant, sous la plume de Gubaidulina, à se croiser et se mêler, en présentant des sonorités si analogues qu’il est parfois difficile de les reconnaître dans l’enchevêtrement de cordes frottées.

Par la musique, on retrouve donc « la double nature du crucifié, à la fois pleinement homme et pleinement dieu » (Hermann Conen). Voilà une œuvre qui puise dans les inspirations traditionnelles pour donner une lecture contemporaine d’une scène capitale du Christianisme, et transporte l’auditeur dans un paysage sonore éblouissant, bien qu’interprété sans lustre ni parade de virtuosité. Cet usage moderne et intelligent de l’accordéon n’est pas sans rappeler la magie des travaux de Pauline Oliveros ; d’ailleurs, est-ce un hasard si Gubaidulina a fait partie, en premier lieu, du groupe d’improvisation Astreya ? Ce qu’on observe, en tout cas, c’est que l’empreinte de ce Seven Words trace une ligne directe entre la musique du passé et la pure atonalité, même si cet hommage apparaît moins évident que chez le Te Deum de Pärt, par exemple.

Bien évidemment, on ne saurait occulter l’importance des musiques dites ‘du monde’, et l’apport conséquent des sonorités exotiques ou de l’écriture des musiques arabes ou indiennes. En réalité, nous sommes peut-être tout simplement aux portes d’une musique qui ne se réclame plus d’une tradition unique, mais revendique la paternité d’une multitude d’influences, où se mêleraient la musique savante écrite, la musique orale traditionnelle et l’improvisation propre aux cultures populaires.

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3 réflexions sur “[Musique] Sofia Gubaidulina – Seven Words

  1. International readers, this comment is for you. This ECM release features one of my favorite works from Sofia Gubaidulina, a Russian contemporary composer you may have heard of. It is definitely a superb recording every serious music listener should listen to: this rewarding listening experience is worth your time because ‘Seven Words’ isn’t just about atonal music. To me, it also represents an excellent point of departure for reflection, being at the confluent of thoughts. Sure, the actual piece sounds modern; but it also feels out of time. I remember talking with a dancing master some time ago; we shared the same thoughts about music in general. We actually believed Western classical did a sort of ‘giant loop’ from ancient music to serialism. Indeed, vanguard composers always tend to offer new ways of writing, opening sounds to new continents – but how far can we ever push the boundaries, when people work on stochastic music and spectralism? I think some of them felt a need to come back to much ‘simpler’ music, or better said, ‘traditional’ creation – the likes of Arvo Pärt. I do wonder if the future of modern compositions lies in the past, or at least, out of the borders set by the legacy of Western music; Gubaidulina’s version of ‘Seven Words’ sheds light on this matter. It succeeds to blend conceptual instrumentation with atonal genius, gathering both the sacred (cello) and the pagan (bayan) and bringing them to a spiritual climax. I usually compare this reasoning with the approach of performers like Keiji Haino, and other artists from the ‘popular’ circle who brings life to forgotten instruments. Strangely, ancient music recordings sometimes sound like modern stuff – is it because we listeners are attracted by the ‘unreachable’? In fact, maybe 21st-century music will not be about erudite/written compositions, traditional/oral legacy or simply improvisation, but a protean mix of every possible sound, which would eventually reach what Zappa called “The Big Note” – a dialogue with universe. For the time being, I think you ought to check out this mind-blowing recording; it’s atonal stuff, it’s performed with verve and it’s great.

  2. Le peu que je connais de Sofia Gubaidulina, j’aime beaucoup. Belle chronique fort éclairante, et à la vision large, mais comment ne pas voir en 360° avec de telles musiques et de tels sons ?. Bravo et merci !

    • Oui c’est le genre d’œuvres qui tendent à nous faire réfléchir à de multiples niveaux. La musique de Gubaidulina tend à l’universel, bien qu’elle soit atonale 🙂 Merci pour le commentaire !

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