[Musique] Colette Magny – Transit

Artiste : Colette Magny
Titre de l’album : Transit
Année de sortie : 1975
Label : Le Chant du Monde
Genre : Blues, Jazz, Avant-Garde

Colette Magny, c’est l’histoire d’une artiste oubliée au parcours difficile. Pour reprendre les termes d’un autre blogueur, « elle quitta les bureaux d’une administration sclérosante pour se retrouver exposée, exposante » – et malgré son absence parmi les plus grands, quelle présence sur disque ! Son style pourrait être qualifié de post-blues pachydermique aux influences free jazz. On connaît mieux les élucubrations de Brigitte Fontaine, et notamment son superbe album Comme à la radio, accompagnée de son compagnon Areski Belkacem et du magnifique Art Ensemble Chicago. Ce que propose Colette Magny est peut-être moins symbiotique, en tout cas situé très loin de la sensualité qui émane de la voix de Fontaine dans les sixties ; en revanche, le volume de son coffre lui permet de délivrer des textes corrosifs avec une magnitude sans commune mesure, dans une belle alchimie musicale, que l’on retrouve avec Transit, un LP sorti en 1975 chez Le Chant du Monde.

En réalité, Transit pourrait se classer parmi les albums les moins expérimentaux de Colette Magny. Toutes proportions gardées, on peut tout à fait parler de « chanson française » sans être injuste envers l’expérience unique qu’il réserve aux auditeurs assez curieux pour le découvrir. Elle y est accompagnée d’un collectif électron libre, le Free Jazz Workshop, dont faisait partie Louis Sclavis – c’est d’ailleurs l’un des tout premiers enregistrements du clarinettiste rhônalpin. Ne vous attendez pas à de l’improvisation endiablée sur cet album. Sans être conventionnel, ce jazz-là ne part pas en vrille comme celui qu’on peut trouver sur les indispensables Feu et Rythme et Répression, dont voici un petit extrait :

Les intentions sont malgré tout claires dès la première piste. Une voix plaintive et vibrante qui bientôt cède sa place à des textes percutants sur la condition d’un artiste, la difficulté de vivre de la musique. Ne rien lâcher, même si c’est « La Panade ». Apparition des thèmes de la censure et du contrôle, suivis d’une critique de la télévision. Parmi des phrases faussement anecdotiques, Magny soulève la question de la liberté d’écrire de la « mauvaise musique ». Comme les enfants dans la chanson, les textes courent vers un chemin au bout duquel se trouvent satire et critique, avec une forte allusion au bellicisme.

Or nous sommes en 1975. La guerre du Viêt-Nam touche à sa fin. Toute autre ambiance avec « Les cages à tigre » : lecture d’un récit-témoignage de l’indomptable Nguyen Duc Thuan traitant des tortures perpétrées dans les prisons vietnamiennes dans les années 60. Descriptions des exactions, violence des actes et des paroles : un spoken word habité qui donnerait une claque même à Léo Ferré. Dans ce texte poignant, engagement politique et humanité s’entrechoquent et émeuvent. Puis un thème à la trompette annonce une mise en musique d’extraits de poèmes de Nguyen Van Thao et Ten Hsiao Ping : de beaux instants de poésie qui commencent comme une ballade douce pour finir dans un cri déchirant.

La seconde face du vinyle commence par « La bataille », morceau le plus expérimental de Transit. Colette Magny emprunte cette fois un poème signé Ahmed Fouad Negm mis en boucle ; trois minutes pendant lesquelles elle engage un violent réquisitoire contre la guerre, comme pour condamner les bourrages de crâne et autres matraquages qui accompagnent ces tristes évènements. De quoi rappeler à l’ordre Diamanda Galás.

La fin de l’album se fait plus personnelle avec « Ras la trompe », une collection de chansons : « Le Pachyderme », « Blues Ras la Trompe », « Radio Cornac », « Les Militants » et « Finale ». D’abord des murmures, commentaires désobligeants et mauvaises plaisanteries sur le physique de Magny (ce petit pachyderme malheureux assis sur deux chaises), avant la chanson la plus bluesy de Transit, dans laquelle Magny se confie et donne son sens au titre de l’album. Par la suite, un court signal de radio style RTF vient brouiller les pistes, avant une ultime chanson à la structure classique de valse couplet-refrain – limite déroutante au sein d’un album de cette trempe. L’occasion de découvrir un peu l’humour de l’interprète sur un sujet pourtant sérieux, celui du militantisme. Quant au « Finale » : une petite minute de quatuor à cordes baroque, ponctuée par une réflexion qui vaut son pesant d’or : « Qu’est-ce qui faut pas faire pour essayer d’se faire comprendre… ».

