[Musique] Masayuki Takayanagi New Direction Unit – April Is the Cruellest Month

Artiste : Masayuki Takayanagi New Direction Unit
Titre de l’album : April Is the Cruellest Month
Année de sortie : 2007 (1975)
Label : Jinya Disc
Genre : Free Jazz, Improvisation

Amateurs de free jazz et d’improvisation libre, le nom de Masayuki ‘Jojo’ Takayanagi (高柳昌行) devrait vous être familier. Actif dès la fin des années 50, ce musicien légendaire de l’underground japonais a collaboré avec les artistes les plus talentueux, notamment Kaoru Abe et John Zorn. Capable de proposer du cool jazz autant que de la musique électronique, très versé dans l’expérimentation guitaristique, d’aucuns pourraient le comparer à Fred Frith ou un Derek Bailey oriental constamment branché sur ampli. L’homme est à l’origine de différentes formations, comme l’ensemble New Direction for the Arts, ainsi que le New Direction Unit, qui propose en 1975 l’album April Is the Cruellest Month.

Tout du moins, le pressage du disque était prévu à ladite date chez ESP, mais fut annulé alors que la maquette était intégralement enregistrée. Pour des raisons de budget, il faudra attendre 1991 afin de redécouvrir ce trésor enfoui, avant une plus large diffusion permise par sa réédition en 2007 chez Jinya Disc. Le titre de l’album tire son nom de l’incipit d’un célèbre poème en cinq tableaux de T.S. Eliot : The Waste Land. Les noms des improvisations y font également référence, puisqu’on les retrouve dans l’une des dernières strophes, dans la partie intitulée « What the Thunder Said ». Comme on peut l’imaginer, ce choix est loin d’être anodin – mais nous y reviendrons plus tard.

Au sein de  la discographie éclectique de Takayanagi, April Is the Cruellest Month peut d’ores et déjà être considéré comme une pierre angulaire. Un monolithe de jazz expérimental qui sonne comme le premier LP du groupe Last Exit, avec une bonne dizaine d’années d’avance. Tout aussi abrasif que le concert du Genyasai Festival de 1971, mais bénéficiant d’une clarté de son permise par le studio, le triptyque d’improvisations vous emporte violemment sous les coups de saxophone d’un Kenji Mori aussi incandescent qu’un Peter Brötzmann et d’un Masayuki Takayanagi au sommet de son art. Partenaire de longue date, Nobuyoshi Ino n’est pas en reste et propose un jeu au diapason. Hiroshi Yamazaki, quant à lui, frappe fûts et cymbales comme si sa vie en dépendait. Coloré, percutant, techniquement de haute volée, le disque évite de tomber dans le piège du foutoir bruitiste hétérogène – pour peu que l’on ait une oreille avertie.

Ce témoignage unique de l’âge d’or de l’improvisation japonaise, capturé sur le vif, est sans doute comparable aux Rallizes Dénudés en termes d’innovation, de violence et d’influence sur toute une génération d’artistes, sous la bénédiction d’un hypothétique pape du free jazz. Tellurique et aérien, les instruments retissent la corde brisée qui maintenait autrefois ciel et terre chez les natifs américains, dans un vrombissement éclatant. La nature symbiotique du New Direction Unit touche ici au génie et offre l’une des meilleures portes d’entrée à l’univers de cet artiste hors normes.

Pour apprécier pleinement les codes du guitariste-bidouilleur, il convient d’aborder son approche cinétique de la musique, proche de l’harmolodie du saxophoniste Ornette Coleman. Libération des structures mélodiques, manifestation perpétuelle de flux sonores, mise en valeur des timbres, prise de risque sont communs à ses deux concepts d’improvisation : la projection « graduelle » et la projection « massive » (gradually & mass projection). Si les deux premières pistes de l’album (« We Have Existed » et « What Have We Given? ») proposent une lente construction harmolodique menant peu à peu à une puissante coda, « My Friend, Blood Shaking My Heart » résonne plus comme une déflagration atomique de jazz bruitiste sans concession. Sous ces titres se cachent donc les deux formes de pratique d’improvisation libre chères à Takayanagi, dont les combinaisons ouvrent un champ de possibilités infinies quand elles s’unissent.

Pour concevoir ce genre de musique, on peut imaginer la personnalité de son créateur : regard critique sur son art et innovation, goût pour le mélange de genres et la discontinuité, capable du « meilleur » comme du « pire », du « sublime » comme du « polémique ». Peut-être même un sentiment de désillusion ? Teruto Soejima parle en tout cas d’un sentiment de colère. Or l’œuvre de T.S. Eliot présente ces mêmes caractéristiques dans le domaine poétique. Au final la date d’enregistrement importe peu (la première session datant du 31 avril 1975), contrairement aux titres électriques tirés de « What the Thunder Said ». En extrapolant un peu, on pourrait envisager un lien unissant la recherche sonore de l’improvisation aux deux éléments présents dans cet ultime tableau du poème : la roche et l’eau, symboles de mort et de renaissance, de fertilité et de stérilité. Le free jazz pour Theodor W. Adorno, n’est-ce pas la mort du genre ; pour d’autres critiques, sa résurrection ?

On peut voir dans cette analogie la nécessité organique d’unir « le coulant » à « l’abrupt » – le mouvement mélodique et la ponctuation rythmique. Quant à une hypothétique relation spirituelle entre Eliot et Takayanagi, on peut sincèrement penser que le pessimisme de l’un se reflète dans la révolte de l’autre. Le poète aimait décrire le manque de vie et d’émotion dans le monde, la vanité de tenter de le sauver. « Doomed to fail » : des mots employés par Paul Hegarty, auteur de Noise/Music, A History, selon lequel cette vanité est la définition-même l’essence de la musique bruitiste. Malgré cela, et grâce au travail de labels comme DIW, PSF Records, Doubtmusic et Jinya Disc, la musique de Masayuki Takayanagi est plus vibrante, forte et cathartique que jamais. April Is the Cruellest Month, dans toute sa complexité, laisse suffisamment d’espace pour respirer. Il est grand temps de prendre ce bol d’air.

Pour télécharger l’album, reportez-vous aux commentaires.

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7 réflexions sur “[Musique] Masayuki Takayanagi New Direction Unit – April Is the Cruellest Month

  1. Un Takayanagi que je n’ai pas écouté. Merci de le faire partager, je garderai à l’esprit tes commentaires. Même si je n’ai jamais lu TS Eliot non plus, hormis Les Hommes Creux…

    • De rien, j’espère qu’il va te décoiffer un minimum 🙂 Je me souviens de la claque que j’ai prise, la première fois. C’est un peu comme si tu prenais les enregistrements de Masayuki Takayanagi et de Kaoru Abe sortis sur DIW et que tu rajoutais une section rythmique de folie. Mélange le tout !

    • Oui, d’autant plus que c’est un excellent point de départ si l’on cherche des raretés et qu’on a les moyens de se faire plaisir 🙂 Johan est très sympathique, il peut dégoter des coffrets introuvables mais il est inflexible sur les prix !

    • Thanks again Maximiliano for showing your appreciation. Masayuki Takayanagi is an overlooked / underappreciated artist by most free jazz lovers.
      This is sad because « La Grima » may actually be the most powerful statement of the real essence of the genre. This studio album is also a favourite. 🙂

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