[Cinéma] Peter Tscherkassky – Outer Space

Réalisateur : Peter Tscherkassky
Titre du film : Outer Space
Année : 2000
Durée : 10 min
Genre : Court-métrage expérimental

Les courts-métrages réservent toujours leur lot de surprises. Si quelques films expérimentaux font surface lors de festivals, ce genre reste évidemment peu prisé du grand public. Il s’agit pourtant d’un format propice aux exercices de style, pour lesquels aucune limite n’est imposée. Certains n’hésitent pas à proposer des films ambitieux : c’est le cas du phénomène russe Peter Tscherkassky. Inconnu au bataillon hollywoodien, réalisateur depuis 1979, ses études de philosophie annoncent la couleur, puisqu’il intitule sa thèse « Le film comme œuvre d’art : Vers une critique de l’esthétique cinématographique ». Récompensé par un prix national, il organise bientôt de nombreux festivals de cinéma d’avant-garde, thématique favorite de ses essais théoriques et autres conférences. En 2000, sort l’un de ses courts les plus fameux, qui illustre parfaitement le style qu’il développe alors depuis plus de vingt ans.

D’une durée de dix minutes, Outer Space se base sur un film des années 80, The Entity, qui raconte comment une femme aurait été agressée par un démon invisible – scénario tout droit sorti d’une série Z, détourné ici dans le but de proposer une toute autre expérience filmique. Tscherkassky travaille directement sur plusieurs fragments isolés de pellicule, qui débutent avec une maison dans la nuit. Entre les images instables, entrecoupées, et les sursauts visuels, émane une aura mystique voire sordide, propre aux films d’horreur : un plan sur la poignée de la porte d’entrée, des craquements. La bande est manipulée afin de superposer les plans – une silhouette sur fond de living room ; les pièces se transforment, la femme les traverse, et tout semble se refermer sur elle dans un brouillard noir. Vient alors un maelström sonore. Ce sont jeux de miroir et allers-retours. La victime est prise au piège.

Cette maestria de l’édition permet de réincarner le film en « personnage conceptuel », comme le dirait Deleuze. En lui se retrouvent le réalisateur et les spectateurs : il devient le cadre d’une quatrième dimension sans échappatoire. L’actrice semble subir sa violence, dans un registre sinistre qui n’est pas sans rappeler Repulsion de Polanski. Lorsque tout passe au négatif dans un déluge de white noise, le climax de pellicule vierge est atteint. L’ultime retour sur le personnage féminin, regard fixe vers le spectateur, grave son portrait dans la pellicule… R.I.P. ?

Visuellement, voilà ce qu’aurait pu être le Vampyr de Dreyer entre les mains de Masami Akita : la bande sonore aidant, Outer Space rappelle le glitch autant que les travaux de musique concrète de Pierre Schaeffer. Un travail à-même le matériau, sans fioriture, avec force et impact. Une technicité sans économie de violence, à la manière d’Otomo Yoshihide sur ses platines. Énigmatique, oppressant, le film est fait de recyclages et de détériorations. Cette structure chaotique, dionysiaque, enfin cette notion de pli qui renvoie purement à une esthétique baroque, vous happe dans ce cauchemar fantastique, visible en intégralité sur YouTube :

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s