Même si Transit n’est pas l’album le plus intransigeant de Colette Magny, il possède une place à part ; pas forcément parce qu’il figure sur la fameuse liste NWW, mais aussi car il offre une face B très personnelle, dont la « morale » pourrait être qu’au final, militer et passer outre la censure, ça ne fonctionne qu’en chantant. C’est tout de même malheureux qu’une telle artiste soit aussi méconnue. Disque rare et indisponible, vous pouvez le télécharger en allant jeter un coup d’œil aux commentaires.

Je vous conseille cependant de vous procurer Melocoton, l’un des seuls que l’on peut encore acheter, et pour une bouchée de pain. Pas d’excuse, même si c’est un minimum expérimental. Après tout, « la discothèque c’est pour emmerder tous les voisins ! »

Download link in comments.

Publicités

17 réflexions sur “[Musique] Colette Magny – Transit

  1. Lu avec beaucoup de plaisir ta chronique de Colette Magny. Très bien écrite et bien enlevée, documentée et précise. Bref, j’ai bien aimé, ça donne envie de l’écouter. A conseiller aussi son magnifique « Blues ». dom

    • Oui, c’est à mon avis un bon point de départ, un peu de tout : du blues, de l’expérimental, du jazz assez libre… De quoi faire son choix entre « Melocoton » et « Répression », quoi 🙂

  2. Il semble effectivement que « Transit » ne soit plus disponible en CD, c’est choquant. Colette Magny est injustement oubliée aujourd’hui. Les militants communistes s’en souviennent, ainsi que quelques vrais mélomanes. Qui d’autre ? Il y a pourtant dans ses disques une force incroyable. Cette très bonne chronique le montre bien.

    • Je te remercie pour le compliment 🙂 Ces derniers temps j’ai recherché activement des albums de cette grande dame ; or à part Melocoton que l’on trouve partout, le reste a été réédité en quantités très limitées. Les bons disquaires parisiens m’ont dit que cela faisait un moment qu’ils n’en avaient pas vu en CD, et que même les vinyles ne restent pas longtemps dans les bacs. Peut-on espérer un effort de réédition comme pour Catherine Ribeiro + Alpes ? Ce serait trop beau !

    • Oui, à des prix raisonnables, mais presque uniquement sur Internet. Les albums à trouver sont sortis sur Scalen’ Disc dès la fin des années 80 : outre les inédits et raretés, il y a des rééditions de « Répression » ou encore celle de « Feu et rythme », qui propose carrément en bonus « Un Juif à la Mer, un Palestinien au Napalm »…une quarantaine de minutes de bonus !

  3. Pingback: Améliorez votre Transit avec Colette Magny | oFF tHE bEATEN tRACK(LIST)S

  4. merci pour votre chronique sur Colette MAGNY, grande dame de la chanson, trop tôt partie « vers le pays d’avant » comme le dit son amie Catherine RIBEIRO… Savez-vous qu’une rue dans le XIX° arrt à Paris va porter son nom ? Elle devrait être inaugurée en ce début d’année 2013. Et pour vous expliquer mon intérêt pour votre chronique, c’est que je travaille à la réalisation d’un film SUR LES PAS DE COLETTE MAGNY: si ça vous intéresse que nous en parlions, je viens de temps en temps à Paris, habitant Marseille… Et je suis à la recherche DE TOUS LES LIEUX OU Colette MAGNY A PU CHANTER (et si on a affiche, articles, photos, souvenirs… c’est bien) durant sa carrière.

    • Bonjour et merci de votre intérêt pour ma chronique! C’est une très bonne nouvelle, ce film que vous comptez réaliser ; si vous voulez je ferai de mon mieux pour faire tourner l’information. Personnellement je suis trop jeune pour avoir vu Colette Magny en concert, mais j’ai pu en discuter avec d’autres personnes et je suis à peu près sûr qu’elle est venue chanter aux alentours de Clermont-Ferrand dans les années 70. Il y a certainement à creuser. Quelques contacts on peut-être davantage d’infos, je vais essayer d’en savoir plus 🙂

      • merci à vous de faire tourner l’information. Vous dîtes: « j’ai pu en discuter avec d’autres personnes », si ces personnes voulaient en témoigner même par écrit… et mieux si je pouvais les/vous rencontrer, allant parfois en Hte Loire… amitiés

      • C’est noté, je vais essayer de contacter quelqu’un à se sujet 🙂 Avez-vous tenté de joindre Joëlle Léandre ? Si son calendrier le permet elle pourra peut-être jouer le jeu pour votre documentaire. Qui sait ? Ces deux grands dames ont déjà partagé une même affiche de concert, son témoignage pourrait être précieux – avec un franc parler qui va bien !

  5. Good day! Reading through this post reminds me of my good old room mate! He always kept talking about Colette Magny. I will forward this article to him. Pretty sure he will have a good read. Thanks for sharing!

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s